LIVRE – Le Grand Entretien avec Olivia Roman – Epstein Files : « Le crime n’a pas besoin d’être caché. Il a besoin d’être classé »

La romancière Olivia Roman confronte son « Réseau Daphnée » (Celles qu’on efface) aux trois millions de documents de l’affaire.
Depuis le 30 janvier 2026 et la mise en ligne des Epstein Files — trois millions de pièces, des noms, des vols, des virements —, les lectures de référence sont venues des criminologues. Alain Bauer y voit un « système de systèmes ». Xavier Raufer, le camouflage d’une « IIIe culture » où l’argent pardonne tout. Olivia Roman a pris l’autre chemin. Familière de la langue des institutions, qu’elle a longuement observée, elle ne documente pas : elle nomme. Son roman Celles qu’on efface (Le Réseau Daphnée, tome 1) ne prouve rien — c’est sa liberté. Pas de grand méchant, pas de roman à clé : une grammaire. Des tampons, des transferts, des « placements volontaires encadrés », des employés qui valident sans lire — et des adolescentes choisies parce que personne ne les réclamera. Entretien avec une romancière pour qui la fiction est peut-être la seule forme encore capable de regarder en face ce que les archives laissent en pièces détachées.
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Propos recueillis par Roland Lombardi, Directeur du Diplomate média
Le Diplomate : Les Files sont en ligne depuis le 30 janvier 2026 ; votre roman paraît six mois plus tard. Coïncidence, ou l’époque a rattrapé le livre ?
Olivia Roman : Le calendrier a du sens, mais il n’est pas calculé. Je n’ai pas eu besoin de trois millions de pièces pour comprendre la structure : elle était lisible depuis des années dans un seul document, l’accord de non-poursuite de 2008. Ce que janvier 2026 a changé, ce n’est pas ce que nous savons. C’est ce que nous ne pouvons plus prétendre ignorer. Le roman n’a pas couru après l’actualité ; l’actualité a fini par ressembler au roman. Je préférerais sincèrement le contraire.
Vous ouvrez sur un fonctionnaire qui valide une procédure à Berne, le 12 septembre 2001 à 9 h 41. Pourquoi un homme qui classe, plutôt qu’un crime ?
Parce que le crime, on croit le connaître. Le classement, non. Le 12 septembre 2001, le monde entier regardait New York — c’est le jour idéal pour valider une procédure, personne ne lit les tampons quand les tours tombent. Walter Frei n’est pas un monstre. C’est un jeune homme dont la carrière commence bien, qui n’a pas demandé ce dossier et qui le traite comme on lui a appris à traiter les dossiers. Le mal dont je parle n’a pas besoin de monstres. Il a besoin d’employés.
Votre note d’auteure tient sur une ligne de crête : « Les faits historiques cités sont réels. Ce roman est une œuvre de fiction. » Comment la tenez-vous ?
En refusant les deux facilités. La première consisterait à laisser croire que tout est vrai — c’est le régime du roman à clé, indigne des victimes réelles, dangereux juridiquement. La seconde consisterait à dire que tout est inventé, ce qui serait un mensonge par omission : les mécanismes que je décris — l’accord qui immunise, le dossier qui dort, la juridiction qui s’arrête à la frontière — existent, documentés, datés. Alors je tiens la crête ainsi : les faits sont réels, les noms sont fictifs. Je ne romance personne. Je romance une grammaire.
Votre réseau n’a pas de grand méchant. Comment décrire cette architecture à qui n’a pas lu le livre ?
Ce n’est pas une pyramide, c’est une procédure. Il y a un programme, Hélios, puis un autre qui en hérite, Daphnée. Un code — ∆7-0 — qui survit aux bureaux qui l’emploient. Des fondations qui financent, des juges qui scellent, des guichets qui classent. Si vous voulez une image : personne, dans une administration, ne connaît toute la chaîne d’un dossier — chacun son étage, chacun son tampon. Aucun de ces gens ne se connaît tous ; ils n’en ont pas besoin. Chacun accomplit un geste légal, ou presque légal, et c’est la somme des gestes qui est criminelle. Couper une tête ne sert à rien : les hommes passent, la procédure reste. C’est cela que le lecteur doit comprendre dès l’ouverture — et c’est pour cela que le livre commence par un classement, pas par un meurtre.
Alain Bauer, dans nos colonnes, décrivait le système Epstein comme un « système de systèmes » ; Xavier Raufer parle d’un camouflage par l’illustre. Votre roman propose une face légale qui scelle, et une faim qui ne signe rien. Que peut nommer la fiction que l’enquête fragmente ?
Bauer et Raufer travaillent sous serment documentaire : chaque phrase doit être adossée à une pièce. C’est leur force, et c’est leur limite — l’enquête prouve des fragments, elle ne peut pas prouver une totalité. Le romancier, lui, ne prouve rien, et c’est sa liberté : il peut nommer la totalité sans accuser quiconque. Ma formule, c’est qu’il existe deux couches. Une face légale — accords, immunités, signatures — qui a une adresse et un papier à en-tête. Et sous elle, ce que cette face met en marche sans jamais le signer. L’enquête atteindra toujours la première couche. La seconde, seule la fiction peut la regarder en face, parce qu’elle est la seule à ne rien lui devoir. C’est ce qui la rend, à sa manière, plus dangereuse qu’un document : un document, on peut le sceller. Une grammaire, une fois que le lecteur l’a comprise, on ne la lui reprend plus.
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Xavier Raufer va plus loin qu’une thèse criminologique : pour lui, Epstein est le serviteur d’une « IIIe culture », cette convergence libertarienne de la tech, de la finance et du pouvoir où l’argent pardonne tout. Votre roman, lui, ne parle jamais d’idéologie — seulement de procédure. Le mal est-il idéologique ou administratif ?
Les deux thèses ne regardent pas au même étage, et je ne crois pas qu’elles se contredisent. Raufer décrit le climat : un milieu qui s’est persuadé que la réussite tient lieu de morale, et que ce qui est payé est réglé. Moi je décris la plomberie. L’idéologie fournit deux choses indispensables — la demande, et l’absolution. Elle explique qu’on ose. Elle n’explique pas qu’on puisse. Entre le désir d’un homme et une adolescente transportée d’un État à un autre, il faut des dizaines de gestes que le mépris de caste ne produit pas tout seul : un dossier, un tampon, un juge, une case cochée. Ce sont ces gestes qui m’intéressent, parce qu’ils sont plus durables que l’idéologie qui les a appelés. Les doctrines passent, les formulaires se transmettent. Un système de croyances, on peut le combattre par le débat ; une procédure, on ne la combat qu’en refusant de la signer. C’est pourquoi mon roman se tient dans des guichets et pas à Davos : Davos donne l’ambiance, le guichet donne le crime.
Le vocabulaire du réseau — son lexique — est « attribué à Lisa Carter », une victime morte en janvier 2000. Pourquoi confier la terminologie de la machine à celle qu’elle a broyée ?
La machine avait déjà toute la parole. Chaque mot de ce lexique — effacement, placement volontaire, AVATAR-∆7 — a été forgé par des gens payés pour que ces mots ne veuillent rien dire. Le rendre par la voix d’une morte, c’est inverser la charge : elle définit les mots qui l’ont définie. Et j’ai tenu à ce que le document reste imparfait — il annonce lui-même qu’il n’a jamais été approuvé, qu’il faut le lire avant correction. C’est ma définition du témoignage : ce qui a échappé à la validation.
Chez vous, l’impunité passe par le geste administratif : un transfert approuvé, un « placement volontaire encadré ». L’accord de 2008 et les Files confirment-ils cette intuition ?
C’est la partie la plus documentée du réel, et c’est bien le problème. L’accord de 2008 n’est pas une rumeur : c’est un document, avec des signataires, des considérants, une date. Un procureur fédéral, Alexander Acosta, y transforme un dossier de trafic en procédure d’État allégée ; l’immunité s’étend jusqu’à d’éventuels co-conspirateurs que l’accord ne prend pas la peine de nommer ; les victimes, elles, ne sont pas informées. Un juge fédéral reconnaîtra en 2019 que leurs droits ont été violés — et l’accord tiendra quand même. Ce que les Files ont ajouté, c’est le volume : la preuve que l’exception n’en était pas une, qu’il existait un régime ordinaire de la protection. Bauer a raison de le lire ainsi, pas une anomalie, un régime. Mon roman dit la même chose par l’autre bout : le crime n’a pas besoin d’être caché, il a besoin d’être classé. Le scandale n’est pas dans l’ombre, il est dans le tampon. Une phrase du livre résume tout ce que je pense du vocabulaire administratif : « Le mot « transfert » mentait. La fille avait une destination. »
Vos seconds rôles portent la machine : Frei qui valide, Tina Marlow qui se tait vingt-huit ans, Helen Morley qui garde les archives et dit « Je me souviens de toutes » — sans parler. L’impunité repose-t-elle d’abord sur eux ?
L’impunité n’est pas un pacte de silence, c’est une division du travail. Frei valide sans lire. Marlow se tait vingt-huit ans, pas par méchanceté — par usure, par peur, parce qu’un jour de plus de silence coûte moins cher que le premier jour de parole. Morley, elle, se souvient de toutes ; dans le livre, elle le dit comme une condamnation, pas comme une fierté. Bauer cartographie les protections d’en haut — banquiers, procureurs, avocats. Le roman regarde l’autre face de la même pièce : les employés ordinaires sans qui ces protections ne tiendraient pas. Aucun des trois n’a commis le crime. Sans les trois, le crime est impossible. Voilà pourquoi je leur donne autant de place qu’aux victimes : le lecteur doit se demander lequel des trois il aurait été.
Vos victimes ont une sociologie précise : Fall River, ville de filatures mortes ; des foyers, des placements d’urgence, des familles qui ne réclament personne. Les victimes réelles du système Epstein — adolescentes de milieux modestes recrutées en Floride, jeunes filles pauvres à qui l’on promettait le mannequinat — présentent ce même profil. Le crime commence-t-il dans la sociologie ?
Il commence par un tri, et le tri est social. On ne choisit pas ces filles malgré leur pauvreté : on les choisit pour elle. La précarité remplit deux fonctions. Critère de sélection, d’abord — personne ne réclame une fille que personne n’attend. Mécanisme d’impunité, ensuite — la parole d’une adolescente de foyer pèse moins, devant toutes les institutions, que la signature d’un notable. Le réel le documente : les plaintes recueillies en Floride venaient de quartiers modestes, certaines victimes étaient passées par l’aide sociale ; le parquet de Paris rappelle que Brunel proposait des contrats de mannequinat à des jeunes filles de milieux pauvres. Le procès Maxwell a établi le recrutement de mineures vulnérables — la plus jeune avait quatorze ans. Un témoignage, celui de Christina Oxenberg, rapporte même que Maxwell décrivait, dès 1997, ses repérages dans les parcs de mobile homes de West Palm Beach ; c’est un témoignage, pas un jugement, et je le cite comme tel. Raufer, lui, inscrit ce recrutement dans le mépris de caste de sa « IIIe culture » : des filles perçues comme sans importance, donc consommables sans risque. Le mépris de classe n’est pas le décor de cette affaire, c’en est un rouage — ceux qui parlaient de « white trash » énonçaient, sans le comprendre, le cahier des charges du recrutement. Mon roman est construit là-dessus. Fall River n’est pas un décor pittoresque, c’est une condition de possibilité : une ville qui ferme ses filatures produit ce que le réseau consomme, des adolescentes que personne ne viendra chercher. Et mon titre dit le reste : on efface celles qu’on a d’abord classées sans importance. L’effacement n’est que la seconde opération. La première, c’est le classement — et celle-là, nous la faisons tous.
Les parties civiles françaises évoquent une « série troublante de décès ». Sans spéculer : que peut dire un roman de la manière dont une institution se protège, là où l’enquête doit s’arrêter aux faits ?
Je ne romancerai pas des morts réels, et je m’y tiendrai dans cet entretien : les causes officielles sont établies, et le cadrage « série de décès » appartient aux parties civiles — c’est leur droit de plaideurs, ce n’est pas mon matériau. Ce que le roman peut dire, c’est autre chose, et c’est peut-être plus inquiétant : comment une institution métabolise ses propres fautes. Elle ne les nie pas. Elle les archive. Elle transforme une faute en dossier, un dossier en procédure, une procédure en délai ; au bout du délai, il n’y a plus de faute, il y a un fonds documentaire. Le droit américain a d’ailleurs donné un nom à ce mécanisme, malgré lui : les droits fédéraux des victimes ne se déclenchent pleinement qu’une fois des charges déposées. Classez sans inculper, et leur parole est neutralisée avant même d’exister juridiquement. Les victimes de l’accord de 2008 recevaient encore des courriers leur assurant que l’enquête était en cours alors que l’accord était déjà signé — une lettre administrative qui ment : je ne connais pas de description plus juste de ce que fait mon réseau. Aucun complot là-dedans. Juste de la gestion.
Votre réseau traverse la Suisse, les États-Unis, des juridictions qui ne se parlent pas. Où placez-vous la frontière entre réseau criminel, outil de renseignement et pure prédation ?
Je vais vous décevoir : elle bouge. La frontière, c’est l’usage, pas la nature. Une même liste de noms est un dossier de victimes pour un juge, un actif pour un maître-chanteur, un risque à couvrir pour une administration. La prédation produit de l’information, et l’information cherche toujours son marché. C’est pour cela que mon réseau prospère dans les interstices entre juridictions : chaque frontière est un endroit où une question cesse d’être posée. Le crime organisé classique cherche l’argent. Le mien cherche pire — il cherche à être inauditable.
Raufer écarte un soutien de services officiels mais n’exclut pas des structures non institutionnelles ; Bauer décrit un outil de chantage et de trafic d’initiés. Où votre roman se situe-t-il — et où refusez-vous de basculer dans le complotisme ?
Je bascule au moment précis où l’hypothèse devient confortable. Donc je m’arrête juste avant. Le complotisme est une paresse : il remplace cent signatures ordinaires par une main unique — et il innocente, d’un seul coup, les cent signataires. C’est un confort que je refuse au lecteur comme à moi-même. La prudence de Raufer est celle d’un criminologue : ne pas affirmer ce que les pièces n’établissent pas. La mienne est celle d’une romancière : je n’ai pas besoin qu’un service existe derrière la porte. Le guichet suffit. Si mon lecteur referme le livre en cherchant un marionnettiste, j’ai échoué. S’il le referme en regardant différemment un tampon, j’ai réussi.
La question géopolitique pure : des États peuvent-ils sciemment tolérer de telles architectures parce qu’elles leur sont utiles ? Votre trilogie répond-elle ?
Elle laisse la question ouverte, mais elle ne la laisse pas neutre. Les États, dans mon livre, ne signent jamais rien. Ils s’abstiennent. Ils s’abstiennent de croiser deux fichiers, de poser une question à un partenaire, de relire un accord ancien. L’abstention est la forme diplomatique du consentement : elle ne laisse pas de trace et produit le même effet. Quant au réel, je m’en tiens à ce que disent ceux qui enquêtent — et au fait, troublant en soi, que la question de l’usage étatique de ce type de réseau puisse être posée sérieusement par des criminologues sans que personne ne la trouve absurde.
En février 2026, l’exécutif français déclarait que l’affaire « concerne surtout les États-Unis ». Les États-Unis, eux, ont fini par publier trois millions de documents en vertu d’une loi de transparence. Chaque pays avoue-t-il à sa manière ?
Vous ne m’entendrez pas distribuer des bons ou des mauvais points aux gouvernements — ce n’est ni mon rôle ni mon registre. Ce que je peux dire en romancière, c’est que chaque institution avoue dans sa langue, et que l’aveu est rarement ce qu’il paraît. Publier trois millions de pièces, est-ce la transparence — ou une manière de rendre l’essentiel introuvable dans la masse ? Mon réseau connaît bien ce geste : il ne cache pas, il noie. Et à l’inverse, le délai — le temps qu’une institution met à se sentir concernée — est le personnage principal de mon livre : dans mes pages, un délai n’est jamais un retard, c’est un outil. Je ne dis cela d’aucun pays en particulier. Je le dis de toutes les architectures que je décris : elles ne mentent presque jamais. Elles attendent.
Vous êtes française, l’affaire a désormais un volet français massif, et votre roman tient la France entièrement à distance : pas une scène française. Choix d’écriture ou de prudence ?
Les deux, et je les assume dans cet ordre. D’écriture d’abord : la proximité tue le scalpel. Une scène avenue Foch, et le livre devenait un roman à clé — chaque lecteur aurait cherché les vrais noms derrière les miens, et le mécanisme, qui est mon vrai sujet, aurait disparu derrière le jeu de piste. Alain Bauer met d’ailleurs Paris en premier mot de son sous-titre : le volet français n’est pas secondaire, et je ne prétends pas le contraire. Nous faisons des métiers inverses — lui doit établir les adresses, moi je dois faire reconnaître le mécanisme. De prudence ensuite, et je n’en rougis pas : des instructions sont ouvertes, des personnes réelles sont citées sans être coupables de rien, des victimes réelles sont en train de parler. Ce terrain-là appartient à la justice et aux journalistes. Je voulais que le lecteur français reconnaisse le mécanisme, pas les adresses.
C’est la Suisse que vous choisissez comme lieu du scellement. Que permet la neutralité, que Paris ou Washington ne permettraient pas ?
La neutralité est une machine narrative parfaite : un pays dont la fonction historique est de ne pas prendre parti est le lieu idéal d’une signature qui n’engage personne. Berne, dans mon prologue, ne cache rien — elle classe. Ce n’est pas du secret, c’est de la procédure, et la différence est décisive : le secret se perce, la procédure se respecte. Washington aurait donné une couleur de polar politique, Paris une couleur d’affaire d’État. La Suisse donne la couleur que je cherchais : celle d’un mur beige, bien entretenu, derrière lequel il ne se passe officiellement rien.
La seule trace française du livre est un numéro : le 119, dans votre avertissement d’ouverture. Une déclaration d’intention ?
Oui, et la plus importante du livre. C’est la seule phrase qui ne s’adresse pas au lecteur mais à quelqu’un qui pourrait en avoir besoin en le lisant. Un roman sur l’effacement devait commencer par un numéro qu’on ne peut pas effacer. Si une seule personne compose ce numéro à cause de ces pages, ce livre aura servi à quelque chose que la littérature ne mesure pas.
Sept ans ont passé entre les révélations de 2019 et l’ouverture d’un volet judiciaire français. Ce temps long a-t-il un équivalent dans la suite de votre trilogie ?
Il y a, dans la suite, des institutions qui mettent très longtemps à rouvrir les yeux. Et d’autres qui ne les ferment jamais — ce qui est pire, parce qu’elles regardent. Je n’en dirai pas davantage : la trilogie court de 1977 à 2025, et ce qu’elle doit à l’actualité, elle le paiera en son temps.
Pour dire l’horreur, vous choisissez la langue la plus froide qui soit : le lot, le profil, le classement. Pourquoi ce registre plutôt que le pathos ?
Parce que c’est la langue que le crime s’est choisie. Ces crimes n’ont pas été commis dans le lyrisme ; ils ont été commis dans des tableurs, des agendas, des bordereaux. Reprendre cette langue, c’est la retourner contre elle : quand le lecteur lit « lot » et comprend ce que le mot recouvre, c’est lui qui fait la traduction, et cette traduction lui appartient — elle est irréversible. Le pathos, lui, console. Il dit au lecteur : vous avez pleuré, vous êtes quitte. Je ne veux pas que mon lecteur soit quitte.
Comment écrit-on la prédation sans jamais la rendre désirable, sans servir le système qu’on dénonce ? Quelles règles vous interdisez-vous de franchir ?
Mes règles sont écrites, et elles sont absolues. L’acte n’est jamais montré : il n’existe que par ses traces — dossiers, codes, conséquences. Aucun corps de victime n’est décrit au présent du crime. La demande du réseau est citée comme une pièce comptable, jamais mise en scène : elle doit apparaître, parce qu’elle est l’accusation même, mais elle apparaît froide, à charge, du point de vue de ceux qui la documentent pour la détruire. Et un test final tranche tout : si une phrase pouvait servir le système qu’elle décrit — l’esthétiser, l’excuser, le rendre imitable —, elle saute. J’ai supprimé des pages entières à ce test.
Vos victimes ne sont jamais montrées au moment du crime ; elles reviennent par leurs dossiers, leurs voix, leurs traces. Position morale ou littéraire ?
C’est la même position, prise par deux bouts. Morale : montrer le crime, c’est le refaire une seconde fois avec des moyens littéraires, et j’estime qu’on n’a pas le droit. Littéraire : la trace est plus puissante que la scène, parce qu’elle oblige le lecteur à faire le travail du juge et non celui du voyeur. Quand Lisa Carter revient par un lexique jamais approuvé plutôt que par un flash-back, elle revient en auteure de quelque chose — pas en objet de quelque chose. Toute la différence du livre tient là.
Si les trois millions de documents disent le « quoi », que dit votre roman que les archives ne diront jamais ?
Le consentement des tièdes. Un document prouve qui a signé, quand, sous quelle référence. Il ne dira jamais ce que ça fait de signer — la facilité du geste, le café qui refroidit à côté, la carrière qui continue. Les archives établissent la responsabilité ; le roman établit la banalité. Et de tout ce dossier, la banalité est la seule chose qui soit reproductible partout.
Votre première partie s’ouvre sur cette phrase : « Vingt-cinq ans séparent ces deux villes. Le réseau, lui, circule toujours. » C’est la thèse du livre ?
C’est sa thèse et son inquiétude. Les villes changent, les hommes meurent, les programmes se renomment — et la circulation continue, parce qu’elle ne dépend d’aucun d’eux. La question que laissent ouverte vingt ans d’enquêtes est exactement celle-là : le système a-t-il été démantelé, ou seulement renommé ? Elle ne s’arrête que le jour où quelqu’un, quelque part, décide de ne pas signer. Tout le roman cherche cette personne-là. Je ne vous dirai pas s’il la trouve.
Celles qu’on efface, 1977–2025, premier volet d’une trilogie. Que voudriez-vous que le lecteur retienne ?
Que l’effacement est un travail. Il a des horaires, des employés, des formulaires, des congés payés. On efface celles qu’on croit sans importance. Le titre est une promesse : ce qui a été effacé peut être relu. Une phrase du roman dit que le système trouvait toujours. Je veux que le lecteur referme le livre avec l’inverse : quelqu’un, un jour, retrouve toujours.
À lire :
Olivia Roman, Le Réseau Daphnée — Tome 1 : Celles qu’on efface, Librinova, paru le 20 août 2026 (EAN 9791043912931).
Disponible en numérique sur Librinova, Amazon, Fnac, Cultura, Kobo, Apple Books, Google Play et plus de 200 librairies en ligne.
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Tome 2, « Ceux qui orchestrent », à paraître.
Références citées
Alain Bauer, La vérité sur le système Epstein : Paris, Londres, New York… le réseau criminel mondial qu’ils ont voulu cacher, First, 2026.
Xavier Raufer, Jeffrey Epstein : l’âme damnée de la IIIe culture, Éditions du Cerf, 2023.
À relire : notre grand entretien avec Alain Bauer (Le Diplomate Média, juin 2026).
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