DÉCRYPTAGE – L’Iran se tourne vers les talibans tandis que la guerre américaine redessine l’Asie centrale et méridionale

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
L’appel discret de Téhéran révèle davantage de faiblesse que de puissance
La reprise des hostilités entre les États-Unis et l’Iran, accompagnée de nouvelles frappes américaines contre des infrastructures militaires iraniennes, aurait poussé le Corps des gardiens de la révolution islamique à rechercher une coopération discrète avec le gouvernement taliban de Kaboul. Selon les informations disponibles, de hauts responsables iraniens auraient demandé un soutien opérationnel sur le terrain, dans le but d’élargir la profondeur stratégique de Téhéran et d’accroître le coût de la pression militaire exercée par Washington.
Cette information, qui n’a pas été confirmée par des sources officielles indépendantes, doit être considérée avec prudence. Cependant, même comme simple indicateur politique, elle révèle un changement significatif. L’Iran, qui a été pendant des décennies capable de projeter son influence par l’intermédiaire de réseaux armés relativement disciplinés, semble aujourd’hui contraint de se tourner vers un interlocuteur idéologiquement éloigné, politiquement ambigu et incapable d’exercer un contrôle total sur la mosaïque militante afghane.
Ce n’est donc pas l’image d’une puissance régionale sûre de ses instruments. C’est le signe d’un système sous pression, obligé de chercher des soutiens dans une région où les alliances, les rivalités religieuses, les intérêts économiques et les fidélités tribales évoluent extrêmement rapidement.
La limite militaire : Kaboul ne contrôle pas véritablement toutes ses forces
D’un point de vue stratégique, la disponibilité des talibans à coopérer avec Téhéran serait loin d’être acquise. Le gouvernement afghan doit affronter l’État islamique dans la province du Khorasan, les tensions avec le Pakistan, la présence de combattants étrangers ainsi que l’autonomie de nombreux commandants locaux. À cela s’ajoute une capacité limitée à contrôler les unités suicides, les réseaux clandestins et les groupes armés opérant en marge de la structure officielle.
Pour l’Iran, le problème est évident. Demander l’aide de Kaboul ne signifie pas automatiquement obtenir une force fiable, coordonnée et politiquement contrôlable. Cela signifie plutôt pénétrer dans un environnement où les instruments militaires peuvent rapidement échapper au contrôle de leurs propres soutiens.
Un éventuel emploi de combattants afghans contre des intérêts américains, des bases régionales ou des infrastructures logistiques pourrait offrir à Téhéran un avantage tactique immédiat. Mais le risque stratégique serait beaucoup plus important : représailles américaines, nouvelles sanctions, déstabilisation des frontières orientales de l’Iran et montée en puissance de formations armées échappant à tout contrôle direct.
La question centrale ne concerne donc pas seulement le nombre de combattants disponibles, mais la qualité du commandement. Un acteur qui ne contrôle pas pleinement ses propres hommes ne peut garantir ni la confidentialité ni la discipline opérationnelle. C’est précisément là que réside la principale vulnérabilité d’une éventuelle entente entre l’Iran et les talibans.
L’Afghanistan comme espace de compensation stratégique
L’intérêt de Téhéran pour l’Afghanistan ne date pas d’aujourd’hui. Les deux pays partagent une longue frontière difficile à surveiller, traversée par des trafics, des mouvements migratoires, de la contrebande, des réseaux religieux et des circuits commerciaux informels. L’Iran entretient également des relations avec les communautés chiites afghanes, certains entrepreneurs, des commandants locaux et d’anciens combattants engagés par le passé sur les théâtres syrien et irakien.
La nouveauté réside dans le possible passage d’une politique d’influence indirecte à une demande plus explicite de coopération militaire. Ce changement serait la conséquence de l’affaiblissement du réseau régional iranien et de l’efficacité croissante des frappes américaines contre les infrastructures de commandement, de communication et de ravitaillement.
Pour Washington, l’Afghanistan pourrait ainsi redevenir un front secondaire mais dangereux. Pas nécessairement comme théâtre d’une nouvelle occupation, mais comme arrière-base de réseaux armés capables de frapper les intérêts américains, les alliés régionaux ou les couloirs énergétiques.
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Le Pakistan, la Chine et la Russie observent avec inquiétude
Un rapprochement opérationnel entre l’Iran et les talibans aurait des conséquences bien au-delà de Kaboul et de Téhéran. Le Pakistan verrait avec inquiétude tout renforcement de l’autonomie stratégique afghane, surtout s’il était accompagné de nouvelles ressources, d’armes ou de financements iraniens. Islamabad redoute déjà la présence de groupes armés hostiles le long de la frontière et considère l’Afghanistan comme un élément essentiel de sa sécurité nationale.
La Chine, soucieuse de la stabilité des corridors terrestres, des ressources minières afghanes et de la protection de ses investissements régionaux, aurait tout à perdre d’une nouvelle militarisation de la région. Pékin souhaite un Afghanistan contrôlable, et non un sanctuaire pour des formations transnationales impliquées dans la guerre entre l’Iran et les États-Unis.
La Russie observerait elle aussi cette évolution avec prudence. Moscou entretient des relations à la fois avec Téhéran et Kaboul, mais redoute la propagation de l’instabilité vers l’Asie centrale. La présence de combattants étrangers, le trafic d’armes et l’éventuelle réactivation de réseaux djihadistes pourraient affecter le Tadjikistan, l’Ouzbékistan et le Turkménistan, transformant la frontière méridionale de l’ancien espace soviétique en une nouvelle zone de crise.
Le coût économique d’une guerre par procuration
La coopération entre l’Iran et les talibans aurait également une importante dimension géoéconomique. L’Afghanistan dépend largement du commerce avec ses voisins, tandis que l’Iran utilise ses frontières orientales pour atténuer les effets de son isolement financier et des sanctions.
Une intégration clandestine plus poussée pourrait favoriser les échanges de carburant, de devises, de minerais, d’armements et de biens à double usage. Mais elle augmenterait aussi le risque de restrictions internationales visant les banques, les entreprises de transport et les opérateurs commerciaux impliqués dans les échanges transfrontaliers.
Les États-Unis pourraient frapper ces circuits par de nouvelles mesures financières, augmentant le coût des importations afghanes et réduisant davantage l’accès de l’Iran aux marchés régionaux. Il en résulterait une économie souterraine plus vaste, mais également plus fragile, dépendante d’intermédiaires, de réseaux criminels et de commandants locaux.
Une alliance de nécessité, non de confiance
L’éventuelle demande iranienne adressée aux talibans ne préfigure pas une alliance stable. De profondes divergences religieuses, historiques et politiques subsistent entre Téhéran et le mouvement afghan. L’Iran chiite n’a pas oublié l’assassinat de ses diplomates à Mazar-e Charif en 1998, tandis que les talibans se méfient de l’influence iranienne sur les communautés chiites et persanophones d’Afghanistan.
Ce qui pourrait les rapprocher relève uniquement de la pression du moment : pour Téhéran, la nécessité de disperser la confrontation avec Washington ; pour Kaboul, la possibilité d’obtenir de l’argent, de l’énergie, des armes ou une reconnaissance politique.
Mais c’est précisément cette convergence opportuniste qui rend le scénario particulièrement instable. Lorsqu’une puissance affaiblie recherche l’appui d’un mouvement qui ne contrôle pas entièrement son propre univers armé, le risque ne se limite pas à l’escalade. Il réside dans la naissance d’une guerre sans véritable centre de commandement, où chaque groupe combat pour ses propres objectifs et où personne ne dispose des instruments nécessaires pour interrompre la spirale.
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