DÉCRYPTAGE – Kiev change ses dirigeants, mais le véritable problème reste la guerre

DÉCRYPTAGE – Kiev change ses dirigeants, mais le véritable problème reste la guerre

lediplomate.media — imprimé le 26/07/2026
Kiev change ses dirigeants
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Les destitutions révèlent une crise stratégique, et pas seulement politique

Lorsque, en pleine guerre, le ministre de la Défense et le commandant suprême des forces armées sont remis en cause au même moment, l’explication ne peut pas être réduite aux formules habituelles sur la corruption, les rivalités personnelles ou les luttes de palais. En Ukraine, le problème est plus profond : il concerne le rapport entre les résultats militaires, les disponibilités humaines, les capacités industrielles et la dépendance croissante à l’égard de l’appareil occidental.

Mykhaïlo Fedorov était considéré comme l’un des hommes les plus efficaces du système ukrainien. Il avait accéléré la numérisation de l’État et relié les drones, les satellites, les radars et les centres de commandement. Ses relations avec de grandes entreprises américaines comme Palantir, Microsoft et Starlink montraient jusqu’à quel point la machine militaire ukrainienne était désormais intégrée à celle de l’Occident.

Et pourtant, si un ministre disposant de telles références est écarté, cela signifie que les résultats obtenus ne suffisent pas. Les frappes menées en profondeur sur le territoire russe ont une valeur politique et opérationnelle, mais elles ne modifient pas nécessairement le cours de la guerre terrestre. Elles peuvent endommager des dépôts et des infrastructures ; elles ne permettent ni de reprendre des villes ni de compenser le manque de soldats.

Drones contre artillerie

Derrière le conflit entre Fedorov et le général Oleksandr Syrsky apparaît une divergence stratégique. Le premier aurait privilégié la guerre technologique et les frappes à longue portée. Le second continuerait de considérer comme décisive la masse de feu dans une guerre de position : artillerie, munitions, fortifications et réserves.

Il ne s’agit pas d’un débat théorique. Chaque choix déplace des milliards, des contrats, des usines et des intérêts. Réduire les commandes d’obus de 155 millimètres signifie pénaliser l’industrie de la guerre terrestre ; miser sur les drones favorise au contraire les secteurs électroniques, informatiques et satellitaires.

Mais la géographie du front reste obstinée. La Russie avance lentement, au prix de pertes élevées, mais en profitant d’une supériorité plus stable en hommes, en artillerie, en missiles et en capacités de production. L’Ukraine conserve une forte capacité de frappe et d’adaptation, mais elle peine à transformer l’innovation en avantage stratégique durable. La mise à l’écart des dirigeants apparaît ainsi comme le symptôme d’un pouvoir politique incapable de modifier le rapport de forces.

Zelensky se trouve face à une impasse. Pour arrêter l’avancée russe, il faudrait davantage d’hommes, plus de défense aérienne, plus d’avions, plus de munitions et une continuité dans les aides que les alliés européens ne sont pas encore capables de garantir par eux-mêmes. Mais une nouvelle mobilisation risque d’aggraver les tensions internes, tandis que l’Occident demande à Kiev de résister sans lui offrir une perspective crédible de victoire.

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L’Ukraine comme avant-poste de l’Alliance atlantique

Les déclarations de l’amiral Giuseppe Cavo Dragone, président du Comité militaire de l’Alliance atlantique, éclairent le tableau. L’Occident n’envisage pas une défaite complète de la Russie, mais il ne veut pas non plus accepter que Moscou consolide librement les résultats obtenus. La paix n’est donc plus conçue comme un retour à l’équilibre précédent, désormais impossible, mais comme la construction d’une longue ligne de contention.

Dans cette perspective, l’Ukraine n’est pas seulement un pays défendu par l’Alliance atlantique. Elle est devenue une plateforme industrielle et un avant-poste armé sur la frontière orientale de l’Europe. Les technologies développées sur le champ de bataille, en particulier dans le domaine des drones, seront intégrées aux doctrines et aux industries occidentales au moyen d’entreprises conjointes, d’exercices et de programmes communs.

La guerre prend ainsi une dimension géoéconomique précise. Les États européens sont poussés vers une augmentation structurelle des dépenses militaires, jusqu’à 5 % du produit intérieur brut, tandis que les États-Unis concentrent une part croissante de leurs efforts sur le Pacifique. L’Europe devrait donc supporter le poids financier de l’endiguement de la Russie, tout en continuant à dépendre largement de la technologie, de l’énergie et des armements américains.

Le réarmement européen ne naît pas seulement de la menace russe. Il résulte également d’une réorganisation des relations transatlantiques. Washington demande à ses alliés de payer davantage, d’acheter davantage et d’assumer davantage de responsabilités, sans renoncer à sa propre suprématie industrielle et stratégique. Le gaz de schiste américain remplace le gaz russe ; les commandes d’armements américains occupent une grande partie du marché ; les règles commerciales européennes sont soumises à une pression croissante.

Une guerre que personne ne sait comment terminer

La crise au sommet de l’État ukrainien révèle donc une vérité dérangeante : l’Ukraine ne s’effondre pas, mais elle ne dispose pas non plus des moyens nécessaires pour inverser le cours de la guerre. La Russie n’a pas obtenu de victoire décisive, mais elle conserve l’initiative. Les États-Unis voudraient réduire leur engagement direct sans perdre le contrôle politique du conflit. L’Europe se prépare à payer la facture, en transformant le réarmement en politique économique permanente.

Tous parlent de paix, mais chacun l’imagine comme une continuation de la guerre par d’autres moyens. Moscou veut faire reconnaître les nouveaux rapports de forces. Kiev cherche des garanties capables d’empêcher une nouvelle offensive. Washington veut transférer les coûts et les risques sur les Européens. L’Union européenne, dépourvue de stratégie autonome, oscille entre subordination et ambition de puissance.

Les destitutions sont le signal d’une guerre arrivée au point où changer les hommes sert surtout à repousser la question décisive : quel objectif politique réaliste peut encore justifier la poursuite du conflit ?

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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