DÉCRYPTAGE – Iran : La doctrine américaine de la guerre préventive se retourne-t-elle contre Washington ?

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Téhéran revendique le droit de frapper en premier. C’est le même principe que celui utilisé par les États-Unis pour justifier la guerre en Irak
Les déclarations du vice-ministre iranien des Affaires étrangères, Kazem Gharibabadi, ne constituent pas seulement une menace. Elles signalent une possible évolution de la doctrine stratégique de la République islamique. L’Iran ne se contenterait plus de promettre une riposte après une attaque, mais revendiquerait le droit de frapper préventivement les intérêts américains s’il estimait que son existence était menacée.
La question posée par Gharibabadi est simple : pourquoi Téhéran devrait-il attendre passivement la première frappe des États-Unis ? Mais c’est précisément cette simplicité qui la rend dangereuse. Si chaque État pouvait attaquer en fonction de sa propre évaluation des intentions de l’adversaire, la distinction entre agression et légitime défense deviendrait presque impossible.
L’aspect le plus embarrassant pour Washington est que cette théorie n’a pas été inventée par l’Iran. Elle a été élevée au rang de doctrine officielle par les États-Unis après les attentats du 11 septembre 2001.
À lire aussi : TRIBUNE – Messieurs les mollahs, tirez les premiers ?
L’héritage de la doctrine Bush
Dans son discours prononcé à West Point le 1er juin 2002, George W. Bush affirma que la dissuasion et l’endiguement n’étaient plus suffisants face aux organisations terroristes et aux États accusés de développer des armes de destruction massive. Selon lui, les États-Unis devaient être prêts à agir avant que la menace ne se concrétise.
Ce principe fut inscrit quelques mois plus tard dans la Stratégie de sécurité nationale. Le document soutenait que plus le danger était grand, plus le risque de l’inaction devenait grave, même lorsque des incertitudes subsistaient quant au moment et au lieu d’une éventuelle attaque ennemie. Les États-Unis se réservaient ainsi la possibilité de frapper les premiers.
La formulation employait le concept d’action préemptive, mais introduisait en réalité une conception beaucoup plus large : il ne s’agissait plus seulement de frapper un ennemi sur le point d’attaquer, mais de détruire aujourd’hui une capacité susceptible de devenir dangereuse demain.
La guerre contre l’Irak en 2003 fut l’application la plus évidente de cette doctrine. Saddam Hussein fut accusé de posséder des armes de destruction massive, de pouvoir les fournir à des groupes terroristes et de représenter une menace appelée à s’aggraver avec le temps. L’offensive ne répondait pas à une attaque irakienne imminente : elle visait à éliminer une menace future imaginée par les appareils politiques et de renseignement américains.
Les armes annoncées ne furent jamais découvertes. Le régime irakien fut renversé, mais le pays plongea dans l’occupation, la guerre civile et l’expansion du terrorisme djihadiste. Paradoxalement, la destruction de l’Irak baasiste élimina également le principal contrepoids arabe à l’Iran, renforçant précisément la puissance que Washington voulait contenir.
Anticiper ne signifie pas prévenir
Sur le plan juridique, la distinction est fondamentale. Une action préemptive peut être invoquée lorsque l’attaque adverse apparaît imminente, inévitable et clairement préparée. Une guerre préventive est au contraire déclenchée contre une menace possible, mais non immédiate : un État est frappé parce qu’il pourrait devenir plus puissant ou plus dangereux à l’avenir.
L’article 51 de la Charte des Nations unies reconnaît le droit à la légitime défense lorsqu’une attaque armée se produit. Une partie de la doctrine juridique admet une réaction anticipée uniquement face à une nécessité urgente, ne laissant ni solution de remplacement ni temps pour de nouvelles délibérations. Elle n’autorise pas automatiquement une guerre fondée sur des soupçons, des intentions attribuées à l’adversaire ou des scénarios à long terme.
La doctrine américaine de 2002 tenta d’adapter ces règles à des menaces terroristes et nucléaires difficiles à identifier à l’avance. Mais elle ouvrit ainsi une brèche : si Washington pouvait décider de manière autonome à quel moment un danger futur justifiait l’emploi de la force, les autres puissances pouvaient à leur tour revendiquer le même droit.
C’est exactement ce que fait aujourd’hui Téhéran.
Quels intérêts américains l’Iran pourrait-il frapper ?
La déclaration de Gharibabadi n’annonce pas nécessairement une attaque directe contre le territoire des États-Unis. L’expression « intérêts américains » recouvre un espace beaucoup plus vaste : bases militaires dans le Golfe, navires, installations logistiques, réseaux informatiques, alliés régionaux et infrastructures énergétiques considérées comme contribuant à la pression exercée contre l’Iran.
La stratégie iranienne a traditionnellement privilégié la riposte indirecte, la dispersion des responsabilités et l’utilisation de forces alliées dans la région. L’adoption d’une doctrine préventive pourrait cependant réduire la distance entre dissuasion et attaque. Un mouvement naval américain, le renforcement d’une base ou l’arrivée de bombardiers pourraient être interprétés par Téhéran comme les préparatifs d’une offensive et, par conséquent, comme une justification pour frapper.
Sur le plan militaire, l’Iran dispose de missiles, de drones, de mines navales et de capacités informatiques suffisantes pour endommager des objectifs américains dans la région. Il ne peut pas vaincre les États-Unis dans une guerre conventionnelle, mais il peut considérablement augmenter le coût du conflit, menacer les routes énergétiques et obliger Washington à défendre un réseau très étendu d’installations.
Pétrole, trafic maritime et guerre économique
Une guerre préventive iranienne aurait des conséquences immédiates sur l’économie mondiale. Même une attaque limitée contre des bases ou des navires américains pourrait provoquer des représailles contre les installations balistiques, nucléaires et énergétiques de l’Iran. Le golfe Persique et le détroit d’Ormuz se retrouveraient alors au centre de l’affrontement.
L’augmentation des primes d’assurance, le détournement des pétroliers et le risque d’interruption des exportations entraîneraient une hausse des prix de l’énergie. Les pays européens et asiatiques importateurs de pétrole supporteraient une part considérable du coût, tandis que les producteurs situés en dehors du Golfe pourraient bénéficier de l’augmentation des cours.
Téhéran pourrait également considérer les sanctions, le blocus financier et les attaques contre ses exportations comme des composantes d’une guerre déjà en cours. Dans cette perspective, une action contre les intérêts américains serait présentée non comme le début des hostilités, mais comme une réponse anticipée à une agression économique et militaire permanente.
Le précédent devenu un piège
Les États-Unis élaborèrent la doctrine de la guerre préventive lorsqu’ils étaient la puissance dominante et pensaient pouvoir se réserver le droit de déterminer quelles menaces devaient être éliminées. Mais une doctrine internationale ne reste jamais la propriété exclusive de celui qui l’a formulée.
La Russie peut l’invoquer contre ses voisins, Israël contre l’Iran, l’Iran contre les installations américaines et n’importe quelle puissance régionale contre un adversaire considéré comme dangereux. Il n’en résulte pas un ordre fondé sur la sécurité, mais un système dans lequel toute mobilisation peut être interprétée comme une raison de frapper en premier.
Gharibabadi utilise donc contre Washington le langage créé par Washington. Sa déclaration ne rend pas légitime une guerre préventive iranienne. Elle montre cependant combien il est difficile de condamner chez ses adversaires un principe que les États-Unis ont transformé, il y a vingt-quatre ans, en doctrine gouvernementale et en une guerre dont les conséquences restent encore visibles.
À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Comment et pourquoi Giorgia Meloni veut réformer les services secrets italiens
#Iran, #EtatsUnis, #Washington, #Teheran, #Geopolitique, #MoyenOrient, #GuerrePreventive, #GuerrePreemptive, #FrappePreventive, #DoctrineBush, #StrategieAmericaine, #StrategieIranienne, #PolitiqueEtrangere, #RelationsInternationales, #Defense, #SecuriteInternationale, #Dissuasion, #LegitimeDefense, #DroitInternational, #Article51, #ONU, #CharteDesNationsUnies, #GeorgeWBush, #GuerreEnIrak, #Irak2003, #SaddamHussein, #GolfePersique, #DetroitDOrmuz, #Petrole, #Energie, #MissilesIraniens, #DronesIraniens, #ArmeeAmericaine, #BasesAmericaines, #CriseIranienne, #TensionsIranUSA, #ConflitIranUSA, #StrategieMilitaire, #AnalyseGeopolitique, #Decryptage
