DÉCRYPTAGE – L’argent de Bruxelles dans les réseaux d’Erdoğan

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Fondations religieuses, pouvoir familial et influence turque au cœur de l’Europe
Cinquante mille personnes dans le stade de Galatasaray, les portraits des sultans Mehmet II et Selim Ier aux côtés de celui de Recep Tayyip Erdoğan, des prières, des chants et un enthousiasme presque religieux. Il ne s’agit pas d’une manifestation sportive, mais du congrès estival de la Fondation turque pour la jeunesse, la Tügva, l’une des organisations par lesquelles le pouvoir turc cherche à former cette « génération pieuse » souhaitée par le président dès 2012.
Fondée en 2014, après les manifestations du parc Gezi, la Tügva propose des cours coraniques, des enseignements consacrés à la vie de Mahomet, une éducation morale ainsi que des activités sportives et culturelles. Selon ses responsables, plus de 700 000 élèves auraient participé cette année à ses initiatives estivales. Mais derrière la dimension éducative apparaît un projet politique : remplacer progressivement la tradition laïque et kémaliste par une culture nationale, religieuse et néo-ottomane fidèle au Parti de la justice et du développement.
La fondation est supervisée par Bilal Erdoğan, fils du président. C’est ici que commence le paradoxe européen. Bien qu’elle fasse partie intégrante de l’écosystème politico-religieux construit par la famille Erdoğan, la Tügva est accréditée auprès de l’Union européenne. Depuis 2020, elle aurait reçu environ 700 000 euros par l’intermédiaire du programme Erasmus Plus pour seize projets, auxquels s’ajoutent quatre initiatives financées par le Corps européen de solidarité.
Bruxelles finance donc des activités destinées à la jeunesse tandis qu’Ankara utilise ces mêmes structures pour consolider une nouvelle élite idéologique. En 2021, la Tügva a organisé une académie pour jeunes diplomates accueillant notamment des participants français et allemands. D’autres initiatives, présentées comme des camps de formation, ont été accusées par le journaliste d’investigation Metin Cihan de promouvoir une conception militante de l’engagement religieux. Ses enquêtes sur les liens entre la fondation et l’appareil d’État l’ont contraint à l’exil et exposé au risque d’une lourde condamnation.
La machine des fondations
La Tügva n’est qu’un élément d’un réseau beaucoup plus vaste. Türgev, Seta, IHH, Önder, Kadem, Ensar et Nur interviennent dans l’éducation, l’assistance sociale, la recherche, les activités religieuses et la formation de la jeunesse. Certaines sont proches de confréries islamiques ; beaucoup bénéficient du soutien direct ou indirect du parti présidentiel et participent à des programmes internationaux financés par l’Europe.
En Turquie, ces organisations administrent des antennes territoriales, des résidences étudiantes, des écoles et des camps de vacances. La Tügva dispose à elle seule de plus de quatre cents structures locales. Certaines activités s’étendent également au territoire européen, notamment en France.
Leur poids n’est pas uniquement culturel. Des documents révélés par Metin Cihan ont indiqué qu’une recommandation émanant de ces milieux pourrait faciliter l’accès aux administrations de la défense, de l’éducation ou de la justice. Les fondations deviennent ainsi des instruments de sélection des classes dirigeantes, de distribution des emplois et de récompense des fidélités politiques.
Il s’agit du modèle d’un État qui ne renonce pas formellement à ses institutions, mais les double d’un réseau associatif capable d’en orienter le recrutement. Un système moins visible qu’une structure de parti et, pour cette raison même, plus efficace : il éduque les jeunes, assiste les familles, accorde des bourses d’études et prépare des fonctionnaires déjà inscrits dans un horizon idéologique bien déterminé.
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La famille au centre du système
La structure présente un caractère dynastique. Bilal Erdoğan est impliqué dans la Tügva ainsi que dans la Fondation pour la diffusion de la connaissance. Esra Albayrak, fille aînée du président et épouse de l’ancien ministre Berat Albayrak, occupe des fonctions au sein de plusieurs organisations éducatives et caritatives. Elle siège dans la fondation Turken, créée aux États-Unis pour soutenir les étudiants turcs et disposant de ressources supérieures à 100 millions de dollars. Elle est également liée aux fondations Turkuvaz, Croissant-Vert et Nun.
L’autre fille du président, Sümeyye Erdoğan Bayraktar, dirige Kadem, qui intervient sur les questions relatives aux femmes et à la démocratie selon une conception conservatrice. Türgev, active depuis trente ans, a également été dirigée par des personnalités appartenant à l’entourage politique immédiat du président.
Nous ne sommes donc pas face à une simple constellation d’organismes caritatifs. Il s’agit d’une infrastructure de pouvoir qui réunit la famille, le parti, la religion, l’éducation et la politique étrangère. L’action caritative produit du consensus ; la formation sélectionne les cadres ; les activités internationales élargissent l’influence turque.
L’erreur stratégique de l’Europe
Le problème ne réside pas seulement dans les 700 000 euros attribués à la Tügva. À l’échelle du budget européen, la somme est modeste. La question est politique : l’Union finance des acteurs qu’Ankara peut utiliser pour renforcer un modèle social et institutionnel souvent opposé aux principes que Bruxelles affirme défendre.
Cette contradiction découle également de la nature des financements européens. Les projets sont évalués en fonction de critères administratifs, d’objectifs éducatifs et de justificatifs comptables. L’effet stratégique global de l’organisation bénéficiaire est rarement pris en considération. Un projet officiellement consacré aux échanges de jeunes peut ainsi renforcer une structure engagée dans la construction de fidélités politiques et religieuses.
Sur le plan économique, les fondations liées au système Erdoğan constituent également un circuit parallèle de redistribution. Elles collectent des fonds publics et privés, administrent des biens immobiliers, des résidences et des écoles, financent des initiatives sociales et créent des emplois. L’argent consolide une bourgeoisie conservatrice dépendante du système présidentiel tout en réduisant l’espace disponible pour les organisations indépendantes.
La profondeur stratégique sans chars
Ce réseau remplit aussi une fonction géopolitique. La Turquie ne projette pas son influence uniquement par l’intermédiaire de son armée, de ses bases à l’étranger, de ses aéronefs sans pilote ou de son industrie de défense. Elle le fait également en formant des communautés, des dirigeants, des étudiants, des associations religieuses et des groupes économiques liés à Ankara.
Il s’agit d’une profondeur stratégique civile qui complète la dimension militaire. Dans les Balkans, en Afrique, dans le Caucase et au sein des communautés turques d’Europe occidentale, les écoles et les fondations peuvent préparer le terrain sur lequel agiront ensuite la diplomatie, le commerce et la coopération militaire. La référence à l’héritage ottoman fournit le récit ; l’aide sociale construit la fidélité ; les relations économiques rendent l’influence durable.
Pendant ce temps, l’Union européenne continue de considérer simultanément la Turquie comme un allié atlantique, un candidat à l’adhésion, un rempart contre les migrations et un concurrent stratégique. Erdoğan exploite habilement cette ambiguïté. Il obtient des ressources européennes, conserve sa liberté d’action et utilise ses organisations pour enraciner une présence culturelle au sein même des sociétés européennes.
Bruxelles n’est pas nécessairement coupable de financer délibérément l’islam politique. Elle est coupable de quelque chose de peut-être plus grave : ne pas comprendre la nature stratégique de l’argent qu’elle distribue. Erdoğan, en revanche, l’a parfaitement comprise.
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