DÉCRYPTAGE – Arabie saoudite, la tentation du Yémen : Reconquérir la côte pour sauver la mer Rouge

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Riyad envisage une offensive terrestre contre les Houthis le long de l’axe Bab el-Mandeb-Mokha-Hodeïda. Mais occuper les ports ne signifie pas nécessairement neutraliser les missiles et les aéronefs sans pilote
L’Arabie saoudite envisagerait une nouvelle offensive terrestre au Yémen afin de reprendre aux Houthis la côte occidentale donnant sur la mer Rouge. La décision n’a pas encore été prise et Riyad continue d’examiner les différentes possibilités. Mais le simple fait que cette option soit revenue sur la table montre à quelle vitesse se détériorent les équilibres établis après des années de guerre.
Pendant environ sept mois, selon plusieurs sources internationales, les Saoudiens auraient travaillé à la réorganisation des milices yéménites hostiles aux Houthis, dans le but de transformer une constellation de groupes rivaux en une force plus coordonnée. Riyad voudrait éviter l’image et les coûts d’une nouvelle invasion directe, en confiant l’essentiel des opérations aux formations locales et en limitant son intervention au soutien financier, logistique, aérien et en matière de renseignement.
Les attaques des Houthis contre le trafic maritime et les objectifs saoudiens augmentent toutefois la pression sur la monarchie. La revendication d’une attaque menée par des aéronefs sans pilote contre une raffinerie d’Aramco à Jizan a rappelé à Riyad que la trêve ne signifie pas la sécurité et que les infrastructures énergétiques du royaume demeurent exposées.
L’axe stratégique Bab el-Mandeb-Hodeïda
L’objectif de l’éventuelle offensive serait de contrôler la bande côtière qui part du détroit de Bab el-Mandeb, traverse Mokha et atteint Hodeïda. Il s’agit d’une portion de territoire décisive pour le commerce mondial comme pour la survie économique du nord du Yémen.
Bab el-Mandeb relie la mer Rouge au golfe d’Aden et à l’océan Indien. Les échanges entre la Méditerranée, le canal de Suez et les marchés asiatiques dépendent de ce passage. Mokha constitue une position utile pour surveiller le détroit, tandis que Hodeïda est le principal accès maritime aux régions contrôlées par les Houthis.
Priver le mouvement de Hodeïda réduirait ses recettes douanières, limiterait l’arrivée de matériels et accroîtrait la pression sur le pouvoir installé à Sanaa. Mais le port est également essentiel aux importations alimentaires et à l’aide humanitaire. Un siège ou une longue bataille urbaine pourraient aggraver une crise déjà dévastatrice et transformer l’opération militaire en catastrophe politique.
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Une offensive beaucoup plus difficile qu’il n’y paraît
Sur le plan militaire, progresser le long de la côte ne serait pas impossible. Les forces soutenues par l’Arabie saoudite pourraient bénéficier de la supériorité aérienne, de l’appui naval et d’une plus grande disponibilité de moyens. La plaine côtière offre également certains avantages par rapport aux montagnes septentrionales, où les Houthis disposent d’un enracinement social, d’une connaissance approfondie du terrain et de solides positions défensives.
Les difficultés commenceraient cependant après les premières avancées. Les Houthis ont acquis une longue expérience de la guerre irrégulière et peuvent employer des mines, des missiles antichars, de l’artillerie, des embarcations explosives et des aéronefs sans pilote. Ils pourraient éviter les affrontements directs, frapper les arrières, interrompre les ravitaillements et entraîner leurs adversaires dans une guerre d’usure.
La cohésion des forces yéménites constitue un autre problème. Les milices hostiles aux Houthis ne partagent pas nécessairement le même projet politique. Certaines défendent le gouvernement reconnu, d’autres poursuivent l’autonomie du Sud, tandis que d’autres encore répondent à des commandants locaux ou à différents soutiens extérieurs. Un commandement unifié peut être construit sur le papier, mais la conquête de territoires et de ports rouvrirait immédiatement la lutte pour leur administration.
Surtout, le contrôle de la côte ne supprimerait pas la menace contre la navigation. Les missiles et les aéronefs sans pilote peuvent être lancés depuis des zones intérieures, à partir de dispositifs mobiles difficiles à repérer. Pour neutraliser véritablement les Houthis, il faudrait progresser vers les montagnes et les centres politiques du nord du Yémen. C’est précisément le type de guerre que l’Arabie saoudite a déjà mené sans obtenir de victoire décisive.
Pétrole, routes maritimes et vulnérabilité saoudienne
L’enjeu est également géoéconomique. Riyad a besoin que la mer Rouge demeure une voie sûre pour ses exportations énergétiques et ses liaisons avec l’Europe. La côte occidentale saoudienne, les installations de Jizan, les ports et l’oléoduc transportant le pétrole du golfe Persique vers la mer Rouge constituent une solution stratégique permettant de contourner le détroit d’Ormuz.
Cette solution perd toutefois une partie de sa valeur si Bab el-Mandeb et les eaux yéménites demeurent sous la menace des Houthis. Les attaques contre les navires font augmenter le coût des assurances, contraignent certaines compagnies à contourner l’Afrique et ralentissent les échanges entre l’Asie et l’Europe. Chaque journée supplémentaire de navigation se traduit par davantage de carburant, de retards et de dépenses.
Pour l’Arabie saoudite, la sécurité de la mer Rouge fait donc partie intégrante de sa transformation économique nationale. Les ports, le tourisme, les industries côtières et les grands projets d’infrastructure exigent de la stabilité. La capacité des Houthis à frapper Jizan démontre au contraire que la guerre yéménite peut atteindre directement le cœur de la stratégie économique saoudienne.
L’Iran et le risque d’une guerre régionale
Téhéran considère les Houthis comme un instrument précieux pour exercer une pression sur l’Arabie saoudite, Israël et les routes maritimes sans engager directement ses propres forces. Une nouvelle offensive pourrait inciter l’Iran à accroître son soutien technologique et militaire au mouvement, augmentant ainsi la portée des attaques contre le territoire saoudien.
Riyad se trouve donc confronté à un dilemme. Ne pas intervenir signifie accepter que les Houthis consolident leur pouvoir sur la mer Rouge et conservent leur capacité à menacer le royaume. Intervenir comporte en revanche le risque de rouvrir une guerre coûteuse, de détruire le dialogue avec Téhéran et de redevenir responsable des conséquences humanitaires du conflit.
La reconquête de la côte pourrait procurer un avantage militaire et diplomatique, mais elle ne résoudrait pas la question yéménite. Les Houthis peuvent perdre des ports et des territoires sans nécessairement perdre la guerre. Pour l’Arabie saoudite, la véritable question n’est pas de savoir si les forces qu’elle soutient peuvent progresser jusqu’à Hodeïda. Elle est de savoir combien de temps Riyad sera disposé à les soutenir lorsque l’avancée prendra fin et que commencera, une fois encore, l’occupation.
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