PORTRAIT – Julien Freund : Le résistant devenu philosophe qui refusa de croire que la paix s’obtient en la souhaitant

PORTRAIT – Julien Freund : Le résistant devenu philosophe qui refusa de croire que la paix s’obtient en la souhaitant

lediplomate.media — imprimé le 06/09/2026
Julien Freund
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par la rédaction du Diplomate média

Nous sommes en 1965, à la Sorbonne. Un candidat au doctorat vient d’affirmer, devant un jury impressionné et déjà inquiet, qu’il ne saurait exister de politique sans ennemi. Le philosophe Jean Hyppolite, horrifié, lâche qu’il ne lui restera plus qu’à se suicider si une telle thèse devait être soutenue sous sa direction. Ce jeune homme au visage buriné par le maquis, c’est Julien Freund, ancien résistant lorrain devenu philosophe malgré lui, et sa réplique à Hyppolite est restée comme l’une des scènes fondatrices de la pensée politique française du vingtième siècle : ce n’est pas vous qui désignez l’ennemi, lui répond-il, c’est l’ennemi qui vous désigne. Soixante et un ans plus tard, en pleine tourmente géopolitique de l’ère Trump, la prestigieuse revue Le Grand Continent a choisi de rouvrir tout un volume sur cette phrase et sur l’homme qui l’a prononcée, preuve que le réalisme intransigeant de Freund n’a jamais paru aussi indispensable pour déchiffrer le fracas du monde contemporain.

L’instituteur du maquis : une jeunesse forgée par la guerre et l’évasion

Julien Freund naît le 9 janvier 1921 à Henridorff, modeste village de Moselle, aîné d’une fratrie de six enfants dans une famille de paysans et d’ouvriers. La mort brutale de son père en 1938 le contraint, alors qu’il vient tout juste d’entamer une classe préparatoire prometteuse au lycée Fustel de Coulanges de Strasbourg, à interrompre ses études pour devenir instituteur de village à dix-sept ans à peine, et subvenir aux besoins de sa famille désormais orpheline. Rien, dans cette existence brutalement écourtée, ne laisse présager la trajectoire intellectuelle exceptionnelle qui l’attend.

C’est la guerre qui va faire de lui un homme d’action avant de faire de lui un philosophe. Pris en otage par les Allemands dès juillet 1940, il parvient à rejoindre la zone libre où l’université de Strasbourg s’est repliée, à Clermont-Ferrand, et y reprend une licence de philosophie tout en s’engageant, dès janvier 1941, dans les réseaux de résistance du mouvement Combat animé par Henri Frenay. Arrêté à deux reprises, à Clermont-Ferrand puis à Lyon, il s’évade chaque fois et termine la guerre les armes à la main, au sein des maquis FTP de la Drôme, jusqu’à la Libération. Cette expérience directe et physique de la violence, de la traque, de la trahison possible et de l’engagement total, façonne chez lui une conviction qu’aucune lecture livresque n’aurait pu produire à elle seule : la politique n’est jamais affaire de bons sentiments ou de contrats librement consentis, elle est affaire de rapports de force réels où l’on se trouve parfois désigné comme ennemi sans l’avoir choisi, et où il faut alors savoir se battre pour survivre.

Rentré en Moselle à la Libération, gaulliste de la première heure et partisan, comme son compatriote lorrain Robert Schuman, d’une réconciliation franco-allemande fondatrice de la paix européenne, Freund tâte brièvement de la politique locale avant de se consacrer entièrement à l’enseignement puis à la recherche. C’est la lecture de Max Weber et de Carl Schmitt, dont il deviendra l’un des principaux passeurs en France, qui va progressivement orienter sa réflexion vers ce qui deviendra l’œuvre de toute une vie : comprendre philosophiquement ce qu’est le politique, indépendamment des régimes, des idéologies et des circonstances qui l’incarnent tour à tour.

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L’essence du politique : l’ami, l’ennemi et le refus de l’illusion pacifiste

C’est le 26 juin 1965, après quinze années d’un parcours universitaire semé d’obstacles, que Julien Freund soutient enfin à la Sorbonne la thèse qui doit fonder sa réputation intellectuelle, sous la direction de Raymond Aron, Jean Hyppolite ayant lui-même refusé quinze ans plus tôt de patronner un travail qui posait, selon lui, l’existence d’un ennemi comme condition même du politique. L’ouvrage qui en est tiré développe une thèse d’une ambition rare : distinguer le politique, cette essence permanente et universelle qui structure toute vie collective humaine depuis toujours, de la politique, cette activité circonstancielle et changeante des acteurs, des partis et des régimes qui se succèdent dans l’Histoire.

Freund identifie trois présupposés fondamentaux et indépassables du politique, trois couples de tensions qu’aucune société humaine, aussi pacifique ou vertueuse se prétende-t-elle, ne saurait durablement abolir : la relation du commandement et de l’obéissance, sans laquelle aucune collectivité ne peut se coordonner ; la distinction du privé et du public, dont l’effacement, selon lui, caractérise précisément les régimes totalitaires ; et enfin, la dialectique de l’ami et de l’ennemi, héritée de sa lecture de Carl Schmitt mais profondément retravaillée, qui fait de la possibilité même du conflit une composante structurelle de toute existence politique, et non un accident regrettable que l’on pourrait un jour définitivement surmonter par la seule bonne volonté des peuples.

C’est sur ce dernier point que Freund livre, dans l’échange resté célèbre avec Jean Hyppolite, la formule la plus dérangeante et la plus durablement féconde de toute son œuvre : l’ennemi, dit-il en substance, ne se choisit jamais, il se subit. Il ne suffit pas de refuser d’avoir des ennemis pour s’assurer de ne pas en avoir : si un adversaire décide unilatéralement de vous désigner comme tel, vos plus belles protestations de paix et d’amitié n’y changeront rigoureusement rien, et il vous empêchera, selon son image devenue proverbiale, jusqu’à cultiver tranquillement votre jardin. Cette intuition vaut à Freund une réputation de penseur pessimiste, voire réactionnaire, mais elle ne relève en réalité d’aucun goût morbide pour la guerre : elle constitue, au contraire, la condition même d’une paix authentique et durable, puisque seule la lucidité sur la possibilité permanente du conflit permet de s’organiser efficacement pour le prévenir ou le contenir, quand l’angélisme pacifiste, en refusant de nommer le danger, se prive justement des moyens de s’en prémunir.

L’ennemi qui nous désigne : Freund relu à l’aune du chaos géopolitique de 2026

Peu de penseurs français du vingtième siècle ont connu, ces dernières semaines, un regain d’actualité aussi frappant que Julien Freund. Fin mai 2026, la revue géopolitique Le Grand Continent a consacré l’intégralité de son cinquième volume à cette scène fondatrice de 1965, retenant précisément comme titre la formule freundienne devenue programme : l’ennemi qui nous désigne. Les animateurs de la revue y expliquent sans détour que cette phrase mystérieuse permet de comprendre le monde dans lequel la présidence de Donald Trump a spectaculairement replongé les chancelleries occidentales, un monde où les postures de bonne volonté et les incantations au dialogue multilatéral se heurtent, chaque semaine davantage, à des puissances qui ont d’ores et déjà arrêté, de leur propre chef, qui seraient leurs adversaires désignés.

Le choix n’est pas anodin dans une période où l’Europe découvre, à son corps défendant, la validité clinique du diagnostic freundien. La Russie de Vladimir Poutine, qui vient tout juste de qualifier de zones tampons permanentes plusieurs territoires ukrainiens qu’elle occupe, n’a jamais attendu le consentement de Kiev ou de Bruxelles pour désigner l’Occident comme son adversaire stratégique frontal. La Chine, à laquelle Le Grand Continent consacre un dossier spécifique dans ce même volume, ne cesse pour sa part de redéfinir méthodiquement, selon son propre calendrier et sans considération excessive pour les vœux pieux occidentaux, les termes de sa rivalité systémique avec Washington, qu’il s’agisse de la guerre commerciale, de la course aux semi-conducteurs ou du statut de Taïwan. Dans chacun de ces dossiers, l’erreur que dénonçait Freund chez tous les pacifistes de son temps continue de guetter les chancelleries les mieux intentionnées : croire que l’absence de volonté belliqueuse de son côté suffit à désarmer, comme par sympathie magique, la détermination hostile de l’autre.

Cette lecture réaliste ne condamne d’ailleurs nullement la diplomatie ou la recherche de la paix, bien au contraire : Freund lui-même, fils de la Lorraine martyrisée par trois guerres franco-allemandes en moins d’un siècle, fut un ardent partisan de la réconciliation européenne portée par son compatriote Robert Schuman. Mais il rappelait sans relâche que cette paix ne se construit jamais par le simple déni du conflit possible, seulement par une lucidité de tous les instants sur les intentions réelles des puissances rivales et par la capacité, toujours à entretenir, de défendre effectivement ce que l’on prétend vouloir préserver. C’est très exactement le message que Le Grand Continent choisit de raviver aujourd’hui à l’intention d’une Europe encore trop souvent tentée par ce que d’autres commentateurs, dans des registres proches, ont pu qualifier de vision bisounours des relations internationales.

La lucidité sur l’ennemi, condition ultime de toute paix véritable

Julien Freund meurt en 1993 à Strasbourg, cette même ville frontière qui avait vu naître sa vocation de médiateur entre les pensées allemande et française, sans avoir vu s’éteindre les débats passionnés que sa thèse continuait de susciter, ni les controverses attachées à certains de ses engagements les plus contestables sur la scène intellectuelle française des années soixante-dix et quatre-vingt. Mais son intuition la plus centrale, cette conviction que l’ennemi se subit avant de se choisir et que nulle bonne volonté unilatérale ne suffit à l’abolir, continue de traverser les décennies avec une actualité que peu de thèses universitaires peuvent revendiquer soixante ans après leur soutenance.

À l’heure où les puissances les plus déterminées de la planète redessinent, chacune selon son propre calendrier stratégique, la carte des alliances et des hostilités, sans toujours attendre le consentement de ceux qu’elles ont déjà désignés comme rivaux ou adversaires, la leçon de Freund garde toute sa vertu clarificatrice : reconnaître lucidement la possibilité du conflit n’est jamais un aveu de bellicisme, c’est au contraire la condition première d’une paix qui ne soit pas simplement l’aveuglement heureux de ceux qui refusent encore de regarder le monde tel qu’il est.

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