DÉCRYPTAGE – Anchorage, un an après : La paix sacrifiée à une guerre sans issue

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Un sommet sans traité, mais pas sans conséquences
Il y a un peu plus d’un an, le 15 août 2025, Donald Trump et Vladimir Poutine se retrouvaient à Anchorage pour tenter d’ouvrir une voie diplomatique sur l’Ukraine. Aucun traité ne fut signé, mais leurs discussions préparèrent un projet américain en vingt-huit points, fondé sur un principe aussi brutal que réaliste : des concessions territoriales ukrainiennes en échange de l’arrêt des combats et d’un allègement progressif des sanctions contre la Russie.
Le projet fut rapidement remanié par la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni, réunis avec Volodymyr Zelensky à Genève. Réduit d’abord à dix-neuf points, puis réorganisé en vingt dispositions, il perdit une grande partie des concessions susceptibles d’être acceptées par Moscou. L’Europe ne voulait pas d’une paix décidée au-dessus de sa tête, mais elle ne disposait ni de la puissance militaire ni de l’autonomie politique nécessaires pour imposer sa propre solution.
Anchorage révélait ainsi le paradoxe européen : refuser un compromis russo-américain tout en demeurant dépendant des États-Unis pour poursuivre la guerre.
À lire aussi : L’Entretien du Diplomate avec Leonardo Dini – L’après Anchorage : Le nouveau dialogue entre Trump et Poutine
Le temps payé avec des vies ukrainiennes
Les gouvernements européens ont considéré que le prolongement du conflit pouvait améliorer la position de Kiev. Cette hypothèse supposait toutefois que la Russie atteigne ses limites économiques, militaires et humaines avant l’épuisement de l’Ukraine. Or rien ne permettait de garantir un tel résultat.
La Russie dispose d’une population plus nombreuse, d’une profondeur territoriale considérable, d’une industrie militaire réorganisée et de ressources énergétiques capables de financer durablement l’effort de guerre. L’Ukraine dépend au contraire des armes, des renseignements, des financements et des décisions politiques de ses alliés.
Sur le plan strictement militaire, le déséquilibre humain constitue désormais le problème principal. Les armes occidentales peuvent ralentir l’avancée russe, frapper ses infrastructures et augmenter le prix de ses offensives. Elles ne remplacent cependant pas les soldats. Lorsque Washington reconnaît que Kiev manque d’hommes et que la mobilisation devient toujours plus coercitive, la poursuite de la guerre cesse d’être une stratégie abstraite : elle devient une consommation organisée de vies ukrainiennes.
La formule du chancelier Friedrich Merz, selon laquelle la Russie devait être conduite à ses limites avant toute véritable négociation, résumait cette logique. Mais le temps nécessaire pour épuiser Moscou n’est pas gratuit. Il est payé par les combattants ukrainiens, par les familles déplacées et par une société dont les ressources démographiques diminuent.
L’Europe entre exclusion et obstruction
Les Européens affirment défendre l’indépendance ukrainienne, mais leur politique a également pour objectif d’empêcher qu’un accord entre Washington et Moscou ne redessine seul l’architecture de sécurité continentale. Une paix conclue sans eux consacrerait leur déclassement stratégique.
La coalition européenne se trouve donc enfermée dans une contradiction. Elle demande aux États-Unis de garantir la sécurité de l’Ukraine, tout en contestant les compromis territoriaux que Washington juge nécessaires. Elle soutient un cessez-le-feu temporaire, mais accompagne cette proposition de nouvelles sanctions. Elle réclame une place à la table des négociations sans pouvoir fournir seule les moyens militaires et financiers nécessaires à la poursuite du conflit.
L’Europe ne défend pas uniquement Kiev : elle cherche aussi à préserver sa crédibilité, son influence sur l’Est du continent et la justification politique de son réarmement. Pourtant, plus la guerre se prolonge, plus elle dépend de décisions prises à Washington et plus la Russie consolide ses liens avec la Chine, l’Inde et les puissances du Sud.
Le calcul russe derrière l’« esprit d’Anchorage »
Moscou n’est pas davantage prisonnière d’une diplomatie innocente. En affirmant rester fidèle à l’esprit d’Anchorage, Sergueï Lavrov et les responsables russes cherchent à présenter la Russie comme la puissance disposée au compromis, face à une Europe accusée d’avoir saboté la paix.
Cette construction sert les intérêts du Kremlin. Elle tente de diviser les opinions publiques occidentales, d’opposer Washington aux capitales européennes et de faire porter à Bruxelles la responsabilité de la poursuite des combats. Dans le même temps, la Russie continue ses opérations militaires afin d’améliorer sa position avant toute négociation future.
Lorsque Poutine réduit les discussions d’Anchorage à de simples possibilités américaines jamais transformées en accord, il reconnaît implicitement que Moscou n’avait contracté aucune obligation. Kiev enterre donc le processus par ses déclarations, tandis que la Russie le laisse mourir par ses actes. Chacun accuse l’autre, mais aucun ne veut supporter seul le coût politique d’un échec.
Une guerre économique perdue par l’Europe
Le prolongement du conflit comporte également un prix économique considérable. L’Union européenne finance l’aide à Kiev, augmente ses dépenses militaires, remplace une partie de l’énergie russe par des approvisionnements plus coûteux et doit préparer la reconstruction d’un pays profondément endommagé.
Cette fracture énergétique a affaibli la compétitivité industrielle européenne, tandis que les États-Unis ont renforcé leurs exportations de gaz, d’armes et de technologies militaires. La Russie, malgré les sanctions, a réorienté une partie de ses échanges vers l’Asie. L’Ukraine, elle, accumule les destructions, les dettes et la dépendance financière.
Sur le plan géoéconomique, le résultat est sévère : l’Europe supporte une part croissante des coûts sans obtenir une autonomie stratégique équivalente. Elle paie pour prolonger une guerre dont les modalités militaires dépendent largement des États-Unis et dont l’issue territoriale pourrait finalement être négociée entre Washington et Moscou.
Ce qu’il reste d’Anchorage
Il reste surtout la preuve qu’une possibilité diplomatique, même imparfaite, a existé. Rien ne garantit que le projet en vingt-huit points aurait produit une paix durable. Moscou aurait pu utiliser la trêve pour reconstituer ses forces, tandis que Kiev aurait considéré les concessions territoriales comme une capitulation imposée. Mais un compromis devait au moins être éprouvé avant d’être vidé de sa substance.
Un an plus tard, les lignes du front n’ont pas offert à l’Ukraine la victoire promise. Elles ont seulement augmenté le nombre des morts, aggravé les destructions et rendu le futur accord plus difficile.
La question n’est donc plus de savoir qui a trahi l’esprit d’Anchorage. Elle est de déterminer combien de vies l’Europe, la Russie, les États-Unis et le gouvernement ukrainien sont encore disposés à sacrifier avant d’accepter ce que toutes les guerres finissent par imposer : une négociation avec l’ennemi que l’on n’a pas réussi à vaincre.
À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Anchorage, la promesse manquée qui rouvre la guerre diplomatique
#Anchorage, #SommetAnchorage, #Ukraine, #Russie, #GuerreEnUkraine, #PaixEnUkraine, #Trump, #Poutine, #DonaldTrump, #VladimirPoutine, #Zelensky, #Europe, #UnionEuropeenne, #EtatsUnis, #Washington, #Moscou, #Kiev, #Geopolitique, #RelationsInternationales, #Diplomatie, #Negociations, #NegociationsDePaix, #CessezLeFeu, #Paix, #Guerre, #OTAN, #NATO, #SanctionsRussie, #SanctionsEconomiques, #SecuriteEuropeenne, #DefenseEuropeenne, #RearmementEuropeen, #Strategie, #AnalyseGeopolitique, #PolitiqueInternationale, #ConflitUkrainien, #RussieUkraine, #TrumpPoutine, #GuerreRussieUkraine, #OrdreMondial
