DÉCRYPTAGE – Entre la mer Égée et Chypre, la Turquie prépare l’affrontement avec Israël

DÉCRYPTAGE – Entre la mer Égée et Chypre, la Turquie prépare l’affrontement avec Israël

lediplomate.media — imprimé le 16/08/2026
mer Égée et Chypre
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Ankara a transformé la mer, de frontière à défendre en espace à dominer

Pendant des siècles, la puissance ottomane a considéré la mer comme un intervalle entre les terres, et non comme un espace politique autonome. Ce qui comptait était le contrôle des embouchures, des fleuves, des villes côtières et des voies terrestres. La Méditerranée était traversée, mais elle n’était pas véritablement pensée.

La République fondée par Mustafa Kemal avait compris que cette faiblesse culturelle pouvait devenir une condamnation géopolitique. Mais ce n’est qu’au cours des dernières années, sous la pression des guerres régionales et de l’autonomie stratégique croissante recherchée par Recep Tayyip Erdoğan, que la Turquie a achevé sa conversion maritime.

Ankara ne considère plus le Bosphore, les Dardanelles, la mer Égée, Chypre et la Méditerranée orientale comme des théâtres séparés. Ils constituent les différentes parties d’une seule profondeur stratégique. La mer est devenue la condition de la sécurité nationale, de l’indépendance énergétique, de la projection militaire et du développement industriel.

Telle est la substance de la doctrine de la Patrie bleue : non pas une simple revendication d’eaux territoriales, mais la tentative de transformer la Turquie en une puissance capable de contrôler les routes, les infrastructures, les fonds marins, les ports et les goulets d’étranglement.

La guerre en Ukraine a rendu à la mer Noire sa centralité. Les attaques des Houthis ont démontré la fragilité de Bab el-Mandeb et du canal de Suez. La crise d’Ormuz a confirmé qu’aucune grande puissance extérieure n’était désormais capable de garantir seule la liberté des échanges. Enfin, la confrontation avec Israël a replacé au centre les questions de la mer Égée et de Chypre.

Pour Ankara, la conclusion est simple : si la Turquie ne contrôle pas les mers qui l’entourent, ses rivaux le feront à sa place.

La révolution de la marine turque

La preuve la plus concrète de cette transformation est offerte par la marine. Jusqu’à il y a quelques années, la flotte turque dépendait dans une large mesure de navires achetés aux États-Unis et à l’Allemagne, de systèmes d’armes occidentaux et d’une doctrine essentiellement défensive. Sa mission principale consistait à protéger les côtes, les détroits et les eaux proches.

Aujourd’hui, Ankara construit des corvettes, des frégates, des patrouilleurs, des navires amphibies, des bâtiments ravitailleurs, des drones navals, des missiles, des torpilles, des radars et des systèmes de combat. Il ne s’agit pas seulement de remplacer les fournitures étrangères par des productions nationales. La construction navale militaire est devenue un instrument de puissance industrielle, diplomatique et géoéconomique.

Le navire d’assaut amphibie Anadolu symbolise cette capacité d’adaptation. Il avait été conçu pour opérer avec les avions F-35 à décollage court et atterrissage vertical. L’exclusion de la Turquie du programme, après l’achat des systèmes antiaériens russes S-400, aurait pu réduire son utilité. Ankara a au contraire transformé le problème en expérience originale : une plateforme destinée à employer des drones navals et des aéronefs sans pilote.

L’Anadolu ne remplace pas un porte-avions traditionnel, mais il accroît considérablement la capacité turque de surveiller, frapper, débarquer des forces et soutenir des opérations loin des côtes nationales. De la Méditerranée centrale au golfe d’Aden, il peut devenir un centre mobile de commandement et de projection.

Parallèlement, la frégate İstanbul et les unités de la classe İstif montrent le niveau atteint par l’industrie nationale. Systèmes de combat, radars, défense rapprochée, lanceurs verticaux et missiles sont désormais produits en Turquie. Les nouvelles frégates constituent le pont entre la flotte héritée de la dépendance occidentale et celle de demain, organisée autour des destroyers antiaériens TF-2000.

La composante sous-marine est elle aussi en expansion. Les sous-marins de la classe Reis dérivent encore de la technologie allemande, mais ils intègrent un nombre croissant de systèmes turcs. Le programme Milden vise en revanche à produire un sous-marin entièrement national, indispensable pour garantir l’autonomie dans l’un des domaines technologiquement les plus complexes de la guerre navale.

Le dispositif est complété par le bâtiment ravitailleur Derya, essentiel pour soutenir des missions prolongées, les unités de patrouille océanique, les moyens de débarquement et une famille toujours plus étendue de systèmes navals sans équipage. Ces derniers peuvent assurer des missions de reconnaissance, de guerre électronique, de pose et de neutralisation de mines, d’attaques asymétriques et de saturation des défenses ennemies.

La Turquie construit donc une marine adaptée non seulement à la défense des côtes, mais aussi à la protection des routes énergétiques, des infrastructures en mer et des zones d’intérêt national.

Le porte-avions comme déclaration géopolitique

Le projet le plus ambitieux est celui du futur porte-avions national Mugem. Avec environ 60 000 tonnes de déplacement et la capacité prévue d’embarquer des drones de combat, des aéronefs sans pilote et des avions légers, il pourrait modifier profondément les équilibres en Méditerranée.

Ce n’est pas tant la puissance absolue du navire qui compte que sa signification politique. Un porte-avions représente la volonté d’agir loin de ses propres côtes, de protéger des alliés, de soutenir des opérations amphibies, d’imposer des interdictions et de garantir une présence permanente.

Pour Ankara, une telle capacité serait décisive en Libye, en Méditerranée orientale, en mer Rouge et dans la Corne de l’Afrique. La Turquie n’aurait pas besoin d’atteindre la parité avec les marines américaine ou française. Il lui suffirait de disposer d’un instrument capable de rendre beaucoup plus coûteuse toute intervention contre ses intérêts.

La guerre en Libye de 2019-2020 constitue la référence implicite. À cette époque, Ankara réussit à sauver le gouvernement de Tripoli grâce aux drones, aux conseillers, aux systèmes antiaériens et au soutien naval. Mais elle dut faire face à la pression de la Russie, de la France, de l’Égypte et des Émirats arabes unis. Un porte-avions aurait considérablement augmenté sa capacité de dissuasion.

Le programme TF-2000, destiné à assurer la défense antiaérienne de zone, est étroitement lié à cette perspective. Un porte-avions privé de protection adéquate serait une cible coûteuse et vulnérable. Les nouveaux destroyers devront créer le bouclier nécessaire contre les missiles, les avions et les drones.

La marine turque se prépare donc à opérer comme un système intégré : porte-avions, escortes antiaériennes, sous-marins, ravitailleurs, frégates, drones navals et aéronefs sans pilote.

Les détroits comme arme politique et économique

La nouvelle puissance maritime turque ne s’exprime pas seulement par les navires. Le Bosphore et les Dardanelles constituent le principal instrument géopolitique d’Ankara.

La convention de Montreux de 1936 réglemente le passage des navires de guerre et des navires marchands à travers les détroits. Pendant des décennies, la Turquie l’a surtout considérée comme une garantie défensive. Elle l’utilise désormais comme un levier stratégique.

Après l’invasion russe de l’Ukraine, Ankara a appliqué les dispositions limitant le passage des bâtiments militaires appartenant aux États belligérants. La Russie n’a ainsi pas pu renforcer librement sa flotte de la mer Noire.

Mais la Turquie a en même temps découragé l’entrée des flottes de l’Alliance atlantique, empêchant le bassin de devenir le théâtre d’une confrontation directe entre l’Alliance et Moscou. Le résultat est un équilibre qui accroît la dépendance des deux camps envers Ankara.

La Russie perd sa liberté opérationnelle, mais elle ne voit pas les navires américains devant ses côtes. Les États-Unis assistent à l’affaiblissement de la flotte russe sans prendre le risque d’un affrontement naval direct. La Turquie contrôle l’accès et se présente comme arbitre indispensable.

Montreux ne limite donc pas Ankara : la convention la légitime. Elle offre une base juridique aux décisions turques et réduit la possibilité qu’elles soient interprétées comme des actes arbitraires.

En ce sens, les détroits ne sont plus une vulnérabilité à défendre, mais un patrimoine à exploiter.

Le péage de la souveraineté

La Turquie a progressivement augmenté les tarifs imposés aux navires traversant le Bosphore et les Dardanelles. Les recettes, restées modestes pendant des décennies, ont rapidement augmenté après la révision des paramètres de calcul.

Il ne s’agit pas seulement d’une décision financière. Ankara affirme un principe politique : les détroits sont un territoire turc et leur utilisation doit produire un bénéfice approprié pour la Turquie.

Le modèle est celui de Suez pour l’Égypte et, à l’avenir, d’Ormuz pour l’Iran. Celui qui contrôle le goulet d’étranglement ne garantit pas seulement le passage : il le monétise.

La Russie est le pays le plus exposé. Une part importante de ses exportations de pétrole, de céréales, d’engrais, de charbon et de produits sidérurgiques à destination de la Méditerranée, du Moyen-Orient, de l’Afrique et de l’Inde transite par les détroits.

Moscou ne dispose pas de solutions de remplacement simples. L’accès à la Méditerranée à travers le système turc constitue une composante essentielle de sa géoéconomie. Toute augmentation des coûts de transit devient donc une rente politique pour Ankara.

La Turquie devient ainsi une sorte d’associée non déclarée du commerce russe. Elle ne participe pas directement à la production, mais contrôle la porte par laquelle une grande partie des marchandises doit passer.

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Le canal d’Istanbul et le pistolet posé sur la table

Le projet du canal d’Istanbul, voie artificielle parallèle au Bosphore, complète cette stratégie. L’ouvrage a été ralenti, mais il n’a pas été abandonné.

La justification officielle est la sécurité. Le Bosphore traverse le cœur d’une immense métropole et voit passer chaque année des milliers de pétroliers et de navires transportant des cargaisons dangereuses. Un accident pourrait provoquer des conséquences environnementales, économiques et politiques catastrophiques.

La construction d’un canal parallèle permettrait de détourner une partie du trafic et de réduire les risques pour Istanbul. Mais elle donnerait également à la Turquie la possibilité d’imposer des tarifs beaucoup plus élevés que ceux prévus par le régime de Montreux.

Ankara pourrait en outre rendre le passage par le Bosphore plus lent, plus complexe et plus coûteux, poussant ainsi les armateurs à choisir la nouvelle infrastructure.

Le canal d’Istanbul ne supprimerait pas Montreux, puisque les Dardanelles resteraient un passage obligatoire. Il ajouterait cependant un instrument de pression supplémentaire.

La Turquie disposerait ainsi de deux leviers : le contrôle juridique des détroits naturels et la gestion commerciale du canal artificiel.

La mer Égée, Chypre et le défi israélien

La question décisive ne concerne toutefois pas la mer Noire. Elle se joue en mer Égée et autour de Chypre.

La Turquie considère l’organisation maritime actuelle comme profondément déséquilibrée. Les îles grecques proches de la côte anatolienne, les zones économiques exclusives revendiquées par Athènes et Nicosie, les installations militaires et les alliances énergétiques régionales sont perçues à Ankara comme une ceinture destinée à contenir la puissance turque.

La Grèce a renforcé ses relations militaires avec la France, les États-Unis et Israël. Chypre est devenue un nœud de coopération énergétique et stratégique entre Athènes, Jérusalem et d’autres acteurs régionaux.

Israël considère de son côté la Grèce et la République de Chypre comme des partenaires utiles pour protéger les routes, les gisements gaziers, les liaisons électriques et les infrastructures sous-marines. La coopération militaire comprend des exercices, des entraînements, des systèmes d’armes et des échanges de renseignements.

Pour la Turquie, ce réseau risque de transformer la Méditerranée orientale en espace hostile. L’alliance entre la Grèce, Chypre et Israël peut limiter l’accès turc aux ressources, entraver sa projection navale et renforcer les revendications adverses.

La compétition n’est donc pas seulement territoriale. Elle est aussi énergétique, technologique et logistique. Elle concerne les gisements en mer, les gazoducs, les câbles électriques, les communications numériques et les ports.

La marine turque sert à empêcher que ces infrastructures soient construites en ignorant Ankara.

Le rôle de la Libye

L’accord maritime entre la Turquie et le gouvernement libyen de Tripoli constitue l’un des piliers de la stratégie anatolienne. En traçant une bande maritime entre les côtes turques et libyennes, Ankara a contesté les projets grecs et chypriotes en Méditerranée orientale.

L’accord n’est pas seulement une construction juridique. Il est soutenu par la présence militaire turque en Libye, l’entraînement des forces locales, les systèmes de défense, les bases et la coopération économique.

Pour la Turquie, la Libye représente la clé de la Méditerranée centrale. Elle permet de projeter son influence vers le détroit de Sicile, l’Afrique du Nord et les routes énergétiques européennes.

Israël et la Grèce observent cette expansion avec inquiétude, car elle relie le théâtre égéen et chypriote au théâtre libyen. La Turquie cherche à construire une continuité stratégique allant de la mer Noire à la Méditerranée centrale.

L’évaluation militaire

Sur le strict plan militaire, la croissance turque est impressionnante, mais elle n’est pas dépourvue de limites.

La marine dispose désormais d’une solide base industrielle, de capacités amphibies, de sous-marins modernes, de drones et de missiles nationaux. Elle doit toutefois encore démontrer sa capacité à soutenir des opérations de haute intensité contre un adversaire technologiquement avancé.

Le futur porte-avions sera un multiplicateur de puissance, mais aussi une cible de grande valeur. Sa protection exigera des systèmes antiaériens mûrs, des capacités de lutte anti-sous-marine, un ravitaillement continu et un réseau de commandement complexe.

Les systèmes sans équipage, bien qu’innovants, doivent eux aussi être intégrés dans une doctrine opérationnelle capable de résister à la guerre électronique et aux contre-mesures.

Israël dispose d’une aviation supérieure, de systèmes de renseignement avancés, de missiles à longue portée et d’une importante capacité à frapper les infrastructures stratégiques. La Grèce a renforcé sa composante aérienne et peut compter sur le soutien politique et militaire français.

Une confrontation directe serait donc extrêmement risquée pour tous. La Turquie ne prépare pas nécessairement une guerre contre Israël ou la Grèce. Elle construit les instruments destinés à rendre impossible leur domination sans partage.

Rome face au choix

L’Italie ne peut observer cette transformation comme si elle ne concernait qu’Ankara, Athènes et Jérusalem.

La montée en puissance turque touche directement la Libye, le détroit de Sicile, les échanges énergétiques, les routes commerciales et la sécurité de la Méditerranée centrale. Rome doit décider si elle considère Ankara comme un concurrent à contenir, un partenaire avec lequel négocier, ou les deux à la fois.

Le choix le plus réaliste ne consiste pas à s’aligner automatiquement sur l’un des blocs. L’Italie a intérêt à maintenir ses relations avec la Grèce et Israël, mais elle ne peut renoncer au dialogue avec la Turquie, puissance militaire, industrielle et démographique désormais incontournable.

Le risque est que Rome continue à raisonner en termes commerciaux alors qu’Ankara raisonne en termes stratégiques. La Turquie construit des navires, des bases, des corridors et des alliances. L’Italie défend des parts de marché et invoque la stabilité.

Dans la Méditerranée de demain, toutefois, la stabilité sera définie par ceux qui disposeront de la force nécessaire pour protéger leurs propres échanges et conditionner ceux des autres.

La mer comme destin de la Turquie

La Turquie a compris que sa sécurité ne se décide plus seulement le long de ses frontières terrestres. Elle se décide en mer Noire, dans les détroits, en mer Égée, autour de Chypre, devant la Libye et le long des routes de la mer Rouge.

La révolution maritime turque naît de la peur de l’encerclement, mais elle produit une capacité croissante à encercler les autres.

Ankara ne veut pas être une puissance côtière. Elle veut devenir le pivot du système maritime compris entre la Russie, l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique.

Le défi lancé à Israël, la compétition avec la Grèce et le contrôle des détroits sont les manifestations d’un même dessein : empêcher qu’un autre acteur organise la Méditerranée orientale sans la Turquie.

Pour Ankara, la question n’est pas de conquérir toutes les mers. Il s’agit de faire en sorte qu’aucune mer voisine ne puisse être organisée contre ses intérêts.

Et la Turquie a désormais décidé que, pour atteindre cet objectif, la diplomatie et les traités ne suffisent pas. Il faut des navires, des chantiers navals, des missiles, des drones, des bases et la capacité de transformer chaque détroit en levier de puissance.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
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