DÉCRYPTAGE – Le pacte de La Mecque : La Turquie au centre d’un Moyen-Orient sans tuteur

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Une alliance moins automatique que l’OTAN
L’accord de défense signé à La Mecque par la Turquie, l’Arabie saoudite et le Pakistan est présenté comme la naissance d’un bloc musulman capable de modifier l’équilibre du Moyen-Orient. La formule est séduisante, peut-être trop. Le principe selon lequel une attaque contre l’un des trois pays concernerait les deux autres rappelle certes l’article 5 du traité atlantique, mais la ressemblance s’arrête au seuil des mécanismes concrets.
L’État agressé devra demander une assistance et préciser ce dont il a besoin : renseignements, logistique, munitions, armements ou soutien opérationnel. L’envoi de forces combattantes relèvera de procédures distinctes, tandis que l’ampleur de la réponse sera déterminée par un comité politique et militaire réunissant ministres et chefs d’état-major. Il ne s’agit donc ni d’une entrée en guerre automatique ni, pour l’instant, d’un commandement intégré comparable à celui de l’OTAN.
Ankara, charnière entre plusieurs mondes
La Turquie n’attend pas sérieusement des divisions saoudiennes ou pakistanaises qu’elles viennent la sauver d’une attaque extérieure. Son objectif est plus ambitieux : devenir l’architecte d’une sécurité régionale dans laquelle les puissances locales ne seraient plus de simples clientes de Washington. Ankara ne quitte pas l’OTAN ; elle transforme son appartenance à l’Alliance en monnaie d’échange politique, militaire et industrielle.
La Turquie apporte au pacte une armée nombreuse, une expérience opérationnelle acquise de la Syrie à la Libye, des capacités dans les appareils sans pilote, les missiles et la guerre électronique, ainsi qu’une industrie moins restrictive que les fournisseurs occidentaux. Elle apporte surtout les normes de l’OTAN, tandis que le Pakistan maintient une ouverture militaire vers la Chine. Ankara se place au croisement de ces réseaux et tire sa force de leur incompatibilité apparente.
Le traumatisme saoudien et le prix de la protection
Pour Riyad, l’accord constitue d’abord une police d’assurance contre la solitude stratégique. La monarchie a consacré des centaines de milliards de dollars à l’achat d’armes américaines et européennes, sans parvenir à créer une autonomie militaire proportionnelle à sa richesse. Elle possède des équipements de premier rang, mais reste dépendante des techniciens étrangers, des chaînes logistiques extérieures, des munitions importées et du renseignement fourni par ses partenaires.
La réaction saoudienne consiste à acheter non seulement des armes, mais aussi des compétences, des procédés industriels et des alliances. La Turquie peut lui vendre ce passage progressif du statut de consommateur à celui de producteur. En échange, Ankara accède aux capitaux nécessaires pour développer ses programmes militaires, conquérir de nouveaux marchés et atténuer les fragilités financières de son économie. Le Pakistan peut obtenir investissements, contrats, emplois et soutien monétaire. Chacun apporte donc ce qui manque aux deux autres : l’argent saoudien, la technologie et l’expérience turques, la profondeur humaine et stratégique pakistanaise.
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Une dissuasion encore incomplète
Militairement, le pacte ne deviendra crédible que s’il dépasse les cérémonies et s’attaque à quatre dossiers précis. Le premier est la défense aérienne et antimissile intégrée. Les menaces régionales viennent moins d’une invasion terrestre que de missiles balistiques, de missiles de croisière et d’appareils sans pilote. Il faut donc fusionner les alertes, relier les radars, coordonner les batteries et établir des règles d’engagement communes.
Le deuxième dossier concerne la mer Rouge, le golfe d’Aden et l’océan Indien. La participation turque aux initiatives navales soutenues par Riyad pourrait protéger les voies commerciales, mais aussi installer durablement Ankara sur les routes reliant Suez, Bab el-Mandeb et le golfe Persique. Le troisième est la logistique : dépôts de munitions, entretien, transport stratégique et capacité de déplacer rapidement des unités. Le quatrième est la production conjointe, sans laquelle l’alliance resterait dépendante des autorisations américaines, européennes ou chinoises.
Les obstacles sont considérables. Les trois armées utilisent des matériels d’origines différentes, obéissent à des doctrines distinctes et ne partagent pas les mêmes priorités. Le Pakistan regarde d’abord vers l’Inde ; l’Arabie saoudite vers l’Iran, le Yémen et la sécurité du régime ; la Turquie vers la Syrie, la Méditerranée orientale, le Caucase et la mer Noire. La capacité d’agir ensemble ne se décrète pas. Elle exige des années d’exercices, de procédures communes et, surtout, de confiance politique.
Il serait également imprudent de voir dans la présence pakistanaise une garantie nucléaire saoudienne. Islamabad possède l’arme atomique, mais aucun élément public ne permet de conclure à l’extension automatique de sa dissuasion au royaume. Entre l’ambiguïté utile et l’engagement réel s’étend tout l’espace de la politique. Le doute peut néanmoins renforcer la prudence des adversaires, ce qui constitue déjà un avantage.
Israël et l’Iran face à un ordre qui leur échappe
Le nouvel ensemble n’est pas officiellement dirigé contre Israël ou contre l’Iran. Sa portée pourrait être plus profonde : réduire la centralité du duel israélo-iranien qui organise la région depuis des décennies. Jérusalem et Téhéran ont bâti une part de leur influence sur la polarisation. Chaque crise obligeait les États arabes à choisir un camp, à demander une protection extérieure ou à s’insérer dans un système de menaces défini par les deux rivaux.
Pour Israël, le danger le plus sérieux ne serait pas une guerre immédiate avec les trois signataires. Ce serait la consolidation d’un espace musulman disposant de technologies, de capitaux, d’une profondeur stratégique et d’une coordination militaire croissante. Pour l’Iran, le risque serait symétrique : perdre le bénéfice politique qu’il tire de son rôle de principal adversaire d’Israël et voir les monarchies arabes s’organiser sans passer sous tutelle américaine.
L’Égypte, pièce décisive et partenaire réticent
L’entrée éventuelle de l’Égypte changerait l’échelle du projet. Le Caire contrôle le canal de Suez, possède la plus grande armée du monde arabe et demeure indispensable à tout équilibre concernant Gaza, la mer Rouge, la Libye et la Méditerranée. Sans l’Égypte, le pacte reste un triangle puissant mais géographiquement discontinu. Avec elle, il deviendrait une architecture reliant l’Anatolie, la péninsule Arabique, la vallée du Nil et l’Asie du Sud.
Riyad reproche au Caire d’avoir beaucoup reçu et peu donné lorsque la sécurité saoudienne était directement menacée. L’Égypte, de son côté, considère que son armée ne peut devenir une force expéditionnaire au service des priorités du Golfe. Ankara exploite cette fracture avec une habileté remarquable : après des années d’hostilité, elle a rétabli ses rapports avec Le Caire et peut désormais se proposer comme médiatrice entre les deux principales capitales arabes.
Le véritable enjeu géoéconomique
L’Arabie saoudite y voit un instrument de diversification économique et de localisation industrielle. La Turquie y trouve des capitaux, des débouchés et une réponse partielle à ses besoins de devises. Le Pakistan espère attirer des investissements et valoriser sa position entre la Chine, le golfe Persique et l’océan Indien. Si l’Égypte adhère, le canal de Suez et le marché égyptien donneraient à l’ensemble une dimension logistique mondiale.
La sécurisation de la mer Rouge aurait des conséquences directes sur le prix des assurances maritimes, les délais de transport et le coût de l’énergie. Un dispositif efficace réduirait les primes de risque et favoriserait les échanges. À l’inverse, une alliance perçue comme hostile pourrait provoquer une course aux armements, pousser l’Iran à renforcer ses partenaires et transformer les détroits en zones de confrontation permanente.
Les États-Unis devant leur propre paradoxe
Washington peut se féliciter de voir ses partenaires assumer davantage de responsabilités, mais il risque de perdre le contrôle du système qu’il voulait alléger. Le pacte n’est pas anti-américain ; il est surtout conçu pour fonctionner même lorsque l’Amérique hésite. Les États-Unis conserveront bases, armes, renseignement et influence financière, mais ils ne seront plus nécessairement l’unique organisateur de la sécurité régionale.
Le pacte de La Mecque n’est donc ni une OTAN musulmane déjà constituée ni une simple photographie diplomatique. C’est un chantier. Son avenir dépendra de la capacité des trois pays à transformer la peur saoudienne, l’ambition turque et les besoins pakistanais en institutions réellement communes. Le risque est qu’Ankara vende une autonomie que Riyad financera sans jamais la posséder. La possibilité inverse existe toutefois : que, pour la première fois depuis longtemps, une partie du Moyen-Orient tente d’organiser sa sécurité sans attendre qu’une puissance extérieure décide qui doit être protégé, puni ou abandonné.
Dans cette partie, la Turquie ne cherche pas seulement à entrer dans le monde arabe. Elle veut devenir le passage obligé entre celui-ci, l’Occident et l’Asie. Ce n’est pas encore une hégémonie. Mais c’est ainsi que les hégémonies commencent : en se rendant indispensables avant même d’être reconnues.
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