ÉNERGIE – La Chine, véritable arbitre du pétrole mondial ?

ÉNERGIE – La Chine, véritable arbitre du pétrole mondial ?

lediplomate.media — imprimé le 26/07/2026
La chine, arbitre du pétrole mondial
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Quand la guerre ne suffit plus à faire monter les prix

Il y a encore quelques semaines, tout semblait annoncer un nouveau choc énergétique mondial. Les attaques dans le golfe Persique, le blocage du détroit d’Ormuz, les dommages infligés aux raffineries du Moyen-Orient et de Russie, ainsi que la menace d’une interruption massive des approvisionnements avaient ravivé le souvenir de la crise provoquée par la guerre en Ukraine.

Pourtant, les cours du pétrole ont rapidement retrouvé leurs niveaux antérieurs au conflit. Le gaz a effacé une grande partie de ses hausses et plusieurs matières premières ont suivi le même mouvement. Cette accalmie ne signifie pas que les risques ont disparu. Elle révèle plutôt une transformation profonde du marché mondial de l’énergie : désormais, les décisions prises à Pékin peuvent peser autant, voire davantage, que les crises militaires du Moyen-Orient.

La Chine n’est plus seulement le premier importateur mondial de pétrole. Elle est devenue l’acteur capable d’amplifier ou d’atténuer les conséquences économiques d’une guerre.

Des prix déconnectés de la réalité physique

La chute des cours donne l’impression d’un retour à la normale, alors même que les difficultés matérielles restent considérables. Au plus fort de la crise, la perte d’approvisionnement aurait atteint près de quatorze millions de barils par jour, soit plus de 10 % de la capacité mondiale. Le baril de Brent avait alors dépassé 120 dollars.

Depuis, les investisseurs financiers ont massivement liquidé leurs positions à la hausse. L’indice regroupant les principales matières premières a perdu près de 15 % par rapport à ses sommets, tandis que les paris spéculatifs sur la hausse des prix se sont effondrés.

Le marché financier raconte donc une histoire plus rassurante que celle des infrastructures. Le trafic à travers Ormuz demeure très inférieur à son niveau d’avant-guerre. Là où passaient environ cent trente navires par jour, il n’en transite parfois qu’une quarantaine. Plusieurs raffineries importantes d’Arabie saoudite, de Bahreïn et du Koweït pourraient avoir besoin de plusieurs mois avant de retrouver leur pleine capacité.

Le problème n’est pas seulement l’extraction du pétrole brut. Il concerne surtout sa transformation en gazole, essence, carburant aérien et produits indispensables à l’industrie mondiale. Une région peut continuer à produire du brut tout en étant incapable de le raffiner suffisamment.

La Chine consomme moins que prévu

C’est ici que Pékin entre en scène. Pendant deux décennies, la croissance chinoise a soutenu presque mécaniquement la demande mondiale d’énergie. Les analystes considéraient que l’industrialisation, l’urbanisation et l’augmentation du parc automobile assureraient une progression durable des importations.

Cette certitude est aujourd’hui remise en cause. Les ventes d’essence et de gazole des grands groupes chinois ont nettement reculé. Les importations de brut ont également chuté à leur niveau le plus bas depuis plusieurs années.

Cette évolution ne semble pas uniquement liée aux prix élevés ou aux tensions militaires. Elle traduit une modification plus profonde du modèle économique chinois. L’électrification rapide des transports réduit la consommation d’essence. Le ralentissement immobilier affaiblit la demande de gazole dans la construction. Les gains d’efficacité énergétique diminuent les besoins de l’industrie.

La Chine apprend ainsi à produire, transporter et consommer avec moins de pétrole. Si cette tendance se confirme, elle pourrait devenir un facteur durable de baisse des prix, capable d’absorber une partie des effets provoqués par les guerres et les sanctions.

Les réserves chinoises comme arme géoéconomique

Pékin dispose également d’un autre levier : ses réserves stratégiques et commerciales. Au début de la crise, la Chine aurait accumulé plus de 1,3 milliard de barils. Cette masse lui permet de réduire ses achats lorsque les prix augmentent, puis de revenir sur le marché lorsque les conditions deviennent plus favorables.

Cette politique donne à la Chine une influence comparable à celle d’un grand producteur. Lorsqu’elle achète massivement, elle soutient les cours. Lorsqu’elle se retire, elle provoque un excédent apparent et accentue la baisse.

La gestion des réserves devient ainsi un instrument de puissance. Elle protège l’économie chinoise, améliore la capacité de négociation de Pékin avec les producteurs et réduit l’efficacité des pressions américaines sur les flux énergétiques mondiaux.

La Chine ne contrôle pas le détroit d’Ormuz, mais elle peut décider quelle quantité de pétrole doit en sortir pour répondre à ses propres besoins. Dans un marché où quelques millions de barils suffisent à modifier les prix, cette capacité constitue une arme géoéconomique majeure.

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Pékin devient aussi exportateur de stabilité

La Chine influence désormais le marché non seulement par ses importations de brut, mais également par ses exportations de carburants raffinés. Pékin a récemment autorisé une augmentation des ventes extérieures d’essence, de gazole et de carburant aérien.

Cette décision intervient alors que plusieurs raffineries du Golfe fonctionnent encore au ralenti. Les produits chinois peuvent donc remplacer une partie des volumes manquants et contenir la hausse des prix internationaux.

Le paradoxe est évident : tandis que les puissances du Moyen-Orient subissent les conséquences militaires de la guerre, la Chine profite de sa capacité industrielle pour combler les pénuries. Elle renforce ainsi son rôle dans les chaînes d’approvisionnement mondiales et sa présence sur les marchés asiatiques.

Pékin apparaît de plus en plus comme un fournisseur de dernier recours. Cette position peut se traduire par des avantages commerciaux, diplomatiques et politiques, notamment auprès des États dépendants des importations de carburants.

Une vulnérabilité militaire toujours présente

Il serait pourtant dangereux de considérer la crise comme terminée. Le marché repose aujourd’hui sur l’hypothèse d’une stabilisation durable entre l’Iran et les États-Unis, d’une reprise progressive des passages à Ormuz et d’un maintien de la demande chinoise à un niveau modéré.

Ces trois conditions peuvent disparaître rapidement. Une nouvelle attaque contre les infrastructures énergétiques, une fermeture partielle du détroit ou une reprise des achats chinois suffiraient à provoquer un redressement brutal des cours.

La situation militaire reste particulièrement instable. Les attaques par missiles et aéronefs sans pilote ont démontré qu’il était possible de perturber durablement le raffinage et le transport sans détruire les champs pétroliers eux-mêmes. Le système énergétique mondial dépend d’un nombre limité de ports, de raffineries, de terminaux et de passages maritimes faciles à identifier et difficiles à protéger complètement.

La faiblesse stratégique ne réside donc plus seulement dans la production, mais dans l’ensemble de la chaîne logistique.

Le pétrole entre Ormuz et Pékin

L’avenir des prix dépendra de l’affrontement entre deux forces. La première est géopolitique : guerres, sanctions, attaques contre les infrastructures et contrôle des détroits. La seconde est chinoise : ralentissement économique, électrification, réserves stratégiques et politique d’importation.

Si la Chine continue à réduire sa consommation, elle limitera la capacité des producteurs à imposer des prix élevés. Si elle recommence à acheter massivement pour soutenir son industrie, reconstruire ses réserves ou alimenter de nouveaux besoins liés aux centres de données et à l’intelligence artificielle, le marché pourrait découvrir que l’excédent actuel n’était qu’une illusion.

Le détroit d’Ormuz reste indispensable. Mais l’arbitre des cours n’est plus seulement celui qui contrôle le passage des navires. C’est aussi celui qui décide combien de pétrole il souhaite acheter. Et cet arbitre se trouve désormais à Pékin.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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