DÉCRYPTAGE – D’anciens diplomates européens et russes cherchent-ils une issue pendant que la guerre se poursuit ?

DÉCRYPTAGE – D’anciens diplomates européens et russes cherchent-ils une issue pendant que la guerre se poursuit ?

lediplomate.media — imprimé le 12/08/2026
D’anciens diplomates européens et russes cherchent-ils une issue pendant que la guerre
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Vienne, la paix clandestine que l’Europe n’ose pas encore nommer

La diplomatie européenne semble redécouvrir une vieille règle : lorsque les gouvernements ne peuvent pas se parler ouvertement, ils envoient en première ligne des hommes qui ne les représentent pas officiellement, mais qui connaissent leurs langages, leurs intérêts et leurs craintes. C’est ce qui se serait produit à Vienne, où, en juillet dernier, d’anciens hauts responsables français, allemands, britanniques et russes se sont réunis pour examiner de possibles formules de négociation concernant la guerre en Ukraine.

Autour de la table se trouvaient le diplomate français Pierre Vimont, l’ancien secrétaire d’État allemand Markus Ederer et Tim Barrow, ancien conseiller britannique à la sécurité nationale. L’identité de l’ancien responsable russe n’a pas été révélée. La rencontre a été organisée par le Centre pour le dialogue humanitaire, un organisme suisse spécialisé dans la médiation des conflits.

Il ne s’agit pas encore d’une négociation, mais plutôt d’un laboratoire permettant de vérifier ce que chaque partie pourrait accepter sans s’exposer politiquement. Ces canaux officieux servent à distinguer les exigences véritablement incontournables des positions formulées à l’intention de l’opinion publique, tout en mesurant la disponibilité réelle au compromis.

La valeur des canaux parallèles

Les démentis et les déclarations de non-participation des gouvernements ne prouvent pas nécessairement que l’initiative est sans importance. Au contraire, ils constituent souvent la condition indispensable pour que de telles discussions puissent avoir lieu. Berlin a affirmé ne pas avoir été informé ; Londres a réaffirmé sa volonté de parvenir à une paix durable sans commenter l’activité de ses anciens responsables ; Paris et le Kremlin ont préféré garder le silence.

La diplomatie parallèle permet aux gouvernements d’examiner des solutions sans devoir immédiatement en assumer la responsabilité. Si la tentative échoue, elle est présentée comme une initiative privée. Si elle produit des résultats, les propositions peuvent être progressivement transférées au niveau politique officiel.

La rencontre de Vienne s’inscrit dans les tentatives de la France, de l’Allemagne et du Royaume-Uni pour rétablir une liaison directe avec Moscou. Des personnalités proches du président du Conseil européen, António Costa, auraient également essayé d’ouvrir un canal avec Vladimir Poutine. Le problème est que l’Europe, après avoir confié pendant des années aux États-Unis la gestion stratégique de la crise, tente maintenant de retrouver un espace diplomatique au moment où Washington concentre une part croissante de ses ressources sur l’Iran.

Le nœud territorial et la distance entre les parties

La principale difficulté demeure la question territoriale. Moscou exige que Kiev renonce également aux secteurs de la région de Donetsk encore contrôlés par les forces ukrainiennes. L’Ukraine considère une telle concession comme politiquement inacceptable et militairement dangereuse, car elle priverait le pays de positions fortifiées construites au fil des années et offrirait à la Russie une base plus favorable pour d’éventuelles offensives futures.

Du point de vue russe, la conquête de l’ensemble de la région permettrait de transformer en résultat politique ce qui a été obtenu sur le champ de bataille. Du point de vue ukrainien, un retrait sans garanties suffisantes reviendrait à récompenser l’usage de la force et pourrait préparer une nouvelle guerre plutôt que mettre fin à celle qui se déroule actuellement.

Toute hypothèse d’accord devrait donc traiter au moins quatre questions : la ligne de cessation des hostilités, le statut des territoires contestés, les garanties de sécurité accordées à Kiev et l’avenir des sanctions contre Moscou. Sans accord simultané sur ces différents points, une trêve risquerait de n’être qu’une pause opérationnelle.

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La guerre continue de fixer les conditions de la paix

L’intensification des attaques russes menées avec des missiles et des aéronefs sans pilote alimente le scepticisme occidental. Pour une partie des gouvernements européens, Moscou ne préparerait pas une négociation, mais chercherait à améliorer sa position militaire avant de négocier. De là vient la conviction que l’Ukraine doit recevoir davantage d’armes et que la pression économique exercée sur la Russie doit être renforcée.

Cette interprétation saisit un élément réel : dans les guerres modernes, le combat et la diplomatie ne sont pas des activités opposées. Les opérations militaires servent aussi à modifier les conditions du futur accord. Moscou frappe les infrastructures, la logistique et les capacités industrielles ukrainiennes afin de réduire la résistance de Kiev ; l’Occident fournit des systèmes d’armes pour empêcher la Russie de transformer sa supériorité matérielle en victoire politique.

Il en résulte une guerre d’usure dans laquelle chacun espère que l’augmentation des coûts poussera l’adversaire à céder le premier. Mais cette logique rend précisément le conflit plus long et plus dangereux : chaque partie craint qu’une concession soit interprétée comme un signe de faiblesse et utilisée par l’autre pour formuler de nouvelles exigences.

Le coût économique de l’attente

La prolongation de la guerre pèse avant tout sur l’Ukraine, qui dépend des aides étrangères pour financer l’État, soutenir ses forces armées et reconstruire les infrastructures détruites. Mais l’Europe paie également un prix considérable : augmentation des dépenses militaires, énergie plus chère, endettement croissant et nécessité de soutenir financièrement Kiev pendant une période indéterminée.

La Russie a adapté une partie de son économie aux exigences de la guerre, en augmentant sa production militaire et en réorientant ses échanges vers l’Asie. Cette adaptation ne fait toutefois pas disparaître les déséquilibres : l’inflation, le manque de main-d’œuvre, la dépendance envers les dépenses publiques et les difficultés technologiques pourraient devenir, avec le temps, aussi dangereuses que les sanctions.

Sur le plan géoéconomique, la guerre accélère la séparation entre la Russie et l’Europe, consolide les relations énergétiques de Moscou avec la Chine et l’Inde et renforce la dépendance européenne envers les États-Unis dans les domaines de la sécurité, de l’énergie et de l’armement. Plus le conflit se prolonge, plus ces transformations deviennent structurelles et difficiles à inverser.

L’Europe cherche à reprendre sa place dans l’histoire

La réunion de Vienne montre que, derrière la fermeté des déclarations publiques, certains commencent à s’interroger sur le lendemain de la guerre. Cela ne signifie pas que la paix soit proche ni que Poutine ait renoncé à ses objectifs. Cela signifie simplement que certains milieux européens ont compris combien il serait dangereux de laisser toute l’initiative diplomatique à Washington et à Moscou.

L’Europe peut continuer à soutenir militairement l’Ukraine tout en vérifiant l’existence de marges de négociation. Les deux choix ne sont pas incompatibles. Une diplomatie dépourvue de force risque d’être ignorée ; une force dépourvue de diplomatie risque, en revanche, de ne pas savoir comment mettre fin à la guerre.

Vienne représente donc un signal, mais pas encore un tournant. La paix demeure clandestine parce que personne ne veut paraître disposé au compromis avant d’avoir obtenu suffisamment de résultats sur le terrain. Pourtant, presque toutes les guerres prennent fin lorsque les adversaires comprennent que le coût de la victoire imaginée est devenu supérieur à celui de l’accord possible. La véritable question est de savoir combien de morts, de destructions et de ressources seront encore nécessaires avant que cette prise de conscience ne l’emporte.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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