DÉCRYPTAGE – Syrie : La Russie change d’uniforme, mais n’abandonne pas la Méditerranée

DÉCRYPTAGE – Syrie : La Russie change d’uniforme, mais n’abandonne pas la Méditerranée

lediplomate.media — imprimé le 06/09/2026
Syrie : La Russie change d’uniforme
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

L’accord sur les bases révèle le nouveau rapport de force entre Moscou et Damas

L’entretien téléphonique entre Vladimir Poutine et Ahmed al-Charaa n’a pas été un simple exercice diplomatique. Derrière les formules consacrées à la souveraineté syrienne, à la reconstruction et à la coopération économique se trouve la question décisive : le maintien de la présence militaire russe à Hmeimim et à Tartous.

La chute de Bachar el-Assad a effacé la relation privilégiée construite par Moscou pendant treize années de guerre, mais elle n’a pas entraîné l’expulsion des Russes. Al-Charaa a choisi une voie plus pragmatique. Au lieu de rompre avec le principal allié de l’ancien gouvernement, il cherche à transformer la présence russe en un instrument de négociation susceptible de renforcer l’autonomie de la nouvelle Syrie.

L’accord du 9 août prévoit que les deux bases deviennent des centres conjoints de formation et de développement des capacités militaires. La formule est suffisamment souple pour permettre à Moscou de rester et à Damas d’affirmer avoir récupéré sa souveraineté. La Syrie prendra également le contrôle des installations civiles et de l’aéroport international de Lattaquié, jusqu’à présent étroitement lié aux activités russes.

Ce compromis reflète le nouvel équilibre : la Russie conserve des infrastructures stratégiques, mais perd la liberté d’action dont elle bénéficiait sous Assad ; la Syrie récupère une partie du contrôle de son territoire, mais évite de renoncer à l’assistance militaire, diplomatique et économique de Moscou.

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Tartous et Hmeimim, les portes russes vers l’Afrique et la Méditerranée

Du point de vue militaire, Tartous et Hmeimim valent beaucoup plus que le territoire qu’elles occupent. Tartous permet à la marine russe de disposer d’un point d’appui logistique en Méditerranée orientale, réduisant ainsi sa dépendance envers les ports de la mer Noire et les détroits contrôlés par la Turquie. Hmeimim garantit, pour sa part, des capacités de transport, de reconnaissance et de protection aérienne, ainsi que des liaisons avec la Libye et d’autres régions africaines dans lesquelles Moscou conserve des intérêts politiques et militaires.

La perte de ces deux installations interromprait la continuité stratégique entre la Russie, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. C’est pourquoi le Kremlin semble disposé à accepter une présence réduite et soumise à un contrôle conjoint. Moscou ne peut plus se comporter comme le garant exclusif du pouvoir syrien, mais elle peut encore empêcher que le pays soit entièrement absorbé dans l’orbite turque, américaine ou des monarchies du Golfe.

Pour Damas, la présence russe constitue également un contrepoids face aux incursions israéliennes. La condamnation exprimée par Poutine contre les violations de la souveraineté syrienne ne signifie pas que Moscou soit prête à affronter militairement Israël. Elle offre néanmoins à al-Charaa une couverture diplomatique et maintient ouvert un canal avec une puissance encore capable d’influencer les équilibres régionaux.

La reconstruction comme nouveau terrain de compétition

L’avenir des relations russo-syriennes dépendra toutefois principalement de l’économie. La Syrie a besoin d’énergie, de céréales, d’infrastructures, d’investissements, de médicaments et d’une reconstruction industrielle. La Russie peut fournir une partie de ces ressources, mais elle dispose de moyens financiers plus limités que les monarchies du Golfe, la Chine et les pays occidentaux.

Moscou pourrait donc se concentrer sur les secteurs dans lesquels elle possède les avantages les plus importants : l’énergie, les phosphates, les transports portuaires, les livraisons agricoles, la maintenance des équipements militaires et la formation des forces armées. Tartous pourrait également acquérir une fonction commerciale, en devenant un point de liaison entre la Méditerranée, la mer Noire et les marchés du Moyen-Orient.

Damas cherchera probablement à répartir les concessions économiques entre plusieurs interlocuteurs. À la Russie reviendraient la coopération militaire et certains secteurs stratégiques ; à la Turquie, les échanges frontaliers et les infrastructures ; aux pays du Golfe, les capitaux nécessaires à la reconstruction ; aux puissances occidentales, la normalisation financière et l’allègement des restrictions économiques. Al-Charaa ne veut pas remplacer une dépendance par une autre : il entend mettre en concurrence les puissances intéressées par la Syrie.

Une présence réduite, mais toujours indispensable

La décision russe d’accueillir Assad continue de peser sur les relations avec les nouvelles autorités. Pourtant, Damas semble établir une distinction entre le passé politique et les intérêts actuels. Abandonner l’ensemble du littoral syrien à l’influence turque ou occidentale réduirait la capacité de négociation du nouveau gouvernement. Expulser Moscou signifierait en outre renoncer à des systèmes militaires, à des compétences techniques et à des relations diplomatiques difficiles à remplacer à court terme.

Poutine, de son côté, accepte de négocier avec les hommes qui ont renversé son ancien allié parce que l’autre possibilité serait de perdre définitivement la Syrie. Ce n’est pas une victoire, mais une retraite contrôlée. Les drapeaux russes continueront de flotter sur le littoral, même si leur présence sera soumise à des règles plus restrictives.

La Syrie n’est plus le bastion russe construit pendant la guerre civile. Elle est devenue un espace de compétition dans lequel Moscou doit négocier chacune de ses positions. Mais aussi longtemps que Tartous et Hmeimim resteront opérationnelles, la Russie conservera un levier stratégique sur la Méditerranée orientale et sur l’Afrique. Al-Charaa, quant à lui, pourra utiliser cette présence pour équilibrer les influences de la Turquie, d’Israël, des États-Unis et des monarchies arabes.

La nouvelle relation entre Moscou et Damas ne repose donc pas sur la confiance, mais sur une nécessité réciproque. Or, dans les relations internationales, c’est précisément ce type de lien qui dure souvent le plus longtemps.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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