PORTRAIT – Henry de Monfreid : Le dernier seigneur de la mer Rouge

PORTRAIT – Henry de Monfreid : Le dernier seigneur de la mer Rouge

lediplomate.media — imprimé le 30/08/2026
Henry de Monfreid
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Ulysse Jean Capella

Marin, écrivain, trafiquant, armateur, aventurier, parfois informateur des services français et toujours homme libre, Henry de Monfreid appartient à cette catégorie presque disparue de personnages dont la vie semble avoir débordé le roman avant même d’être couchée sur le papier. Né en 1879 et mort en 1974, il traversa la mer Rouge, la Corne de l’Afrique, l’Éthiopie, le Yémen et les rivages de l’océan Indien à une époque où les empires européens se disputaient encore les routes maritimes, les ports, les comptoirs et les influences. Derrière le personnage flamboyant des Secrets de la mer Rouge se dessine ainsi une autre histoire : celle d’un Français devenu presque indigène d’un espace stratégique aujourd’hui encore essentiel, entre Suez, Bab-el-Mandeb, Djibouti, Aden et l’Abyssinie. À travers Henry de Monfreid, c’est tout un monde disparu qui réapparaît, celui des aventuriers, des trafics, des rivalités impériales et d’une liberté individuelle devenue presque inconcevable.

Il existe des vies qui semblent inventées après coup tant leur densité paraît invraisemblable. Celle d’Henry de Monfreid appartient à cette catégorie. Né à La Franqui, près de Leucate, en 1879, fils du peintre George-Daniel de Monfreid, il grandit dans un univers où l’art, la mer et l’indépendance occupent une place centrale. Son père fréquente alors des artistes comme Gauguin, Toulouse-Lautrec ou Matisse, et le jeune Henry s’habitue très tôt à un monde qui échappe aux conventions bourgeoises ordinaires. Il échoue à intégrer l’École centrale, exerce différents métiers sans conviction, puis, à trente-deux ans, quitte la France pour l’Afrique orientale. Il arrive à Djibouti en 1911, passe par Dire Dawa, travaille dans le commerce du café, des peaux, de la cire et de l’ivoire, avant d’abandonner rapidement l’existence sédentaire pour la mer. À partir de 1913, installé à Djibouti puis à Obock, il achète et construit ses propres boutres, dont le célèbre Altaïr, et commence cette existence de navigation, de commerce et de contrebande qui donnera naissance à sa légende.

Mais réduire Monfreid au folklore de l’aventurier serait une profonde erreur. Il faut le replacer dans son espace. La mer Rouge du début du XXᵉ siècle n’est pas un décor exotique ; c’est l’une des grandes artères stratégiques de la mondialisation impériale. Depuis l’ouverture du canal de Suez en 1869, elle relie directement la Méditerranée à l’océan Indien et constitue une voie vitale pour l’Empire britannique entre l’Europe, l’Inde et l’Extrême-Orient. La France possède Djibouti, Londres contrôle Aden et l’Égypte, l’Italie s’installe en Érythrée et lorgne l’Éthiopie, tandis que les Ottomans, puis les puissances arabes locales, demeurent présents sur les rives de la péninsule. Au centre se trouve le détroit de Bab-el-Mandeb, « la porte des lamentations », passage étroit dont la valeur stratégique demeure aujourd’hui encore évidente. Monfreid navigue donc au cœur d’un espace où commerce, espionnage, rivalités coloniales et contrebande sont constamment entremêlés. Ses récits, centrés sur Djibouti, la Somalie, l’Éthiopie, le Yémen, la mer Rouge et jusqu’aux Indes, témoignent directement de ce monde de frontières incertaines.

C’est là que commence vraiment l’homme que la postérité retiendra. Monfreid n’est ni administrateur colonial ni officier ; il n’appartient à aucune grande compagnie et supporte mal l’autorité. Il choisit donc cette zone grise qui existe toujours autour des empires : celle des commerçants indépendants, des passeurs, des pilotes, des marins et des aventuriers qui connaissent mieux le terrain que les fonctionnaires chargés de l’administrer. Il apprend les routes maritimes, les courants, les récifs, les ports discrets et les réseaux locaux. Il traite avec des commerçants, des pêcheurs, des notables et des tribus. Sa connaissance pratique du littoral devient telle qu’elle intéresse les autorités françaises pendant la Première Guerre mondiale. Dans ce théâtre éloigné du front européen, le renseignement sur les ports, les navires et les mouvements ennemis possède une valeur stratégique réelle.

Ce monde est aussi celui des trafics. Monfreid ne s’en cache pas ; au contraire, il en fera la matière même de ses livres. Il transporte des armes, s’intéresse aux perles, pratique le commerce du haschisch et se joue des autorités maritimes lorsqu’il le peut. Ses traversées clandestines alimentent plus tard La Croisière du hachich, tandis que Les Secrets de la mer Rouge font de cette frontière entre commerce légal et contrebande l’un des moteurs du récit. La Bibliothèque nationale francophone décrit elle-même une séquence où, après un trafic d’armes malheureux, Monfreid se tourne vers le haschisch à destination de l’Égypte, en tentant de contourner un monopole britannique solidement défendu. Les rééditions contemporaines rappellent également son implication dans le trafic d’armes, la pêche aux perles, le renseignement et la contrebande.

Il serait facile, avec les catégories morales du XXIᵉ siècle, de transformer Henry de Monfreid en simple trafiquant romancé par la littérature. Ce serait passer à côté de ce que représente son époque. La mer Rouge de ces années-là est un espace où les grandes puissances elles-mêmes pratiquent une forme permanente de Realpolitik, où les frontières sont récentes, les juridictions superposées et les intérêts privés intimement mêlés aux ambitions impériales. Les marchands légaux d’un jour peuvent devenir contrebandiers le lendemain ; les mêmes autorités qui traquent un trafic peuvent utiliser un trafiquant comme source de renseignement lorsque leurs intérêts l’exigent. Monfreid prospère précisément dans cet interstice. Il n’est pas extérieur au système impérial : il en est l’un des produits les plus singuliers, cet homme occidental qui refuse les institutions de son propre monde tout en profitant de la liberté créée par son expansion.

Son rapport aux populations locales ajoute encore à l’ambiguïté du personnage. Monfreid ne se contente pas de parcourir la région comme un Européen de passage ; il y vit profondément. Il apprend les usages, noue des relations de confiance, adopte des vêtements et des comportements qui lui permettent de se fondre dans certaines sociétés de la mer Rouge. Sa trajectoire fascine précisément parce qu’elle brouille les frontières habituelles entre colonisateur et indigène, Européen et Oriental, aventurier et commerçant. Cela ne signifie pas qu’il échappe aux préjugés ou aux représentations de son temps, mais son existence réelle tranche avec celle du colon installé derrière les murs d’une administration. Chez lui, l’altérité est moins contemplée qu’éprouvée quotidiennement.

Cette proximité avec le monde musulman et africain participe à son romantisme. Monfreid appartient encore à une époque où un homme pouvait changer de vie presque entièrement en changeant de rive. Il pouvait quitter l’Europe industrielle, les horaires, les bureaux et la conformité sociale pour vivre sur un boutre entre Djibouti, Aden, Massawa ou Suez. Il y avait bien sûr de la misère, de la violence et une mortalité que la littérature d’aventure tend parfois à embellir. Mais il existait aussi, dans ces confins, une marge de liberté devenue presque inimaginable aujourd’hui. Monfreid en fut l’un des derniers grands représentants français.

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L’Abyssinie, l’Italie et les ambiguïtés d’un homme libre

Le portrait favorable ne doit pourtant pas effacer ce qui dérange. Henry de Monfreid n’est pas un personnage aisément transformable en héros moral. Au milieu des années 1930, il se montre favorable à l’Italie fasciste lors de sa conquête de l’Éthiopie. Les sources biographiques rappellent qu’il soutient les Italiens pendant la guerre d’Éthiopie de 1935-1936, à une époque où Mussolini veut bâtir un empire africain et venger la défaite italienne d’Adoua de 1896.

Cette position doit être replacée dans l’univers mental du personnage. Monfreid admire volontiers les hommes de décision et méprise les bureaucraties. L’Italie fasciste apparaît alors à certains aventuriers et voyageurs européens comme une puissance dynamique capable de bouleverser les équilibres régionaux, tandis que l’Éthiopie demeure souvent perçue à travers le regard colonial de l’époque. Rien de cela n’excuse rétrospectivement le soutien à une guerre de conquête, mais le comprendre est indispensable pour éviter les portraits anachroniques. L’homme libre pouvait aussi se tromper, parfois gravement, précisément parce qu’il refusait les cadres collectifs susceptibles de corriger ses intuitions.

L’affaire est d’autant plus intéressante géopolitiquement que l’Éthiopie constitue alors le dernier grand État africain indépendant, membre de la Société des Nations. L’invasion italienne révèle l’impuissance de l’ordre international de l’entre-deux-guerres. Londres et Paris condamnent Mussolini mais refusent longtemps de pousser les sanctions jusqu’au point où elles risqueraient une rupture complète avec Rome. Le calcul stratégique européen, dominé par la peur de l’Allemagne hitlérienne, finit par contribuer à l’affaiblissement de la SDN. Monfreid se trouve donc au milieu d’un épisode qui dépasse infiniment sa propre personne : la conquête de l’Abyssinie constitue l’un des signes avant-coureurs de l’effondrement du système international issu de 1919.

C’est là toute la richesse du personnage. Il traverse l’Histoire sans jamais véritablement appartenir aux institutions qui la fabriquent. Il est présent dans des territoires où s’affrontent Britanniques, Français et Italiens, il croise les guerres coloniales, observe les transformations de l’Éthiopie, navigue sur les routes vitales du commerce international, mais conserve presque toujours ce regard d’homme de marge. Il ne pense pas en diplomate. Il pense en navigateur : quel vent souffle, quel port est ouvert, qui contrôle telle passe, quel fonctionnaire peut être contourné et quelle puissance domine momentanément la côte.

En cela, il possède sans doute une compréhension presque instinctive de la géopolitique. Il ignore les grands concepts mais connaît intimement leurs manifestations concrètes. La puissance britannique n’est pas pour lui un graphique ou un discours parlementaire : ce sont des bâtiments de la Royal Navy susceptibles d’intercepter son boutre. L’influence française est un poste colonial, une administration, un télégraphe ou un officier qui peut fournir une protection. La souveraineté locale est un chef qu’il faut convaincre, un port qu’il faut connaître ou une taxe qu’il faut éviter. Chez Monfreid, la géopolitique retrouve sa matérialité la plus primitive : la mer, les distances, les hommes et la capacité de passer là où les autres ne passent pas.

Joseph Kessel et la naissance de l’écrivain

Le deuxième destin d’Henry de Monfreid commence presque par hasard. Pendant des années, il écrit énormément, notamment à son père et à Armgart Freudenfeld, qui deviendra son épouse. Ses lettres et journaux constituent progressivement une masse documentaire exceptionnelle sur ses voyages. À la fin des années 1920, il rencontre Joseph Kessel. Celui-ci comprend immédiatement la puissance littéraire de cette existence et l’encourage à publier ses notes. En 1931 paraît Les Secrets de la mer Rouge, qui rencontre rapidement un large succès et installe Monfreid dans la littérature française d’aventure.

C’est alors que l’aventurier devient écrivain sans cesser d’être marin dans l’imaginaire français. Ses livres entretiennent naturellement la légende, mais ils possèdent une valeur qui dépasse le simple récit d’action. Ils décrivent des ports, des peuples, des routes et une économie maritime aujourd’hui disparue. Ils restituent les odeurs, les nuits de navigation, les récifs, les trafics et la tension permanente d’un monde où l’État moderne ne contrôle pas encore totalement les espaces périphériques. On y retrouve la mer Rouge avant les porte-conteneurs, avant les satellites, avant le suivi numérique permanent des navires et avant cette surveillance technologique qui a réduit progressivement les zones de mystère.

Le succès de Monfreid dit aussi quelque chose de la France de l’entre-deux-guerres. Dans une société marquée par les massacres de 1914-1918, l’empire colonial et l’accélération industrielle, le public est fasciné par ces hommes qui semblent encore pouvoir échapper au monde moderne. Kessel lui-même appartient à cette tradition du grand reportage et de l’aventure vécue. Leur rencontre n’est donc pas fortuite. Tous deux comprennent que les marges de la planète constituent encore des territoires littéraires capables de produire une mythologie.

Monfreid publiera énormément. Il devient l’un de ces écrivains dont l’existence garantit immédiatement la crédibilité du récit. Lorsque Conrad écrit la mer, il connaît les navires ; lorsque Saint-Exupéry décrit le ciel, il a volé ; lorsque Monfreid raconte les boutres, les récifs et les contrebandiers, il en revient. Cette légitimité du vécu explique probablement la persistance de son œuvre.

La mer Rouge : hier impériale, aujourd’hui mondiale

Relire Henry de Monfreid au XXIᵉ siècle présente enfin un intérêt géopolitique singulier. Les décors de ses aventures n’ont rien perdu de leur importance. Djibouti accueille aujourd’hui des installations militaires françaises, américaines, chinoises et d’autres puissances étrangères. Le détroit de Bab-el-Mandeb reste l’un des passages maritimes stratégiques les plus importants du monde, reliant l’océan Indien à Suez et donc à l’Europe. Les crises récentes en mer Rouge ont rappelé combien quelques dizaines de kilomètres de détroit peuvent perturber les grandes routes commerciales mondiales.

La différence est presque vertigineuse. Monfreid traversait cet espace sur des voiliers fragiles, en lisant les courants et en surveillant les navires de guerre britanniques. Aujourd’hui, les mêmes eaux sont parcourues par des porte-conteneurs gigantesques, surveillées par des satellites, des drones, des frégates et des sous-marins. Le contexte a changé, mais la géographie impose toujours sa loi. Djibouti reste Djibouti, Aden reste Aden, Suez reste Suez et Bab-el-Mandeb demeure cette « porte » qu’aucune puissance maritime ne peut ignorer.

C’est précisément ce qui donne à Monfreid sa dimension géopolitique. Il avait compris par l’expérience ce que les stratèges enseignent sur les cartes : certains espaces valent moins par ce qu’ils produisent que par ce qu’ils contrôlent. La mer Rouge est l’un d’eux. Celui qui maîtrise ses ports et ses détroits dispose d’un levier sur les échanges entre Europe et Asie. Britanniques, Français et Italiens l’avaient compris au XIXᵉ siècle ; les États-Unis, la Chine et les puissances régionales le comprennent encore aujourd’hui.

L’homme qui appartenait à un monde qui n’existe plus

Il reste enfin Henry de Monfreid lui-même, débarrassé du folklore autant que du procès moral. Il fut trafiquant, parfois menteur sans doute, volontiers provocateur et certainement contradictoire. Il ne fut ni explorateur scientifique au sens classique, ni administrateur, ni héros militaire. Sa grandeur est ailleurs : il fut profondément libre.

Cette liberté avait un prix. Elle impliquait l’illégalité, le danger, la solitude et parfois une certaine indifférence aux normes morales communes. C’est précisément pourquoi sa vie fascine encore. Nous vivons dans des sociétés où presque chaque déplacement est enregistré, où les frontières, les transactions et les communications sont contrôlées par des appareils administratifs et technologiques d’une puissance inconnue à son époque. Monfreid appartient au dernier moment historique où un Européen pouvait disparaître presque entièrement de son ancien monde, acheter un boutre, prendre la mer et reconstruire son identité sur une autre rive.

Il meurt en 1974, à quatre-vingt-quinze ans. Entre sa naissance et sa disparition, le monde avait changé plus profondément qu’au cours de plusieurs siècles précédents. Lorsqu’il naît, les empires européens dominent une grande partie du globe et la navigation à voile conserve encore une place considérable. Lorsqu’il meurt, la décolonisation est presque achevée, les superpuissances se font face dans la guerre froide et les navires à propulsion nucléaire parcourent les océans.

Monfreid avait traversé ce siècle en restant, autant que possible, au bord.

C’est peut-être là que réside finalement sa singularité. Il n’était pas vraiment un homme de l’empire français, même s’il en utilisait parfois les structures ; pas davantage un homme du monde indigène, même s’il s’y plongea bien plus profondément que la plupart de ses compatriotes. Il demeura entre les deux, dans cette zone qui fut toujours la sienne : entre légalité et contrebande, Orient et Occident, littérature et aventure.

On peut aujourd’hui discuter ses choix, parfois les condamner et certainement refuser d’idéaliser certains aspects de sa vie. Mais il est difficile de ne pas éprouver une certaine nostalgie devant cette silhouette sur le pont d’un boutre, quelque part entre Obock et Aden, observant l’horizon tandis que les empires se disputent les rives autour de lui.

Car Henry de Monfreid appartient à une espèce presque éteinte : celle des hommes qui n’avaient pas seulement lu les cartes du monde, mais avaient décidé d’aller vivre à l’intérieur.

Et peut-être est-ce pour cela qu’il reste si moderne. Derrière le trafiquant, l’aventurier et l’écrivain se dessine en réalité une leçon très ancienne : les frontières dessinées par les États n’ont jamais suffi à contenir totalement les hommes libres.

Monfreid passa sa vie à franchir les frontières. L’Histoire, elle, passa autour de lui…

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Ulysse Jean Capella

Ulysse Jean Capella

Ulysse Jean Capella

Ulysse J. Capella est né en Corse au début des années 1970. Ancien militaire et marin, il est docteur en histoire médiévale et en histoire de l'art.

Esprit libre, indépendant et voyageur, il a longtemps parcouru le monde, multipliant les séjours à l’étranger où il vit encore aujourd’hui, cultivant une certaine discrétion sur son parcours et ses activités. Il est aujourd’hui antiquaire, spécialisé dans les armes anciennes.

Passionné par l’histoire, la Méditerranée et les grands rapports de force, il porte un regard réaliste et volontiers non conformiste sur les affaires du monde. Son expérience du terrain et des hommes nourrit des analyses mêlant culture stratégique, profondeur historique et goût du temps long.

Il a rejoint Le Diplomate média pour son attachement à une lecture libre et décloisonnée des relations internationales, loin des conformismes, de la bien-pensance et des idéologies, et au plus près des réalités du terrain.

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