DÉCRYPTAGE – Soudan, la guerre change de frontière : La bataille de Geissan ouvre le front éthiopien

DÉCRYPTAGE – Soudan, la guerre change de frontière : La bataille de Geissan ouvre le front éthiopien

lediplomate.media — imprimé le 23/08/2026
Soudan, la guerre change de frontière
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Les Forces de soutien rapide revendiquent une ville stratégique du Nil Bleu. L’enjeu dépasse le contrôle territorial : il concerne les voies de ravitaillement, le barrage de Roseires et les ressources agricoles

La guerre soudanaise, désormais entrée dans sa phase la plus fragmentée et la plus féroce, s’étend vers la frontière éthiopienne. Les Forces de soutien rapide ont annoncé avoir pris Geissan, dans la région du Nil Bleu. L’armée régulière conteste cette version et affirme conserver le contrôle d’une importante base militaire, tandis que les combats se poursuivraient autour de la ville.

Comme souvent dans les guerres civiles, les certitudes militaires sont remplacées par la bataille des communiqués. Chaque localité est conquise, perdue et reprise au moins deux fois : d’abord sur le terrain, puis dans la propagande. Mais Geissan n’est pas un simple point sur la carte. Sa position, à proximité de l’Éthiopie et du barrage de Roseires, permet de surveiller les routes, les échanges et les voies de ravitaillement reliant l’est du Soudan à l’intérieur du pays.

Le moment choisi pour l’offensive est tout aussi significatif. L’opération a été menée pendant la période des récoltes et les forces paramilitaires sont accusées d’avoir pillé les cultures ainsi que le marché central. Au Soudan, le contrôle du blé, du bétail, des entrepôts et des routes commerciales vaut désormais autant que la possession d’une caserne. La faim n’est plus seulement une conséquence de la guerre : elle est devenue l’un de ses instruments.

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Le barrage de Roseires et l’ombre de l’Éthiopie

La proximité du barrage de Roseires confère à la bataille une dimension régionale. Cette infrastructure fournit de l’eau et de l’énergie et s’inscrit dans les équilibres du bassin du Nil, déjà marqués par les tensions entre l’Éthiopie, le Soudan et l’Égypte. La présence des Forces de soutien rapide dans la région ne signifie pas nécessairement qu’une attaque directe contre le barrage soit envisagée, mais elle accroît la vulnérabilité d’une installation essentielle et offre aux paramilitaires un important moyen de pression dans de futures négociations.

Khartoum accuse l’Éthiopie de faciliter l’acheminement de l’aide militaire fournie par les Émirats arabes unis aux Forces de soutien rapide. Addis-Abeba rejette ces accusations. Là encore, les preuves indépendantes et définitives font défaut, mais ces soupçons montrent à quel point le conflit soudanais s’inscrit désormais dans la compétition entre les puissances régionales.

Les Émirats s’intéressent aux routes de la mer Rouge, aux ressources minières, aux terres agricoles et aux liaisons entre le Sahel, la Corne de l’Afrique et le golfe Persique. L’Éthiopie, privée d’accès direct à la mer, évalue chaque modification des équilibres soudanais en fonction de sa sécurité économique et de ses ambitions commerciales. L’Égypte, l’Arabie saoudite et d’autres acteurs suivent la guerre avec la même inquiétude : personne ne souhaite voir émerger un Soudan suffisamment puissant pour imposer ses conditions, mais tous redoutent que son effondrement ne produise un vide incontrôlable.

Une guerre menée selon trois axes

Sur le plan militaire, les opérations semblent se développer selon trois directions principales. Dans le Nil Bleu, les Forces de soutien rapide cherchent à étendre le conflit vers l’est et à contraindre l’armée à disperser ses hommes et ses moyens. Dans le Kordofan septentrional, elles visent les carrefours routiers protégeant el-Obeid et les voies conduisant à Omdourman. Au Darfour, enfin, elles combattent pour empêcher les forces alliées à l’armée de consolider leurs liaisons avec le Tchad.

À Jabra al-Sheikh, important carrefour de transport, l’armée affirme avoir repoussé une attaque menée avec de l’artillerie lourde, des aéronefs sans pilote et plus de 250 véhicules de combat. Si l’ampleur de cette opération était confirmée, elle démontrerait que les forces paramilitaires conservent une remarquable mobilité ainsi que la capacité de concentrer rapidement des hommes et des véhicules.

Les attaques simultanées contre cinq villes contrôlées par l’armée indiquent également une évolution dans la conduite des opérations. Les aéronefs sans pilote permettent de frapper des centres urbains très éloignés les uns des autres, de paralyser les marchés et les infrastructures, d’alimenter l’insécurité et d’obliger l’adversaire à répartir ses défenses sur un territoire immense. Il n’est pas nécessaire d’occuper toutes les villes : il peut suffire d’y rendre la vie économique impossible.

Au Darfour septentrional, la Force conjointe alliée à l’armée affirme avoir repris Amburu. Les Forces de soutien rapide soutiennent au contraire avoir repoussé l’offensive et capturé 42 véhicules. Plus à l’ouest, les affrontements le long de la frontière tchadienne portent sur le contrôle de Tine, base arrière essentielle pour les hommes, les armes et les approvisionnements.

L’économie de la désintégration

Le Soudan ne traverse pas seulement une guerre civile : il se divise progressivement en territoires militaires, couloirs commerciaux et zones d’exploitation. L’or, les récoltes, le carburant, les péages routiers et l’aide humanitaire alimentent une économie de guerre qui permet aux belligérants de survivre même sans remporter de victoire décisive.

Plus de 200 000 personnes auraient été tuées et des millions d’autres contraintes de quitter leur foyer. La destruction des marchés et des campagnes aggrave une situation déjà considérée comme la plus grave crise mondiale en matière de famine et de déplacements de population. Même une future trêve ne suffirait pas à reconstruire rapidement le pays : des investissements considérables seraient nécessaires pour rétablir l’agriculture, l’énergie, les transports et les services essentiels.

La conquête de Geissan, si elle était confirmée, ne donnerait pas la victoire aux Forces de soutien rapide. Elle montrerait néanmoins que celles-ci demeurent capables d’ouvrir de nouveaux fronts, alors même que l’armée progresse dans d’autres régions. Leur stratégie semble moins viser la prise immédiate de l’État que son impossibilité progressive : épuiser les forces régulières, interrompre les communications et transformer le Soudan en une addition de périphéries armées.

Le risque ultime est que le pays ne soit pas conquis par l’un des deux camps, mais partagé entre eux et leurs soutiens extérieurs respectifs. Dans ce cas, de la mer Rouge au Sahel et du Tchad à l’Éthiopie, la guerre soudanaise cesserait définitivement d’être une crise nationale pour devenir la grande fracture géopolitique de l’Afrique du Nord-Est.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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