DÉCRYPTAGE – Ukraine : L’anticorruption frappe une nouvelle fois aux portes du pouvoir

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
En Ukraine, le nom des enquêtes change, mais l’intrigue semble obstinément identique. Après l’opération Midas, qui avait touché des hommes proches du président Volodymyr Zelensky et entraîné la chute du chef de l’administration présidentielle, Andrij Iermak, voici l’opération Forrest Gump. Le titre peut faire sourire ; les accusations, beaucoup moins.
L’enquête menée par le Bureau national anticorruption et le Parquet spécialisé anticorruption concerne des représentants de l’administration présidentielle, du ministère de la Justice, du Parlement, du système bancaire et du monde des affaires. Toutes les personnes impliquées doivent naturellement être considérées comme innocentes jusqu’à une éventuelle condamnation définitive. Mais le tableau présenté par les enquêteurs soulève une question politique dépassant les responsabilités pénales individuelles : jusqu’à quel point le système des intérêts privés s’est-il enraciné dans les institutions ukrainiennes ?
Parmi les personnes arrêtées figure Irina Mudraya, cheffe adjointe de l’administration présidentielle et proche collaboratrice de Zelensky, licenciée après avoir été impliquée dans l’enquête. Elle est accusée de blanchiment d’argent. Viktor Dubovyk, ancien fonctionnaire du ministère de la Justice et responsable depuis 2024 du service juridique de la présidence, est également visé. Le nom d’Olena Ferens, vice-ministre de la Justice, apparaît lui aussi dans le dossier.
Lorsque les enquêteurs sont arrivés au domicile de Mudraya, ils y auraient également trouvé le député Vadym Stolar, ancien lutteur, homme d’affaires et promoteur d’activités caritatives. Sa carrière publique s’est aussi construite à travers la Fondation Stolar, engagée d’abord pendant l’épidémie, puis dans l’aide aux militaires et à leurs familles. La bienfaisance ne constitue cependant pas un certificat préalable d’innocence, tout comme une enquête ne vaut pas condamnation.
La banque nationalisée et l’argent en circulation
La partie la plus délicate de l’opération concerne le lien entre la politique et la finance. Au centre du dossier apparaît la banque Sense, qui compte environ un million et demi de clients et que la Banque centrale ukrainienne considère comme un établissement d’importance systémique.
Fondée en 1993 et longtemps liée à la banque russe Alfa, elle fut rebaptisée après l’invasion et nationalisée en 2023. C’est précisément pour cette raison que son implication revêt une signification particulière : une banque passée sous le contrôle de l’État aurait dû représenter un rempart de la nouvelle Ukraine, et non un possible canal de circulation de sommes suspectes.
L’enquête a touché Mykola Hladyshenko, président du conseil de surveillance nommé par le gouvernement, ainsi qu’Oleh Stupak, président du conseil d’administration. Selon les enquêteurs, l’établissement aurait facilité les mouvements d’argent liés à des opérations immobilières et spéculatives.
Le gouverneur de la Banque centrale a demandé au gouvernement d’intervenir. Mais la question ne peut être réglée en remplaçant quelques dirigeants. Si les nominations politiques dans les établissements publics deviennent des instruments permettant de contrôler les flux financiers et de protéger des réseaux de pouvoir, le problème concerne tout le mécanisme de sélection, de surveillance et de responsabilité.
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Le mystère de la caution
Le passage le plus inquiétant concerne Herman Halushchenko, ancien ministre de l’Énergie arrêté dans le cadre de l’opération Midas. Les écoutes téléphoniques auraient révélé les efforts déployés par des responsables politiques, des fonctionnaires et des hommes d’affaires pour réunir la somme nécessaire au paiement de sa caution.
Parmi les personnes citées figure l’entrepreneur Vasyl Astion, installé à Vienne et présenté par les enquêteurs comme le possible coordinateur de l’opération. Son rôle précis reste à établir.
La question politique est néanmoins inévitable : pourquoi tant de personnalités importantes auraient-elles dû se mobiliser pour obtenir la libération d’un ancien ministre accusé de corruption ? Par amitié, par solidarité ou par crainte qu’un séjour prolongé en prison ne l’incite à collaborer avec les enquêteurs ?
En l’état des informations disponibles, rien ne permet de répondre avec certitude. Mais, dans les structures de pouvoir, une caution ne sert pas seulement à faire sortir quelqu’un de prison. Elle peut également empêcher celui qui se sent abandonné de commencer à raconter ce qu’il sait.
Le coût économique de la corruption
L’Ukraine mène une guerre qui absorbe d’immenses ressources nationales et occidentales. Chaque scandale concernant des banques publiques, l’énergie, l’immobilier et l’administration présidentielle entraîne donc des conséquences économiques bien supérieures aux sommes éventuellement détournées.
La corruption augmente le coût des marchés publics, éloigne les investisseurs, complique la reconstruction et affaiblit la confiance des contribuables européens et américains. Elle peut également ralentir le rapprochement avec l’Union européenne, qui exige des réformes judiciaires, l’indépendance des organes de contrôle et la transparence financière.
La future reconstruction de l’Ukraine mobilisera des centaines de milliards. Sans dispositifs de contrôle crédibles, le pays risque de transformer cette reconstruction en une gigantesque redistribution de rentes entre groupes politiques, entreprises protégées et intermédiaires financiers.
Une vulnérabilité stratégique en temps de guerre
La corruption n’est pas seulement une question morale. Elle constitue une vulnérabilité militaire. Un système dans lequel les fonctions, les marchés et les protections dépendent de la fidélité personnelle utilise mal les ressources, dissimule les erreurs et empêche la sélection des responsables les plus compétents.
Moscou peut exploiter chaque scandale pour alimenter sa propagande, selon laquelle l’Ukraine serait un État impossible à réformer et l’aide occidentale finirait entre les mains de groupes privilégiés. Même lorsque cette représentation est exagérée, les enquêtes lui fournissent du matériel politique.
Une autre lecture demeure toutefois possible. Le fait que le Bureau anticorruption et le Parquet spécialisé puissent enquêter sur des personnalités proches de la présidence montre qu’il existe encore en Ukraine des institutions capables de s’attaquer au pouvoir. L’épreuve décisive sera de savoir si elles pourront achever leurs investigations sans ingérence et si les procédures seront examinées par des juges indépendants.
Des individus malhonnêtes ou un système qui en a besoin ?
Le journaliste d’investigation Mykhailo Tkach estime qu’une opération aussi structurée n’aurait pas pu se développer sans un signal venu des plus hauts niveaux de l’État. Il s’agit d’une appréciation grave, mais pas encore d’une preuve judiciaire.
Le soupçon fondamental demeure : en Ukraine, la corruption pourrait ne pas être une déviation occasionnelle du système, mais l’une des méthodes grâce auxquelles celui-ci distribue le pouvoir, l’argent et la protection.
Dans le célèbre film, Forrest Gump traversait l’Histoire presque sans la comprendre. À Kiev, beaucoup semblent au contraire la comprendre parfaitement. Le problème ne réside pas dans les faux naïfs. Il réside chez ceux qui savent, autorisent et protègent, avant d’afficher leur surprise lorsque les enquêteurs frappent à leur porte.
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