DÉCRYPTAGE – Hmeimim et Tartous : Pourquoi la Russie accepte de réduire sa présence, mais refuse de quitter la Syrie

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Deux bases réduites peuvent conserver une valeur stratégique supérieure à leur taille
L’accord entre Moscou et Damas ne transforme pas simplement deux bases russes en centres communs d’entraînement. Il redéfinit l’ensemble de la fonction militaire de la présence russe en Syrie. La Russie passe d’un dispositif destiné à soutenir le gouvernement de Bachar al-Assad et à mener des opérations aériennes de grande ampleur à une présence plus limitée, chargée de garantir l’accès au territoire, la surveillance régionale, les liaisons logistiques et une capacité d’intervention restreinte.
Le passage de plus de cent positions aux seules installations de Hmeimim et de Tartous constitue un recul territorial, mais aussi une rationalisation. Moscou renonce à contrôler directement de vastes portions du territoire syrien et concentre ses hommes, ses équipements et ses moyens de protection dans deux installations côtières plus faciles à défendre et reliées entre elles.
Hmeimim, porte aérienne de la Méditerranée orientale
La base de Hmeimim conserve trois fonctions principales. La première est logistique : elle permet le transfert de personnels, de matériels, de pièces détachées et d’armements par une liaison aérienne directe avec la Russie. La deuxième est opérationnelle : elle peut accueillir des avions de combat, de transport et de reconnaissance. La troisième concerne le renseignement militaire : depuis la côte syrienne, il est possible de surveiller une partie considérable de la Méditerranée orientale et de suivre les mouvements militaires régionaux.
Son importance ne dépend donc pas du nombre permanent d’appareils déployés. Même une présence limitée peut être rapidement renforcée si les pistes, les dépôts, les réserves de carburant, le personnel technique et les structures de commandement restent disponibles. Cette capacité à recevoir des renforts transforme Hmeimim, au-delà de sa nouvelle désignation de centre d’entraînement, en une base susceptible d’être réactivée en période de crise.
La Russie pourrait y conserver un nombre réduit d’appareils destinés à l’entraînement des forces syriennes, à la surveillance maritime et à la protection de son contingent. Elle ne disposerait cependant plus de la liberté opérationnelle dont elle bénéficiait pendant la guerre civile, lorsqu’elle conduisait des campagnes aériennes à la demande d’Assad. Toute activité devrait désormais être coordonnée avec Damas, surtout si elle concernait l’espace aérien syrien ou risquait de provoquer une réaction israélienne, turque ou américaine.
Tartous et la continuité de la présence navale russe
Tartous possède une fonction différente. La base ne suffit pas à soutenir de manière autonome une importante force navale, mais elle offre des capacités d’accostage, de ravitaillement, de maintenance et d’assistance aux bâtiments russes présents en Méditerranée. Pour Moscou, elle constitue surtout un point d’appui qui évite à sa marine de dépendre entièrement de ports étrangers.
La guerre en Ukraine et le régime juridique des détroits turcs ont renforcé la valeur de Tartous. En vertu de la Convention de Montreux, Ankara peut limiter le passage des navires militaires entre la mer Noire et la Méditerranée. La Russie a donc davantage besoin d’infrastructures méditerranéennes capables de soutenir les bâtiments déjà présents ou provenant de ses autres flottes.
Tartous permet également de suivre les mouvements des marines occidentales, de protéger les liaisons russes vers l’Afrique du Nord et de maintenir un contact avec la Libye. La Syrie demeure le point intermédiaire d’un arc stratégique pouvant s’étendre de la mer Noire à la Méditerranée centrale, puis au Sahel. Perdre Tartous rendrait la présence navale russe dans la région beaucoup plus coûteuse, irrégulière et dépendante d’accords avec des pays tiers.
Les deux bases comme système militaire intégré
La véritable valeur stratégique de Hmeimim et de Tartous apparaît lorsqu’elles sont considérées comme les composantes d’un seul dispositif. La base aérienne protège le port et surveille ses voies d’accès ; la base navale garantit le ravitaillement, la mobilité maritime et les capacités d’évacuation. Leur proximité permet de concentrer la défense antiaérienne, les moyens de communication et les unités chargées de leur protection terrestre.
Moscou devra probablement conserver des systèmes capables de défendre les installations contre les missiles, les véhicules aériens sans pilote et les incursions armées. Mais la création d’une vaste zone russe d’interdiction aérienne, comparable à celle mise en place pendant la guerre civile, serait politiquement difficilement compatible avec la souveraineté revendiquée par le nouveau gouvernement syrien.
Le nouveau dispositif sera donc davantage défensif qu’offensif : protection des bases, alerte avancée, collecte de renseignements et capacité de réaction immédiate. La Russie conservera la possibilité d’intervenir, mais elle ne dominera plus l’espace aérien syrien comme auparavant.
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Une présence plus concentrée, donc plus vulnérable
La concentration dans seulement deux bases produit également une vulnérabilité évidente. Sous le gouvernement Assad, les nombreuses positions russes garantissaient une profondeur territoriale, plusieurs postes d’observation et des liaisons terrestres diversifiées. Désormais, un adversaire sait que l’ensemble de la présence russe dépend essentiellement de deux installations côtières.
Hmeimim et Tartous pourraient être menacées par des sabotages, des missiles, des véhicules aériens sans pilote ou des attaques menées par des groupes armés hostiles. Les communications terrestres avec le reste de la Syrie dépendraient également de la stabilité de la région côtière. Leur protection exige donc une coopération avec les nouvelles autorités, des renseignements obtenus localement et des relations suivies avec les communautés de la zone, traditionnellement liées à l’ancien gouvernement.
La Russie ne peut plus défendre ses bases indépendamment de Damas. Dans le même temps, le gouvernement syrien ne peut permettre qu’elles soient attaquées, car un tel événement affaiblirait son autorité et pourrait provoquer une réaction militaire russe non coordonnée.
Reconstruire les forces armées syriennes
La formule des centres communs permet à Moscou de participer à la réorganisation des forces armées syriennes. Après des années de guerre et la chute de l’ancien pouvoir, Damas doit réunir au sein d’un même appareil militaire des unités régulières, d’anciennes formations rebelles et des services de sécurité issus d’expériences différentes.
La Russie peut proposer une assistance dans les domaines de l’entraînement, de la maintenance, de l’organisation de l’état-major, de la défense antiaérienne et de la coordination des forces terrestres. En échange, elle conserverait des relations directes avec les nouveaux commandements syriens et pourrait influencer la future doctrine militaire du pays.
Pour Ahmed al-Charaa, le risque consiste toutefois à confier à Moscou une part excessive de la formation et à recréer ainsi la dépendance du passé. Damas cherchera probablement à répartir la coopération entre la Russie, la Turquie, les pays arabes et, éventuellement, certaines puissances occidentales. Cette diversification pourrait cependant produire une armée équipée de matériels différents et formée selon des doctrines incompatibles, avec de sérieux problèmes de coordination, de maintenance et de commandement.
L’équilibre avec Israël, la Turquie et les États-Unis
La présence russe conserve enfin une fonction d’équilibre régional. Israël veut empêcher la Syrie d’accueillir à nouveau des infrastructures iraniennes ou des armements susceptibles de menacer son territoire. La Turquie entend préserver son influence dans le Nord et empêcher la formation d’une entité kurde autonome. Les États-Unis conservent des intérêts dans l’Est syrien et dans la lutte contre les organisations djihadistes.
Dans le passé, Moscou avait établi avec Israël des mécanismes destinés à éviter les incidents pendant les opérations aériennes israéliennes. Le nouveau gouvernement syrien pourrait utiliser la présence russe comme un facteur de modération, sans lui accorder pour autant le pouvoir de décider de l’ensemble de la défense nationale.
Ankara peut également tolérer une Russie affaiblie, à condition qu’elle ne s’oppose pas directement aux intérêts turcs. Pour Damas, maintenir plusieurs puissances en équilibre constitue un moyen d’empêcher l’une d’entre elles de devenir dominante.
Une réserve stratégique plutôt qu’une plateforme de guerre
Hmeimim et Tartous ne retrouveront probablement pas la puissance offensive atteinte pendant la guerre civile. Elles resteront néanmoins une réserve stratégique : des infrastructures grâce auxquelles Moscou pourra surveiller la région, soutenir ses bâtiments navals, entraîner les forces syriennes et renforcer rapidement sa présence en cas de crise.
La Russie perd en profondeur et en liberté d’action, mais conserve l’accès. Dans la stratégie militaire, l’accès peut être plus important que la possession formelle : il permet de revenir, tandis qu’un retrait complet rendrait tout retour ultérieur coûteux, lent et politiquement incertain.
Damas récupère une partie de sa souveraineté sans renoncer aux capacités russes. Moscou accepte un rôle moins important afin d’éviter l’expulsion. L’accord naît donc d’une faiblesse réciproque, mais produit un équilibre fonctionnel : la Syrie contrôle politiquement les bases, tandis que la Russie conserve les instruments nécessaires pour rester une puissance militaire en Méditerranée orientale.
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