DÉCRYPTAGE – Ukraine, le front des drones et l’illusion d’une guerre immobile

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
La surveillance permanente a brisé la manœuvre, mais elle n’a pas supprimé la possibilité de la surprise
La guerre en Ukraine a produit de nombreuses leçons, souvent prématurées et presque toujours contradictoires. L’une des plus séduisantes affirme que la guerre de mouvement serait terminée, balayée par l’omniprésence des drones, la surveillance continue et la capacité de frapper presque en temps réel toute concentration d’hommes et de matériels. Le front, dit-on, est devenu transparent. Et si tout est visible, plus rien ne peut bouger.
La réalité est plus complexe. Les drones ont certainement transformé le champ de bataille, mais ils n’ont pas aboli les règles de la guerre. Ils ont rendu leur application plus difficile. La concentration des efforts, l’économie des forces, la liberté d’action et la surprise restent des principes fondamentaux. Seulement, ils doivent désormais être reconstruits dans un environnement saturé de capteurs, d’images, d’interceptions, d’algorithmes et de communications instantanées.
La question n’est donc pas de savoir s’il est encore possible de percer un front. Elle consiste à déterminer quelles conditions politiques, technologiques et organisationnelles peuvent encore rendre possible une véritable offensive.
La fin des grandes concentrations
Dans le conflit ukrainien, les offensives se sont progressivement réduites. Les masses blindées qui caractérisaient les guerres du XXe siècle sont devenues des cibles trop visibles. Même des concentrations relativement modestes peuvent être repérées par de petits drones, suivies sur plusieurs kilomètres et frappées par l’artillerie, des munitions rôdeuses ou des appareils sans pilote guidés directement.
Il en résulte un front raréfié. Il n’existe pas toujours de lignes continues, mais plutôt une constellation de points fortifiés occupés par de petits groupes de soldats. Les infiltrations remplacent souvent les assauts. La prise d’une position, la pose d’un drapeau ou la diffusion d’une vidéo deviennent des moyens de démontrer une progression qui, sur le terrain, peut se limiter à quelques centaines de mètres.
La guerre terrestre n’a pas disparu. Elle s’est fragmentée.
Les hommes restent indispensables pour occuper le terrain, mais ils sont contraints de moins se déplacer, de se disperser davantage et de déléguer aux machines une part croissante de la surveillance, du transport et du combat. Le drone terrestre transporte des munitions, évacue des blessés, ouvre des brèches. Le drone aérien observe, corrige les tirs, attaque. Le soldat est de moins en moins seul, mais aussi de plus en plus exposé à une chaîne de capteurs qui ne dort jamais.
La logistique devient le véritable front
Lorsque la percée devient difficile, la bataille se déplace inévitablement vers l’arrière. Puisqu’il est impossible de détruire rapidement la ligne ennemie, on cherche à la rendre incapable de survivre.
Les routes de ravitaillement, les ponts, les dépôts, les centres de commandement et les bases de drones deviennent des objectifs prioritaires. La logistique doit être dispersée, miniaturisée et multipliée. Les grands convois sont remplacés par de petits transports. Les itinéraires sont protégés par des filets contre les drones. Le ravitaillement de la première ligne est de plus en plus confié à des moyens sans équipage.
Mais une logistique fragmentée est aussi une logistique plus lente. Elle peut maintenir une position, mais elle soutient difficilement une grande offensive. Pour conquérir des dizaines de kilomètres en peu de temps, il faut encore des hommes, du carburant, des munitions, des moyens de déminage, une défense antiaérienne, de l’artillerie et une capacité de commandement. Tout cela doit être concentré. Or c’est précisément cette concentration que les drones rendent dangereuse.
La question centrale devient alors celle de la tromperie.
Tromper l’ennemi avant de le frapper
Une future offensive dans un environnement dominé par les drones ne pourrait pas être improvisée. Elle devrait être précédée de semaines, voire de mois, de collecte de renseignements.
Il faudrait cartographier avec précision les dépôts, les réseaux de communication, les bases d’aéronefs sans pilote, les centres de commandement, les systèmes antiaériens et les voies logistiques. Non pour les frapper immédiatement, mais pour comprendre leur fonctionnement et tenir constamment à jour la liste des objectifs.
Cette phase exige de la discipline. Détruire trop tôt les infrastructures adverses pourrait pousser l’ennemi à modifier leur emplacement et leur organisation. Il vaudrait mieux frapper des moyens isolés, des systèmes radar, des batteries antiaériennes et certains éléments mobiles, tout en laissant intacte la structure principale jusqu’au moment décisif.
Dans le même temps, ses propres forces devraient être rapprochées du secteur choisi sans révéler la véritable ampleur du déploiement. C’est ici que les vieilles ruses de guerre redeviennent étonnamment modernes.
De faux véhicules blindés, de fausses batteries, des cibles thermiques, des convois leurres et des véhicules sans équipage pourraient être volontairement exposés à la surveillance adverse. L’objectif serait double : épuiser les munitions ennemies et le convaincre qu’il a déjà détruit la majeure partie des forces destinées à l’attaque.
Le précédent du Kosovo reste instructif. En 1999, les forces serbes réussirent à réduire l’efficacité de la campagne aérienne occidentale grâce à la dispersion, au camouflage, à la mobilité et à l’emploi systématique de faux objectifs. Aujourd’hui encore, il n’existe aucun accord sur le nombre réel de matériels détruits, mais il est certain qu’une part importante des bombes a frappé des structures sans valeur.
À l’époque des algorithmes, la tromperie pourrait devenir encore plus sophistiquée. Un système automatique de reconnaissance d’images tend à reproduire certains critères et certaines préférences. Il peut être entraîné, mais il peut aussi être trompé. Lui montrer ce qu’il s’attend à voir revient à orienter ses choix et à le pousser à frapper de faux objectifs.
La guerre des drones devient ainsi aussi une guerre contre la logique du programme qui les guide.
À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Israël face au mur de l’autonomie militaire
Le prix politique du silence
Une telle stratégie aurait toutefois un coût difficile à accepter. Pour qu’elle fonctionne, il faudrait laisser l’ennemi diffuser publiquement les images de ses faux succès sans les démentir.
Autrement dit, pendant que l’adversaire annonce avoir détruit des chars, de l’artillerie et des dépôts, le gouvernement qui prépare l’offensive devrait garder le silence. Il devrait laisser sa propre opinion publique croire, au moins temporairement, à une succession de défaites.
C’est probablement la partie la plus compliquée.
La communication politique contemporaine exige des réponses immédiates. Chaque vidéo doit être commentée, chaque affirmation démentie, chaque attaque transformée en preuve de sa propre efficacité. Mais chaque déclaration fournit des informations gratuites à l’ennemi. Confirmer ou nier revient à l’aider à évaluer les dégâts réels.
Les grandes opérations de tromperie du passé, à commencer par celles qui précédèrent le débarquement de Normandie, furent possibles aussi grâce au contrôle de l’information. Aujourd’hui, ce contrôle n’existe plus. Il existe des millions de téléphones, des satellites commerciaux, des canaux privés et des réseaux sociaux.
Le silence stratégique reste possible, mais il exige une relation de confiance entre les citoyens et les institutions. Si cette confiance fait défaut, le vide d’information est immédiatement rempli par la propagande adverse. La réserve ne peut donc pas être improvisée pendant la bataille. Elle doit être préparée dès le temps de paix, en habituant l’opinion publique à une communication militaire moins fréquente, moins détaillée et souvent différée.
Il ne s’agit pas de mentir. Il s’agit d’expliquer après, et non pendant, et de ne pas livrer à l’adversaire le récit en direct de ses propres intentions.
Frapper la structure, pas seulement la ligne
Quelques jours avant l’offensive, devrait commencer la véritable phase de destruction. Dépôts, ponts, voies ferrées, centres de commandement et réseaux de communication devraient être frappés simultanément par l’artillerie, les bombes guidées, les missiles et les munitions rôdeuses.
L’objectif ne serait pas simplement d’infliger des pertes, mais de paralyser le système adverse. Une ligne d’infanterie isolée, privée de ravitaillement, d’ordres et de communications, peut s’effondrer sans être anéantie.
La guerre électronique jouerait un rôle particulier. Des drones brouilleurs pourraient interrompre les liaisons radio et dégrader les terminaux satellitaires au sol. Il ne serait pas nécessaire de frapper les satellites : il suffirait de rendre impossible la réception de leur signal dans le secteur de l’offensive.
La destruction préalable des radars et des défenses antiaériennes pourrait également permettre l’emploi d’hélicoptères, surtout dans des conditions météorologiques défavorables aux petits drones. Des groupes de commandos pourraient être transportés derrière les lignes afin de frapper les convois, les nœuds logistiques et les postes de commandement, donnant l’impression que l’ensemble du dispositif a été pénétré.
Ces unités légères, elles-mêmes équipées de drones, auraient pour mission d’amplifier le désordre plus que d’occuper durablement le terrain.
La percée doit être rapide
L’attaque terrestre devrait commencer presque simultanément. La fenêtre utile serait brève. Elle pourrait être créée par le mauvais temps, la fumée, la saturation électronique ou la neutralisation temporaire des systèmes d’observation.
À ce moment-là, les véhicules blindés redeviendraient utiles, mais pas comme protagonistes isolés. Ils devraient avancer aux côtés de drones terrestres chargés du déminage, de la protection rapprochée, de l’ouverture des brèches et de la défense contre d’autres drones.
L’objectif devrait être ambitieux : pénétrer de plusieurs dizaines de kilomètres dans les premières vingt-quatre heures, avant que l’ennemi ne puisse se réorganiser. Une progression lente perdrait rapidement tout avantage. Les communications seraient rétablies, les renforts arriveraient et de nouvelles lignes défensives apparaîtraient plus en arrière.
La véritable difficulté ne serait pas seulement de commencer l’offensive, mais de savoir quand l’arrêter. Toute pénétration crée des flancs vulnérables et allonge les lignes logistiques. Aller trop loin pourrait transformer le succès initial en piège.
La manœuvre devrait donc être conçue non comme une course indéfinie, mais comme une succession de coups limités, soigneusement préparés et répétés dans différents secteurs.
La supériorité technologique ne suffit pas
Une opération de ce type exigerait d’immenses capacités industrielles et organisationnelles. Il faudrait des milliers de drones, suffisamment de munitions, des systèmes de guerre électronique, des moyens de tromperie, des infrastructures protégées et une chaîne de commandement capable de coordonner les forces terrestres, aériennes et numériques.
Il ne suffit pas d’acheter davantage de technologie. Il faut l’intégrer.
C’est l’une des principales leçons de la guerre en Ukraine. Un drone peu coûteux peut détruire un moyen très cher, mais une masse de drones ne produit pas automatiquement une stratégie. Elle peut immobiliser un front, user l’adversaire et rendre la manœuvre plus difficile. Elle ne peut pas, à elle seule, remplacer la capacité de concentrer les efforts au moment décisif.
La guerre reste une compétition entre systèmes politiques, industriels et militaires. L’emporte celui qui parvient à produire, à s’adapter et à coordonner plus rapidement.
L’Europe face à la nouvelle guerre
Pour les armées européennes, la question est particulièrement délicate. Beaucoup ont été conçues pour des opérations limitées, avec une supériorité aérienne assurée et des lignes logistiques relativement protégées. Le front ukrainien montre au contraire un environnement dans lequel chaque véhicule peut être observé, chaque transmission localisée et chaque dépôt frappé.
Il faut davantage de moyens, davantage de stocks et surtout une autre mentalité. La dispersion, le camouflage, la discipline électromagnétique et la tromperie doivent redevenir centrales dans l’entraînement. La capacité à combattre sans communications continues, sans couverture satellitaire stable et sans supériorité aérienne garantie ne peut plus être considérée comme une exception.
L’industrie devra également changer. Il n’est pas soutenable de se défendre contre des drones coûtant quelques milliers d’euros uniquement avec des missiles qui en valent des centaines de milliers. Il faut des systèmes à plusieurs niveaux : brouillage électronique, canons, armes à énergie dirigée, intercepteurs économiques et protections passives.
La guerre des drones est aussi une guerre des coûts. Celui qui dépense cent pour abattre une arme qui vaut un peut gagner la défense immédiate et perdre la campagne.
Le front n’est pas immobile : il est en attente
Les drones n’ont pas rendu la manœuvre impossible. Ils ont énormément augmenté le prix de l’erreur.
Pour percer un front moderne, il faut de la préparation, de la tromperie, du silence, une supériorité informationnelle, la capacité de frapper en profondeur et une exécution rapide. Il faut aussi des gouvernements capables de résister à la tentation de transformer chaque opération en spectacle public.
La transparence du champ de bataille n’est pas absolue. C’est une condition qu’il faut manipuler. Celui qui parvient à montrer à l’ennemi une fausse réalité conserve encore la possibilité de la surprise.
La guerre de mouvement n’est donc pas morte. Elle est devenue plus rare, plus coûteuse et plus complexe. Elle ne dépend pas seulement des chars, de l’artillerie ou des drones, mais de la capacité à les faire agir comme les éléments d’un même dessein.
Le front ukrainien paraît immobile parce qu’aucune des deux parties ne possède encore, dans une mesure suffisante, tous les instruments nécessaires pour le briser. Mais l’immobilité ne signifie pas un équilibre éternel. Elle signifie que la prochaine véritable innovation ne sera pas nécessairement une nouvelle arme.
Elle pourrait être le retour, sous des formes technologiques différentes, de l’art le plus ancien de la guerre : convaincre l’ennemi qu’il voit tout, précisément au moment où on lui cache l’essentiel.
À lire aussi : TRIBUNE – Saul Alinsky, l’Art de la Guerre Civile ?
#Ukraine, #GuerreUkraine, #UkraineWar, #Drones, #DroneWarfare, #GuerreDesDrones, #TechnologieMilitaire, #Défense, #AnalyseMilitaire, #StratégieMilitaire, #Géopolitique, #ConflitUkraine, #FrontUkrainien, #ForcesArmées, #InnovationMilitaire, #GuerreÉlectronique, #ISR, #Reconnaissance, #Artillerie, #Blindés, #LogistiqueMilitaire, #Camouflage, #TromperieMilitaire, #DéceptionStrategy, #Renseignement, #OTAN, #Russie, #EuropeDéfense, #SécuritéInternationale, #DoctrineMilitaire, #CombatModerne, #MunitionsRôdeuses, #IA, #IntelligenceArtificielle, #Décryptage, #AnalyseGéopolitique, #Sécurité, #DéfenseEuropéenne, #InnovationDéfense, #ChampDeBataille
