DÉCRYPTAGE – La guerre sous les collines du Liban

DÉCRYPTAGE – La guerre sous les collines du Liban

lediplomate.media — imprimé le 24/06/2026
guerre sous les collines du Liban
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Ali Taher, Nabatieh et la nouvelle profondeur du front entre Israël et le Hezbollah

La colline d’Ali Taher, près de Nabatieh, est devenue l’un des points les plus sensibles du nouveau front libanais. Non pas en raison de sa dimension géographique, mais pour ce qu’elle représente : la transformation du Sud-Liban en un champ de bataille stratifié, où la surface ne raconte qu’une partie de la guerre et où le sous-sol en conserve la véritable structure militaire.

Selon les Forces de défense israéliennes, une importante installation souterraine du Hezbollah se trouverait sous Ali Taher, décrite comme un centre stratégique de la division régionale Badr. La formule n’est pas secondaire. Dans le langage militaire, un centre névralgique n’est ni un simple dépôt d’armes ni un abri improvisé. C’est un nœud de commandement, de liaison, de protection et de coordination opérationnelle. Un lieu à partir duquel il est possible de diriger des combattants, de conserver des systèmes d’armes, de maintenir les communications et d’assurer la continuité de la chaîne de commandement même sous les bombardements.

Pour Israël, Ali Taher n’est donc pas seulement une position à neutraliser. C’est une épreuve de force contre la structure profonde du Hezbollah. L’objectif n’est plus seulement d’éloigner les combattants de la frontière, mais d’empêcher le mouvement chiite libanais de conserver un réseau militaire dissimulé, capable de se réactiver après chaque trêve, après chaque bombardement, après chaque annonce diplomatique de cessez-le-feu.

La colline transformée en nœud stratégique

La particularité d’Ali Taher tient au fait que, dans un premier temps, la zone ne faisait pas partie de la zone de sécurité déclarée par Israël dans le Sud-Liban. Son inclusion ultérieure dans la nouvelle carte de la zone de défense avancée, avec le secteur de Majdal Zoun, marque un passage politique et militaire très important : la zone de sécurité n’est plus une ligne fixe, mais une bande mobile, adaptable, modifiable selon les besoins opérationnels israéliens.

Cela signifie que la frontière de la sécurité tend à se déplacer vers le nord chaque fois qu’Israël estime avoir identifié une menace infrastructurelle du Hezbollah. Autrement dit, ce n’est plus seulement la présence visible des combattants qui détermine l’action militaire, mais aussi l’existence présumée ou avérée de réseaux souterrains, de postes de commandement, de dépôts, de voies d’infiltration et de positions protégées.

C’est là que le conflit entre dans une phase plus dangereuse. Le Hezbollah considère toute extension de la présence israélienne en territoire libanais comme une violation de la souveraineté nationale et comme une forme d’occupation. Israël, au contraire, affirme qu’aucune sécurité n’est possible si, à quelques kilomètres de son territoire, subsistent des infrastructures militaires souterraines capables de soutenir des attaques, des embuscades et des tirs de roquettes.

Le résultat est une logique sans issue. Israël avance parce qu’il estime ne pas être en sécurité. Le Hezbollah résiste parce qu’il considère cette avancée comme une occupation. L’État libanais n’a pas la force d’imposer pleinement son autorité. La diplomatie internationale court après les événements. Et la trêve, même lorsqu’elle est annoncée, reste toujours suspendue au premier coup de feu.

La guerre verticale

Le cas d’Ali Taher montre que la guerre entre Israël et le Hezbollah n’est plus seulement une guerre horizontale, faite de frontières, de villages, de routes et de hauteurs. C’est une guerre verticale. Elle se combat à la surface, avec des drones, de l’artillerie, l’aviation, des unités spéciales et des patrouilles avancées. Mais elle se combat aussi sous terre, dans des galeries, des salles opérationnelles, des abris renforcés, des dépôts camouflés et des passages dissimulés.

Pour le Hezbollah, le sous-sol est une réponse à la supériorité technologique israélienne. Israël dispose de l’aviation, de la surveillance satellitaire, de drones, du renseignement électronique et de capacités de frappe de précision. Le Hezbollah, pour survivre à cette supériorité, a construit au fil des années une logique militaire fondée sur la dispersion, le camouflage et la profondeur. Il ne peut rivaliser avec Israël dans le ciel. Il cherche donc à résister dans la roche, dans les villages, dans les reliefs, dans les tunnels.

Pour Israël, en revanche, le sous-sol est le problème le plus difficile. Un dépôt visible peut être frappé. Une position découverte peut être détruite. Un convoi peut être intercepté. Mais un réseau souterrain exige un renseignement précis, des troupes entraînées, des opérations rapprochées, des explosifs, de la robotique, des capteurs, du temps long et un risque élevé pour les soldats. Combattre sous terre signifie perdre une partie de l’avantage technologique et accepter une guerre plus lente, plus sale, plus rapprochée.

La présence, selon Israël, de dizaines d’opérateurs du Hezbollah retranchés dans la zone confirme cette difficulté. Il ne s’agit pas d’une bataille purement symbolique. Il s’agit d’un affrontement pour le contrôle d’une infrastructure militaire qui peut permettre au mouvement chiite de survivre même lorsque la surface semble perdue.

La division Badr et la valeur du Sud

La mention de la division régionale Badr est significative parce qu’elle renvoie à la structure territoriale du Hezbollah au Sud-Liban. Le mouvement n’agit pas comme une simple milice désordonnée. Il dispose de sa propre organisation militaire, d’une distribution régionale, de chaînes de commandement, d’unités spécialisées, de capacités balistiques, d’unités antichars, de systèmes d’observation et d’une forte intégration dans le tissu local.

Le Sud-Liban n’est pas pour le Hezbollah un front comme les autres. Il est le cœur de sa légitimation armée. C’est depuis cette région que le mouvement a construit le mythe de la résistance contre Israël. C’est là qu’il a consolidé son rôle politique intérieur. C’est là qu’il exerce sa fonction régionale au service de l’axe conduit par l’Iran. Perdre de la profondeur opérationnelle dans le Sud signifierait non seulement reculer militairement, mais subir un coup politique.

C’est pourquoi la bataille d’Ali Taher possède une valeur qui dépasse la seule colline. Israël veut démontrer qu’il peut pénétrer et démanteler les nœuds les mieux protégés de la machine militaire du Hezbollah. Le Hezbollah veut prouver que, même sous pression, il peut résister, frapper et empêcher Israël de transformer une opération limitée en contrôle stable du territoire.

La carte israélienne de la sécurité avancée

La nouvelle carte israélienne de la zone de défense avancée doit être interprétée comme un instrument militaire et politique. Sur le plan militaire, elle sert à définir où Israël entend opérer pour empêcher le Hezbollah de reconstruire des capacités offensives près de la frontière. Sur le plan politique, elle envoie un message : Israël n’acceptera plus le retour à la situation antérieure, dans laquelle le Hezbollah pouvait maintenir des infrastructures armées au Sud-Liban sous la couverture d’une souveraineté libanaise faible.

Cette position contient toutefois une contradiction. Plus Israël élargit la bande de sécurité, plus il alimente le récit du Hezbollah selon lequel le Sud-Liban est sous occupation. Plus le Hezbollah répond militairement, plus Israël affirme avoir raison de maintenir une présence avancée. C’est une spirale parfaite, car chaque camp trouve dans l’action de l’autre la confirmation de sa propre stratégie.

La résolution 1701 des Nations unies, adoptée après la guerre de 2006, prévoyait un Sud-Liban libre de forces armées non étatiques et une présence renforcée de l’armée libanaise et de la mission internationale. Mais cette architecture n’a jamais réussi à produire un véritable monopole étatique de la force. Le Hezbollah a conservé sa capacité militaire. Israël a conservé la conviction qu’il devait agir directement lorsqu’il estime sa sécurité menacée. L’État libanais est resté trop fragile pour s’imposer sur ces deux niveaux.

Le Liban comme espace disputé

Le problème de fond est que le Liban n’est pas pleinement maître de son territoire. Formellement, il l’est. Politiquement et militairement, il ne l’est pas. Dans le Sud, l’État coexiste avec le Hezbollah, avec l’armée régulière, avec la mission internationale, avec les services étrangers, avec les pressions israéliennes, avec l’influence iranienne et avec la fragilité des communautés locales.

Cette superposition rend chaque crise plus explosive. Quand Israël frappe, il affirme frapper le Hezbollah. Mais le territoire frappé est libanais. Quand le Hezbollah répond, il affirme défendre le Liban. Mais il le fait avec une force armée autonome par rapport à l’État. Quand le gouvernement de Beyrouth proteste, il ne dispose souvent pas des instruments nécessaires pour modifier réellement la situation sur le terrain. Quand la communauté internationale appelle à la retenue, elle arrive toujours après que les faits militaires ont déjà transformé la réalité.

Ali Taher devient ainsi le symbole d’un pays où la souveraineté est sans cesse invoquée et sans cesse violée. Israël la viole lorsqu’il opère militairement au-delà de la frontière. Le Hezbollah la vide lorsqu’il maintient une structure armée parallèle. Les acteurs extérieurs la conditionnent lorsqu’ils utilisent le Liban comme front secondaire d’une partie plus vaste.

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La main de l’Iran et le dilemme américain

Aucune analyse du front libanais ne peut s’arrêter à Israël et au Hezbollah. Le véritable arrière-plan est le rapport entre Israël, l’Iran et les États-Unis. Le Hezbollah représente pour Téhéran le principal levier de dissuasion contre Israël. Il n’est pas seulement un allié idéologique. Il est une composante de la profondeur stratégique iranienne en Méditerranée orientale. Sa présence oblige Israël à diviser ses ressources, son attention et ses capacités militaires. Elle empêche Tel-Aviv de concentrer toute sa pression sur l’Iran ou sur d’autres fronts.

Pour Israël, frapper les infrastructures de la division Badr signifie donc frapper aussi l’architecture régionale iranienne. Pour Téhéran, défendre le Hezbollah signifie préserver l’une de ses assurances stratégiques les plus importantes. Pour Washington, en revanche, le problème est plus complexe : soutenir Israël sans permettre que le Liban devienne le détonateur d’une guerre régionale.

Les États-Unis doivent équilibrer trois exigences contradictoires. Ils doivent garantir la sécurité israélienne. Ils doivent éviter une escalade avec l’Iran. Ils doivent maintenir une apparence de stabilité au Liban, où un conflit ouvert pourrait emporter ce qui reste des institutions. Cet équilibre est extrêmement difficile, car sur le terrain ce sont les combattants, et non les diplomates, qui dictent le rythme.

La dimension économique du front libanais

Le Liban est déjà un pays économiquement dévasté. La crise bancaire, l’effondrement de la monnaie, l’appauvrissement de la population, la paralysie politique et la fuite du capital humain ont réduit au minimum la capacité de l’État à absorber de nouveaux chocs. Une guerre prolongée dans le Sud aurait des effets très lourds : nouvelles destructions, déplacements de population, blocage des activités agricoles, dommages aux infrastructures, fuite supplémentaire des investissements, accroissement de la dépendance à l’aide extérieure.

Le Sud-Liban n’est pas seulement une zone militaire. C’est aussi une terre de villages, de cultures, de familles, de commerce local et de réseaux sociaux. Chaque combat transforme la population civile en otage de la géographie militaire. Plus les villages sont perçus par Israël comme une couverture des infrastructures du Hezbollah, plus ils deviennent vulnérables. Plus ils sont frappés, plus le Hezbollah peut se présenter comme une force de défense de la communauté. Là encore, la spirale s’autoalimente.

Pour Israël, le coût économique est différent mais non moins réel. L’instabilité du Nord signifie des populations évacuées, des activités productives suspendues, des écoles fermées, un tourisme intérieur compromis, des dépenses militaires croissantes et une pression psychologique sur les communautés frontalières. Une zone de sécurité avancée peut réduire certains risques immédiats, mais elle peut aussi transformer le front nord en blessure permanente.

La Méditerranée orientale sous pression

La crise d’Ali Taher doit aussi être replacée dans la géoéconomie de la Méditerranée orientale. L’énergie, les routes maritimes, les infrastructures, les ports, le gaz naturel, la sécurité des côtes et les projets de connexion régionale dépendent d’un minimum de stabilité. Un Sud-Liban durablement militarisé affaiblit toute l’architecture régionale.

Dans un Moyen-Orient déjà traversé par les crises du Golfe Persique, les tensions en mer Rouge, l’instabilité syrienne et la compétition entre puissances, le front libanais peut devenir un multiplicateur de risque. Il ne produit pas à lui seul une guerre régionale, mais il peut fournir l’étincelle qui contraint les autres acteurs à bouger. Si le Hezbollah subit un coup trop dur, l’Iran doit décider s’il élève le niveau de sa réponse. Si Israël subit des pertes importantes, il doit décider s’il élargit l’opération. Si les États-Unis voient la stabilité régionale menacée, ils doivent décider jusqu’où s’exposer.

La colline d’Ali Taher, dans cette perspective, n’est plus un détail tactique. Elle est une petite partie d’une grande crise systémique.

La paix qui ne parvient pas à remonter à la surface

Le fait que la guerre se concentre autour d’une installation souterraine en dit long sur la nature du conflit. Les guerres souterraines sont des guerres de défiance absolue. Celui qui construit des tunnels ne croit pas à la stabilité des frontières. Celui qui les détruit ne croit pas à la validité des accords. Celui qui s’y retranche prépare une longue résistance. Celui qui y entre sait que la victoire ne sera ni rapide ni propre.

Ali Taher raconte cela : une trêve fragile, une souveraineté libanaise inachevée, une sécurité israélienne de plus en plus projetée au-delà de la frontière, une force armée non étatique enracinée dans le territoire, un Iran qui utilise le Levant comme profondeur stratégique et une diplomatie américaine contrainte de courir après la guerre.

Le risque majeur n’est pas seulement une nouvelle bataille. C’est la normalisation d’une guerre de basse et de moyenne intensité au Sud-Liban, avec des zones de sécurité mobiles, des infrastructures souterraines, des raids périodiques, des réponses du Hezbollah, des déplacements de civils et des négociations toujours provisoires. Dans ce scénario, personne ne déclare une guerre totale, mais personne ne construit réellement la paix.

La colline d’Ali Taher devient alors le symbole d’un ordre régional qui ne trouve plus de surface stable sur laquelle reposer. Tout glisse dessous : les armes, les peurs, les alliances, les vengeances, les cartes militaires. Et lorsque la guerre s’enterre dans la terre, cela signifie que la paix n’a pas encore réussi à prendre racine.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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