DÉCRYPTAGE – Les milliards pour Kiev et la grande affaire de la guerre permanente

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
L’Ukraine comme champ de bataille, marché industriel et instrument politique
La guerre en Ukraine n’est plus seulement une guerre. Elle est devenue un système économique, une discipline politique et un mécanisme de redistribution des ressources européennes. Autour de Kiev gravitent désormais des budgets militaires, des industries de l’armement, des ambitions électorales, des intérêts financiers et des stratégies conçues très loin des tranchées du Donbass.
C’est la thèse centrale développée par Édouard Husson dans le débat diffusé par Géopolitique Profonde : derrière le transfert continu de milliards à l’Ukraine, il n’y aurait pas seulement la volonté déclarée de défendre un pays agressé, mais aussi la consolidation d’un système occidental qui a besoin de la guerre pour justifier sa propre survie politique et économique. Le titre même de l’émission présente cette lecture comme la révélation d’un prétendu secret de l’axe mondialiste. Une formule volontairement provocatrice, qui contient des jugements et des accusations qu’il convient de distinguer soigneusement des faits établis.
Le fait politiquement significatif n’est toutefois pas dissimulé : l’Europe est appelée à soutenir simultanément l’Ukraine, son propre réarmement et l’achat de systèmes militaires produits en grande partie par des entreprises américaines. Dans cette division du travail, Washington conserve la direction stratégique et la capacité industrielle, tandis que les États européens assument une part croissante de la facture.
L’Alliance atlantique se transforme ainsi d’organisation défensive en architecture permanente de la dépense militaire. Selon les chiffres évoqués dans les milieux proches de l’émission, les engagements discutés en 2026 pourraient représenter plusieurs dizaines de milliards d’euros par an pour l’assistance à Kiev, auxquels s’ajouteraient les augmentations des budgets nationaux de défense. La conséquence est évidente : davantage de ressources pour les missiles, les drones, les munitions et la défense aérienne signifie moins de marges pour la santé, les retraites, les infrastructures et les politiques industrielles civiles.
Le véritable vainqueur est l’industrie militaire
Du point de vue économique, la guerre produit une immense demande publique garantie. Les gouvernements achètent des armements avec l’argent des contribuables, reconstituent les arsenaux vidés au profit de l’Ukraine et signent des contrats pluriannuels qui assurent aux entreprises du secteur des revenus prévisibles.
Le problème n’est pas l’existence d’une industrie de défense, indispensable à tout État souhaitant conserver un minimum d’autonomie. Le problème réside dans la dépendance européenne. Après des décennies de réduction des capacités de production, de nombreux pays de l’Union ne disposent ni des quantités de munitions, ni des systèmes antiaériens, ni des satellites, ni des capacités de commandement nécessaires pour soutenir une guerre prolongée.
Il en découle un paradoxe : l’Europe augmente ses dépenses militaires, mais une part importante de cet argent renforce l’appareil industriel américain. Washington peut réduire sa contribution financière directe sans renoncer au contrôle politique de l’alliance. Il vend les armes, impose les normes techniques et maintient ses alliés liés à ses chaînes logistiques.
L’Ukraine devient donc un marché présent et futur. Aujourd’hui, elle reçoit des armements ; demain, elle devra reconstruire ses infrastructures, ses réseaux énergétiques, ses transports, ses télécommunications et son appareil industriel. Ceux qui financeront la reconstruction réclameront un accès aux ressources, aux privatisations et aux marchés publics. La dette contractée pendant la guerre risque alors de devenir un instrument de conditionnement pendant la paix.
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Une guerre difficile à gagner, encore plus difficile à arrêter
Sur le plan militaire, le soutien occidental a empêché l’effondrement rapide de l’Ukraine, mais il n’a pas produit de supériorité stratégique décisive. La guerre d’usure favorise le pays capable de mobiliser davantage d’hommes, de produire plus de munitions, d’absorber des pertes plus lourdes et de supporter plus longtemps le coût économique du conflit.
La Russie conserve une profondeur territoriale, des capacités balistiques, une production de guerre et une base démographique supérieures à celles de l’Ukraine. L’Occident dispose de ressources économiques globalement plus importantes, mais il doit les transformer en systèmes militaires disponibles, livrables et utilisables. L’argent ne devient pas automatiquement un obus, un missile d’interception ou un soldat entraîné.
L’Europe peut financer Kiev, mais elle ne peut pas remplacer indéfiniment ses pertes humaines. Elle peut livrer des armes avancées, mais elle doit tenir compte de stocks limités, de délais industriels longs et de la nécessité de défendre son propre territoire. Poursuivre la guerre sans définir un objectif politique réaliste revient à confondre la résistance avec la stratégie.
Même l’hypothèse d’un engagement direct de forces européennes comporterait des risques considérables. Une présence occidentale sur le terrain ne modifierait pas nécessairement l’équilibre militaire à court terme, mais elle augmenterait brutalement le risque d’affrontement direct avec une puissance nucléaire. La dissuasion fonctionne tant que les deux camps estiment pouvoir contrôler l’escalade. Lorsque les incidents, les erreurs d’appréciation et les pressions intérieures s’accumulent, cette sécurité devient fragile.
Kiev au cœur de la crise européenne
Géopolitiquement, la guerre a renforcé la dépendance européenne à l’égard des États-Unis. Elle a séparé l’Union de la Russie, réduit l’accès européen à une énergie russe à bas coût et restauré la centralité politique de Washington sur le continent.
La Russie, toutefois, n’a pas été isolée du reste du monde. Elle a approfondi ses relations avec la Chine, l’Inde, l’Iran et de nombreux pays d’Asie, d’Afrique et du Moyen-Orient. Les sanctions ont endommagé certains secteurs de son économie, mais elles ont aussi accéléré la construction de circuits financiers, commerciaux et énergétiques alternatifs à ceux de l’Occident.
Pour les États-Unis, l’affaiblissement du rapport entre l’Europe et la Russie constitue un avantage stratégique. Il empêche la formation d’un vaste espace économique continental capable d’unir la technologie européenne, l’énergie russe et les marchés asiatiques. Pour l’Europe, en revanche, cette rupture signifie des coûts énergétiques plus élevés, une perte de compétitivité industrielle et une dépendance croissante envers des fournisseurs extérieurs.
La question n’est donc pas simplement de savoir s’il faut soutenir ou abandonner l’Ukraine. La véritable interrogation porte sur l’ordre européen que l’on souhaite bâtir après la guerre. Une Europe réduite au rôle d’arrière-base financière et militaire des États-Unis pourra toujours dépenser davantage pour sa défense, mais elle sera de moins en moins souveraine. Une Europe capable d’élaborer sa propre initiative diplomatique devrait au contraire reconnaître qu’aucune sécurité durable ne peut se construire sur la destruction permanente de la sécurité de l’adversaire.
Le secret qui n’en est plus un
Les accusations les plus graves évoquées dans le débat — réseaux occultes, financements politiques, intérêts privés et rétrocommissions dissimulées — exigeraient des preuves documentaires que la seule vidéo ne permet pas d’établir. Transformer les soupçons en certitudes reviendrait à remplacer l’analyse par la propagande.
Mais il n’est pas nécessaire d’imaginer des complots pour observer le fonctionnement du système. La guerre transfère des fonds publics vers l’industrie militaire, consolide la subordination européenne, renforce les structures atlantiques et rend politiquement coûteuse toute tentative de négociation. Plus le conflit dure, plus nombreux deviennent les acteurs qui ont intérêt à empêcher sa conclusion.
Le secret est donc peut-être beaucoup plus simple : la guerre continue non seulement parce que personne ne parvient à la gagner, mais aussi parce que trop d’acteurs ont appris à vivre de sa prolongation.
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