ÉCONOMIE – Washington sauve le yen, mais surtout se sauve elle-même

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Derrière l’intervention monétaire, la fragilité de la dette américaine et la valeur stratégique du Japon
Les États-Unis n’ont pas soutenu le yen par générosité, ni par simple solidarité envers un allié. Ils l’ont fait parce que la crise de la monnaie japonaise risquait de se transformer en crise américaine. Lorsque Tokyo vacille, ce n’est pas seulement l’économie asiatique qui tremble : c’est l’un des principaux piliers financiers, industriels et militaires de la puissance américaine dans le Pacifique qui se fissure.
L’achat conjoint de yens et la vente de dollars, décidés par Washington et Tokyo, ont interrompu une chute qui avait conduit la monnaie japonaise à son niveau le plus bas depuis quarante ans. Le taux de change, après avoir atteint 164 yens pour un dollar, est remonté vers 155. Mais la donnée monétaire ne raconte qu’une partie de l’histoire. L’autre concerne l’immense imbrication entre la dette publique des États-Unis, l’épargne japonaise et la solidité de l’alliance occidentale en Asie.
Le prix de décennies d’argent bon marché
La faiblesse du yen ne résulte pas d’un accident soudain. Elle est le produit d’une politique monétaire menée pendant des décennies, fondée sur des taux d’intérêt proches de zéro, voire négatifs. La Banque du Japon a maintenu le coût de l’argent à un niveau exceptionnellement bas afin de soutenir les entreprises, d’encourager le crédit et d’empêcher l’économie de s’enfoncer dans la stagnation.
Cette stratégie a toutefois produit une conséquence inévitable : les investisseurs ont vendu des actifs financiers libellés en yens pour acheter des titres étrangers plus rémunérateurs. Le capital japonais a financé les États-Unis, l’Europe et d’autres marchés, tandis que la monnaie nationale s’affaiblissait.
À partir de 2022, la situation s’est aggravée. La hausse des prix de l’énergie, les conséquences économiques de la pandémie et la guerre en Ukraine ont frappé un pays fortement dépendant des importations de pétrole et de gaz. Pour acheter de l’énergie, le Japon a dû se procurer des dollars, alimentant davantage la chute du yen et l’augmentation du coût de la vie.
La Banque du Japon se retrouve désormais prisonnière du système qu’elle a elle-même contribué à créer. Si elle relève trop rapidement les taux, elle risque de mettre en difficulté les petites entreprises endettées et de rendre plus coûteux le service d’une dette publique proche de 250 % du produit intérieur brut. Si elle maintient un argent trop bon marché, elle continue d’affaiblir la monnaie et d’alimenter l’inflation importée.
Le véritable problème se trouve à Washington
Le Japon détient environ 1 200 milliards de dollars de titres du Trésor américain et figure parmi les principaux créanciers de la dette publique des États-Unis. C’est là que réside la clé de l’intervention.
Pour défendre le yen, Tokyo doit vendre des dollars ou puiser dans ses réserves. Mais si la pression sur la monnaie devait se prolonger, le gouvernement et les investisseurs japonais pourraient être contraints de vendre une part importante de leurs titres américains. Une vente massive ferait baisser leur prix et augmenter leurs rendements, ce qui renchérirait le coût du financement de la dette américaine.
Les États-Unis ont donc accepté d’affaiblir légèrement le dollar afin d’éviter un préjudice bien plus grave : le retrait de l’un des plus grands acheteurs mondiaux de leur dette. Le sauvetage du yen est aussi une tentative de préserver la capacité du Japon à continuer de financer le Trésor américain.
C’est le paradoxe de l’empire financier des États-Unis. Washington dispose de la principale monnaie de référence mondiale, mais dépend de la volonté de ses alliés d’accumuler des dollars et des titres publics américains. Le Japon n’est pas seulement protégé par les États-Unis : par son épargne, il protège aussi la viabilité financière de la puissance qui assure sa défense.
Une crise monétaire aux conséquences militaires
La question n’est pas uniquement économique. Un effondrement du yen réduirait la capacité du Japon à financer son réarmement, à acheter des équipements militaires américains et à soutenir la présence militaire des États-Unis dans l’archipel.
Tokyo a décidé de porter ses dépenses de défense au-delà de 2 % du produit intérieur brut, de renforcer ses capacités de frappe, d’améliorer la défense des îles méridionales et de se préparer à une éventuelle crise autour de Taïwan. Tout cela exige des ressources financières considérables.
Une monnaie faible rend plus coûteuses les importations d’énergie, de matières premières, de composants technologiques et de systèmes d’armement. Elle réduit également le pouvoir d’achat de l’État japonais au moment même où Washington demande à Tokyo d’assumer de plus grandes responsabilités stratégiques.
D’un point de vue militaire, le Japon constitue la principale plateforme avancée des États-Unis dans le Pacifique occidental. Les bases américaines d’Okinawa, de Yokosuka, de Misawa et de Sasebo sont indispensables pour surveiller la mer de Chine orientale, soutenir Taïwan et contenir l’expansion navale chinoise. Une crise financière japonaise toucherait donc directement les capacités opérationnelles américaines dans la région.
L’alliance comme système économique et géostratégique
La décision de Washington montre que les alliances modernes ne sont plus seulement des accords militaires. Elles sont devenues des systèmes intégrés dans lesquels la monnaie, la dette, l’industrie, l’énergie et la défense font partie d’une même architecture.
Les États-Unis garantissent la sécurité du Japon, mais le Japon finance une part importante de la dette américaine, achète des armes américaines, accueille des bases militaires et participe à l’endiguement de la Chine. Washington, de son côté, doit empêcher que son allié ne sombre dans une crise susceptible de compromettre l’ensemble du dispositif américain dans l’Indo-Pacifique.
Sur le plan géoéconomique, l’intervention en faveur du yen signale également la politisation croissante des marchés des changes. Le taux de change n’est plus considéré uniquement comme le résultat de forces économiques, mais comme un instrument de sécurité nationale. Défendre une monnaie signifie préserver des chaînes industrielles, des capacités militaires et des rapports de puissance.
La marge de manœuvre américaine se réduit
L’opération a évité, pour l’instant, une crise désordonnée. Mais elle n’a supprimé ni les causes profondes de la faiblesse japonaise, ni celles de la fragilité américaine.
Tokyo reste prise en étau entre sa dette, une croissance modeste, le vieillissement de sa population et sa dépendance énergétique. Washington, de son côté, continue de financer des dépenses publiques colossales en comptant sur la volonté de ses alliés d’acheter ses titres.
Le sauvetage du yen révèle donc une vérité moins rassurante que la rhétorique officielle : les États-Unis et le Japon ne sont pas seulement alliés, ils sont aussi mutuellement dépendants. Si Tokyo cesse de financer Washington, le coût de la dette américaine augmente. Si Washington réduit son soutien, le Japon perd la protection financière et militaire nécessaire pour faire face à la Chine.
L’intervention conjointe a renforcé le yen. Mais elle a surtout montré à quel point l’ensemble du système de puissance construit par les États-Unis en Asie est devenu vulnérable.
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