DÉCRYPTAGE – Cisjordanie : Israël remplace l’armée par la police et prépare l’annexion de fait ?

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Le transfert des pouvoirs civils transforme progressivement un territoire occupé en territoire administré par Israël
Le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a demandé à l’armée de préparer le transfert à la police de l’ensemble des compétences civiles de maintien de l’ordre concernant les colons et les communautés israéliennes de Cisjordanie occupée. Présentée comme une réorganisation administrative, cette décision constitue en réalité une étape déterminante vers l’annexion du territoire.
Le projet prévoit que l’armée se concentre sur les missions militaires, la lutte contre les organisations palestiniennes et la protection des frontières et des colonies. La police prendrait en charge l’ordre public, les infractions civiles et les activités concernant les citoyens israéliens installés en Cisjordanie.
Ce changement paraît technique. Il est profondément politique. Depuis 1967, la Cisjordanie est juridiquement placée sous occupation militaire. En remplaçant progressivement l’administration militaire par les institutions civiles israéliennes, le gouvernement applique au territoire des mécanismes normalement réservés à l’espace souverain de l’État.
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Deux populations, deux systèmes juridiques
Les colons israéliens seraient soumis à la police et au droit civil, tandis que les Palestiniens resteraient exposés aux ordres militaires, aux arrestations administratives et aux tribunaux de l’armée. Le transfert ne supprime donc pas l’occupation : il la normalise et renforce un système juridique différent selon l’origine de la population.
L’avocat israélien Michael Sfard considère cette mesure comme l’un des passages juridiques les plus importants vers une annexion. Le vice-président palestinien Hussein al-Sheikh l’a dénoncée comme une violation du droit international, des résolutions des Nations unies et des accords conclus entre Israéliens et Palestiniens. Middle East Eye
La décision intervient au moment où les violences des colons atteignent un niveau particulièrement élevé. À Qusra, des familles palestiniennes sont restées assiégées pendant plusieurs jours par des groupes armés, sans intervention efficace de l’armée. Des militants tentant de rejoindre des terres palestiniennes près de Beit Sahour ont également essuyé des tirs sous le regard passif des forces israéliennes.
Depuis 2023, des dizaines de communautés palestiniennes ont été déracinées. Les violences, les destructions de maisons, les confiscations de terres et l’extension des colonies produisent un déplacement progressif de la population sans proclamation officielle d’annexion. The Guardian
Une division du travail entre armée et police
Du point de vue militaire, le retrait de l’armée des tâches civiles ne signifie nullement une démilitarisation. Il s’agit plutôt d’une spécialisation des fonctions. L’armée conservera la capacité de mener des opérations, de contrôler les accès, de protéger les colonies et de frapper les groupes palestiniens. La police administrera la population israélienne et donnera une apparence civile à une domination reposant toujours sur la puissance militaire.
Cette organisation permet de libérer des unités combattantes pour d’autres fronts, notamment Gaza, le Liban, la Syrie ou l’Iran. Elle réduit également le coût quotidien de l’occupation pour l’armée, tout en intégrant davantage les colonies aux structures administratives israéliennes.
La police dépend cependant du ministère de la Sécurité nationale dirigé par Itamar Ben-Gvir, représentant de l’extrême droite coloniale. Le transfert risque donc de placer la gestion des colonies et des violences commises par leurs habitants sous l’autorité politique de l’un de leurs principaux défenseurs.
La géoéconomie de l’annexion
La Cisjordanie ne représente pas seulement un territoire stratégique. Elle concentre des réserves foncières, des ressources hydriques, des axes routiers et des positions dominantes permettant de contrôler la vallée du Jourdain et les accès à Jérusalem.
L’expansion des colonies fragmente les territoires palestiniens en enclaves séparées. Les routes réservées, les zones militaires et les terres confisquées empêchent la formation d’un espace économique palestinien continu. L’annexion administrative accompagne donc une absorption géoéconomique : Israël contrôle les infrastructures, les déplacements, la construction, l’eau et l’utilisation des terres, tandis que l’économie palestinienne reste dépendante des autorisations israéliennes.
Plus de 700 000 colons vivent aujourd’hui en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Leur présence rend chaque jour plus difficile la création d’un État palestinien viable et territorialement continu.
Une annexion sans déclaration officielle
Le gouvernement israélien n’a pas besoin de proclamer formellement l’annexion. Il lui suffit de transférer progressivement les compétences de l’armée vers les ministères civils, d’étendre les colonies, d’enregistrer les terres, de modifier les règles de construction et d’intégrer les habitants israéliens aux services de l’État.
Cette méthode permet d’éviter, au moins temporairement, une confrontation frontale avec les États-Unis, les pays arabes et l’Union européenne. Mais le résultat demeure le même : la frontière entre Israël et les territoires occupés disparaît pour les colons, tandis qu’elle devient toujours plus contraignante pour les Palestiniens.
La transformation de l’occupation militaire en administration civile n’annonce donc pas la paix. Elle consacre une annexion progressive, bureaucratique et territoriale, réalisée par étapes suffisamment limitées pour ne pas provoquer de rupture diplomatique immédiate, mais suffisamment profondes pour rendre presque irréversible la disparition politique de la Cisjordanie palestinienne.
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