DÉCRYPTAGE – Netanyahou, le Liban et la paix impossible avec l’Iran

DÉCRYPTAGE – Netanyahou, le Liban et la paix impossible avec l’Iran

lediplomate.media — imprimé le 22/06/2026
Netanyahou, le Liban
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Le point faible de l’accord entre Washington et Téhéran reste le front nord d’Israël

La paix possible entre les États-Unis et l’Iran naît déjà assiégée. Non seulement à cause de la méfiance réciproque entre Washington et Téhéran, non seulement en raison du poids de décennies de sanctions, d’hostilité et de guerres indirectes. Elle naît surtout assiégée parce qu’une partie décisive de l’équilibre régional, Israël, ne semble pas disposée à accepter sans réagir un accord qui réduirait la marge de manœuvre militaire construite au cours des derniers mois.

La reconstitution attribuée aux services de renseignement américains et reprise par la presse des États-Unis est politiquement explosive : Benjamin Netanyahou pourrait agir pour affaiblir, retarder ou saboter la négociation entre Donald Trump et l’Iran. Le point décisif est le Liban. Si l’accord prévoit la fin des hostilités sur ce front, mais qu’Israël continue de frapper le Hezbollah et de maintenir une posture offensive dans le Sud-Liban, tout l’édifice diplomatique risque de s’effondrer avant même d’être inauguré.

La paix, au Moyen-Orient, n’échoue pas toujours à la table des négociations. Souvent, elle échoue sur le terrain, avec un bombardement, une riposte, une embuscade, une interprétation élastique du mot « défense ».

Le Liban comme détonateur

Le Liban est aujourd’hui le véritable point faible de l’accord. Pas Gaza, pas seulement le nucléaire iranien, pas seulement le détroit d’Ormuz. Le front nord d’Israël est devenu la charnière entre la survie politique de Netanyahou et la possibilité d’une détente entre Washington et Téhéran.

Pour le Premier ministre israélien, se retirer ou réduire drastiquement les opérations contre le Hezbollah signifierait s’exposer à l’accusation intérieure de faiblesse. À l’approche des élections, sa crédibilité auprès d’une partie de l’opinion publique israélienne dépend de sa promesse de ne pas reculer, de ne pas laisser le Sud-Liban aux mains de la milice chiite et de ne pas permettre à l’Iran de se présenter comme vainqueur indirect.

Ici, la stratégie militaire se soude à la survie personnelle. Netanyahou ne peut pas se permettre d’apparaître comme l’homme qui accepte une paix construite par Trump au-dessus de la tête d’Israël. Il doit démontrer que Tel-Aviv reste libre de frapper, de décider, d’interpréter les menaces et de conserver l’initiative.

Le piège de la « menace perçue »

La formule employée par la diplomatie israélienne est révélatrice : Israël s’engage au cessez-le-feu, mais se réserve le droit d’agir en cas d’attaque ou de menace perçue. En apparence, il s’agit d’une clause de sécurité. En réalité, c’est une porte laissée grande ouverte.

Une menace concrète peut être vérifiée. Une menace perçue, en revanche, dépend de celui qui la déclare. Elle peut être un mouvement de miliciens, un dépôt suspect, une information des services de renseignement, une préparation attribuée au Hezbollah, un risque futur. Ainsi, le cessez-le-feu devient conditionné à l’évaluation unilatérale de celui qui possède la supériorité militaire.

C’est le mécanisme classique du Moyen-Orient : on accepte formellement la trêve, mais on conserve la faculté de la vider de son contenu. La guerre n’est pas niée. Elle est rebaptisée prévention.

L’évaluation militaire stratégique

Du point de vue militaire, Israël veut empêcher le Hezbollah de reconstruire pleinement ses capacités le long de la frontière. Après des mois d’affrontements, de bombardements et d’usure, le problème pour Tel-Aviv est clair : si le front libanais est gelé sans un affaiblissement réel de la milice, le Hezbollah pourra revendiquer sa survie comme une victoire.

Pour l’Iran, en revanche, le Hezbollah reste une composante essentielle de la dissuasion régionale. Ce n’est pas seulement un allié idéologique. C’est un levier stratégique contre Israël, une profondeur avancée sur la Méditerranée, un instrument de pression qui permet à Téhéran de répondre indirectement sans transformer chaque crise en confrontation directe entre États.

C’est pourquoi le Liban est si dangereux. Chaque attaque israélienne peut alimenter la riposte du Hezbollah. Chaque réponse du Hezbollah peut donner à Israël la justification pour élargir ses opérations. Chaque escalade peut offrir aux adversaires de l’accord avec l’Iran l’argument décisif : Téhéran ne contrôle pas ses alliés ou, pire encore, les utilise pour violer la paix.

Le scénario économique : Ormuz pèse plus que le Liban

Pourtant, pour Washington, l’enjeu le plus élevé n’est pas seulement le Liban. C’est le détroit d’Ormuz. La réouverture stable et sûre de cette route est essentielle pour éviter une crise économique mondiale. Pétrole, gaz, assurances maritimes, fret, inflation énergétique et marchés financiers dépendent de la perception que le Golfe ne sombre pas dans une guerre régionale permanente.

Trump raisonne ici en homme politique et en négociateur économique. Une paix avec l’Iran, même fragile, peut calmer les marchés, contenir le prix de l’énergie, protéger l’économie américaine et présenter à sa base électorale un succès diplomatique. Netanyahou, lui, raisonne en dirigeant israélien sous pression intérieure : si la paix limite la liberté militaire d’Israël, elle devient un problème avant d’être une opportunité.

La contradiction est évidente. Pour Washington, le Liban est une clause nécessaire pour sauver l’accord plus vaste. Pour Netanyahou, le Liban est le front sur lequel se joue sa crédibilité politique et militaire. Deux priorités différentes, destinées à entrer en collision.

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La dimension géopolitique

La crise révèle une vérité souvent occultée : l’alliance entre les États-Unis et Israël est extrêmement solide, mais elle n’est pas toujours parfaitement convergente. Washington peut avoir intérêt à conclure une entente avec Téhéran pour stabiliser le Golfe, contenir les coûts énergétiques et réduire l’exposition militaire américaine. Israël peut au contraire considérer cette même entente comme une menace, parce qu’elle réduit la pression sur l’Iran et laisse debout le réseau régional de forces alliées à Téhéran.

C’est là que naît le risque d’une friction sans précédent. Si Netanyahou continuait de frapper au Liban pendant que Trump tente de construire un accord avec l’Iran, la Maison-Blanche se trouverait face à un choix difficile : tolérer l’autonomie israélienne et perdre sa crédibilité auprès de Téhéran, ou exercer une pression réelle sur Israël, avec des coûts politiques intérieurs très élevés.

L’annulation ou le report des premiers pourparlers signale précisément cela : on ne peut pas négocier une paix alors que l’un des piliers de l’accord est déjà violé ou vidé de sa substance. L’Iran, de son côté, ne peut pas se présenter à la table si ses alliés sont frappés sans réaction. Les factions les plus intransigeantes à Téhéran n’attendent que cela pour affirmer que l’accord est un piège.

La dimension géoéconomique

La paix entre les États-Unis et l’Iran n’est pas seulement un dossier diplomatique. C’est une question géoéconomique mondiale. Si le Golfe se stabilise, les prix de l’énergie peuvent baisser, les marchés respirent, l’Europe réduit le risque d’une nouvelle flambée inflationniste, les monarchies arabes retrouvent des marges de sécurité et Washington peut concentrer ses ressources sur d’autres fronts.

Si, au contraire, la négociation échoue, le coût se propage partout : carburants, transports, assurances, fournitures industrielles, budgets publics, consensus social. Le Moyen-Orient n’est jamais seulement le Moyen-Orient. C’est une salle des machines de l’économie mondiale.

C’est pourquoi les préoccupations de Netanyahou, pourtant décisives pour la politique israélienne, apparaissent à Washington moins importantes que la nécessité d’éviter une crise économique mondiale. C’est une hiérarchie brutale, mais réelle : la sécurité israélienne pèse énormément ; Ormuz, lui, pèse sur le monde entier.

Le paradoxe final

Netanyahou cherche à démontrer qu’Israël n’acceptera pas une paix construite contre ses intérêts. Trump cherche à démontrer qu’il peut refermer le dossier iranien sans se faire dicter sa ligne par Tel-Aviv. L’Iran cherche à comprendre si l’accord est une véritable occasion ou un piège. Le Hezbollah reste le détonateur sur le terrain. Le Liban, une fois encore, devient le lieu où les grandes stratégies régionales déversent leur poids.

La paix possible avec l’Iran naît donc avec un défaut originel : elle prétend geler une guerre indirecte sans avoir encore résolu la logique qui l’alimente. Israël veut la liberté d’action. L’Iran veut la profondeur stratégique. Les États-Unis veulent la stabilité énergétique. Le Liban paie le prix de tous.

Et c’est là que la diplomatie risque de se briser. Car un accord peut être signé dans les capitales, mais il peut mourir dans un village bombardé du Sud-Liban.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
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