TRIBUNE – L’ambassadeur a dit la vérité (?), il doit être exécuté (?)

Par Jean Daspry, Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Un diplomate doit savoir que ses paroles peuvent toujours être utilisées » (Sir Anthony Eden, 1965). Raison de plus quand le diplomate a rang d’Ambassadeur et est affecté dans un pays où les relations de ce dernier avec la France sont pour le moins tumultueuses. Ce qui est le cas avec l’Algérie du très roué Président Abdlemadjid Tebboune. Manifestement, notre actuel chef de mission diplomatique, très fraîchement retourné à la Villa des Oliviers après une année de brouille diplomatique, n’a rien compris à ce pays. Le feuilleton qui s’apparente à l’affaire Romatet, du nom de notre Ambassadeur, Haut Représentant de la République française en Algérie, connait chaque jour de nouveaux rebondissements des deux côtés de la Méditerranée[1]. Le moins que l’on puisse dire est qu’ils ne sont pas à son avantage. Le diplomate aux cheveux teints joue, désormais à son corps défendant, le rôle peu enviable de « punching ball » entre Paris et Alger. Et cela après ses propos peu diplomatiques et peu réfléchis sur la question sensibles du nombre des visas accordés aux ressortissants algériens désireux de venir en France, le pays qu’il détestent le plus au monde. En dépit des avanies qu’il subit, l’Ambassadeur reste droit dans ses bottes alors qu’il aurait déjà dû quitter son affectation depuis belle lurette. L’Ambassadeur outragé, l’Ambassadeur brisé, l’Ambassadeur martyrisé mais l’Ambassadeur toujours pas libéré de ses nobles fonctions.
L’ambassadeur outragé ! L’ambassadeur brisé ! L’ambassadeur martyrisé !
Jamais à notre connaissance, dans un passé récent et plus éloigné, un Ambassadeur en poste à l’étranger n’a fait l’objet de telles critiques virulentes sur sa manière de faire tant de la part des plus hautes autorités de l’exécutif français que de leurs homologues du pays de résidence, l’Algérie dans le cas d’espèce.
La volée de bois vert parisienne : Jupiter est en colère
Dès la prise de conscience du tollé provoqué dans les cercles politiques français – notamment à droite de l’échiquier politique[2] – par les déclarations romatiennes maladroites, Emmanuel Macron et ses courtisans n’ont de cesse de désavouer notre Ambassadeur à Alger avec une violence rarissime dans le microcosme diplomatique. Rappelons que, dans un entretien accordé au média algérien TSA, le 14 juillet 2026, Stéphane Romatet détaille la nouvelle feuille de route de la France dans ses relations avec l’autre versant de la Méditerranée en évoquant, notamment, un retour aux chiffres des visas accordés avant la crise : 250 000 par an. Citons les principales déclarations à charge contre Stéphane Romatet ! Elles valent le détour. Le 22 juillet 2026, Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement, déclare que « le président de la République a tenu à corriger les propos de notre ambassadeur en Algérie, qui ont été très relayés, ces derniers jours, sur notamment le nombre de visas » et a même précisé qu’« il n’y a aucun objectif chiffré en matière de visas et il n’y a aucun laxisme de la part de la France ». Le mot correction – comme celle infligée à un enfant capricieux – vaut son pesant d’or. Dans la foulée, le Quai d’Orsay en rajoute une petite couche. Lors du compte-rendu du conseil des ministres du 22 juillet, le Ministre de l’intérieur, Laurent Nunez recadre le diplomate en renchérissant en ces termes : « J’ai participé aux discussions avec l’Algérie. On n’a jamais évoqué le sujet ». Le désaveu est cinglant. Fermez le ban. Mais, il y a pire de l’autre côté de la Méditerranée.
L’humiliation suprême algérienne : Tebboune se paie notre tête
L’affaire Romatet ne pouvait pas rester sans réaction de la clique corrompue au pouvoir à Alger. C’est désormais chose faite. Le 27 juillet 2026, c’était au tour du magnanime Président Abdelmadjid Tebboune de revenir sur cette affaire de visas. Si l’on en croit TSA, le problème, pour l’Algérie, est que « dans les débats en France, la question des visas est abordée comme s’il s’agissait d’une revendication algérienne dans le cadre des discussions pour la relance de la relation bilatérale. D’où cette mise au point ferme du président Tebboune », manifestement soucieux de ne pas passer pour un quémandeur. Quoi qu’il en soit, « pour le chef de l’État, l’ambassadeur de la République française en Algérie a cru devoir parler du sujet des visas « comme étant un geste, mais l’Algérie n’a jamais demandé ce geste-là […] il a cru bien faire à son niveau, mais la désinformation, c’est la culture des mauvais, parce qu’ils n’affrontent pas la réalité » », rapporte TSA de l’allocution présidentielle algérienne. On croit rêver à découvrir la vacuité et la duplicité de cette prose. Terrain miné, on marche sur des œufs, la sortie de crise souhaitée par l’Élysée n’a rien du chemin pavé de roses. Excès de zèle, démonstration de bonne volonté, main tenue ? En tout cas, nulle trace des « quotas ». Pour Xavier Driencourt, ancien Ambassadeur de France en Algérie – dont notre Ambassadeur aurait pu s’inspirer dans ses propos -, le très habile Président algérien « a saisi cette phrase pour parler de quotas »[3]. C’est la parabole de l’arroseur arrosé qui fonctionne à merveille dans la sphère diplomatique. Affaire à suivre.
Notons au passage que plus nous octroyons manu larga des visas aux ressortissants algériens, en particulier aux étudiants (ce dont Stéphane Romatet se félicite encore récemment), plus l’enseignement du français en Algérie recule sur ordre du gouvernement ![4] Cherchez l’erreur. Sommes-nous devenus à ce point masochiste pour ne pas en tirer les conclusions diplomatiques qui s’imposent ? Nous attendons avec intérêt la réaction des autorités françaises. Pendant que l’Algérie ferme peu à peu l’enseignement du français, les ministres de l’Éducation successifs poussent, depuis Najat Vallaud-Belkacem, pour qu’on enseigne l’arabe à l’école de la République française. Ainsi va le monde…
En dépit de ce qui précède et qui aurait valu quelques sérieux problèmes administratifs à certains de ses collègues placés dans pareille circonstance, l’illustrissime Stéphane Romatet est toujours fidèle à son poste auquel il semble s’attacher comme une bernique à son rocher. Décidemment, la soupe est bonne, pour ne pas dire le couscous.
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Mais l’ambassadeur toujours pas libéré de ses nobles fonctions
À ce stade de notre analyse, il n’est pas inutile de s’interroger sur la genèse des déclarations de notre Ambassadeur à Alger qui ne sont pas dans les habitudes de ses prédécesseurs qui s’en sont tenus à une stricte et salutaire cure de silence médiatique vis-à-vis des médias algériens aux ordres. De deux choses l’une, soit les déclarations de notre diplomate relèvent d’une initiative personnelle malheureuse, soit elles sont le fruit d’une initiative jupitérienne hasardeuse.
L’initiative personnelle malheureuse : une faute lourde
Quelle mouche aurait piqué le discret Stéphane Romatet pour le conduire à s’épancher dans les manchettes d’un média algérien peu suspect de sympathie à l’égard de notre pays sur des sujets particulièrement sensibles, à l’instar de celui des visas ? Nous pouvons envisager une hypothèse parmi d’autres : le souci de plaire à son maître et d’en faire trop sans s’en rendre compte. Il est vrai que la courtisanerie n’a pas de limite chez les prétendus Grands serviteurs de l’État macronien, les lèche-Berlutti de tout poil. Alors, l’Ambassadeur aurait commis une faute particulièrement lourde et impardonnable pour un diplomate de son rang ayant fréquenté les cabinets ministériels. Dans ces conditions, il serait redevable d’une sanction pouvant aller du simple avertissement à la révocation. Pour mémoire, lorsqu’il fut Secrétaire général, Directeur général de l’administration et de la modernisation (DGAM) du Quai d’Orsay, de 2008 à 2009 sous le règne de Nicolas Sarkozy, n’a pas fait preuve d’une grande mansuétude à l’égard de ses collègues soupçonnés de vétilles ou de faits imaginaires. S’il était lourdement sanctionné, comme il le mérite dans une administration qui se veut exemplaire (comme dans l’affaire Fabrice Aidan dont nous n’entendons curieusement plus parler !), ce ne serait qu’un juste de retour des choses, une sorte de retour à l’envoyeur, un effet boomerang, voire le résultat d’une justice immanente qui le punirait par là où il a péché. Ainsi, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes diplomatiques.
Rappelons que l’humaniste Stéphane Romatet n’avait pas cru opportun de mentionner le sort de Christophe Gleyzes dans son morceau de bravoure médiatique, son numéro d’aplaventrisme, vraisemblablement pour ne pas froisser des autorités algériennes très susceptibles sur le sujet ! Excès de zèle, pudeur mal placée …
L’initiative jupitérienne hasardeuse : un nouveau faux-pas diplomatique
Quelle mouche aurait piqué le volubile Emmanuel Macron pour donner instruction – directe ou indirecte – à Stéphane Romatet de s’épancher en long, en large et en travers dans les manchettes d’un média algérien peu suspect de sympathie à l’égard de notre pays afin de marquer l’entrée dans une nouvelle ère ? Saisissant l’occasion fournie par un léger réchauffement dans les relations franco-algériennes et par le retour de l’Ambassadeur au bercail après une aussi longue absence, Jupiter aurait souhaité faire un coup médiatique, sa martingale favorite. De cette façon, il donnait un gage à la communauté algérienne en France tout en pratiquant sa diplomatie favorite à l’égard de l’Algérie, la repentance à coups de visas distribués à gogo … avec le résultat que l’on sait. Du billard à trois bandes, son jeu privilégié sur la scène internationale. De manière machiavélique et cynique, il aurait imaginé que si les choses tournaient mal, il disposerait du bouc émissaire tout trouvé, le chef de mission diplomatique à Alger connu pour son aplaventrisme. Et, le tour est joué. Ni vu, ni connu, je t’embrouille. Tant pis pour la crédibilité de la diplomatie française. Une autre question est dès lors posée. Alors qu’il a déjà dépassé l’âge légal de la retraite, pourquoi notre Ambassadeur ne s’est-il pas défendu en mettant sur la table les pièces à conviction du forfait jupitérien ? À ce jour, confessons-le, nous ne disposons pas de la réponse idoine. Les voies du Seigneur sont impénétrables.
À ce stade de l’évolution de ce dossier, une autre question mérite d’être posée à froid. De quelles protections diverses et variées, Stéphane Romatet bénéficie-t-il pour passer à travers les gouttes en dépit de la gravité de la faute qu’il a commise avec son entretien accordé au média algérien TSA. L’avenir nous apportera peut-être la réponse à cette question lancinante. Celle que le très objectif quotidien Le Monde, meilleur Ambassadeur de la cause algérienne, n’ose pas soulever dans ses colonnes, vraisemblablement par pudeur de gazelle[5]. Il vaut mieux démolir Bernard Arnault dans six articles à charge[6].
De la servitude volontaire !
« Mais le diplomate sait que rien de ce qu’il fait et ce qu’il dit n’est indifférent à ses interlocuteurs. Il lui faut trouver le mot juste dans la représentation. La parole doit être bien pensée, les actes réfléchis » (Raoul Delcorde, 2021). Manifestement, Stéphane Romatet ignore les règles élémentaires de la communication dans les relations internationales[7]. Il est vrai que cet énarque bon teint, gauche caviar à la sauce Kouchner, est sorti de l’ENA au Ministère de la Défense avant d’intégrer la Maison des bords de Seine où sévissait déjà son épouse, Agnès Espagne. Peut-être que ce courtisan à l’échine souple a conservé des restes du langage plus rugueux des militaires ? Dans la diplomatie, les mots ont un sens. Dire ce qu’il faut faire au bon moment est un élément essentiel de la diplomatie. Dans cette discipline, pour être écouté, il faut peu communiquer. L’art de la diplomatie ne consiste-t-il pas parfois à trouver les mots justes pour expliquer des choses complexes ? À l’évidence, Stéphane Romatet a un gros problème avec l’utilisation de la langue diplomatique. C’est précisément ce choix de récit incolore et inodore de la presse de la bienpensance sur cette affaire qui nous invite aujourd’hui à nous interroger avec objectivité mais sans faux semblant. En plagiant la chanson de Guy Béart, nous pourrions légitimement dire : l’Ambassadeur a dit la vérité ( ?), il doit être exécuté ( ?)[8].
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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Jean Daspry, France-Algérie : de Charybde en Scylla, www.lediplomate.media, 20 juillet 2026.
[2] Bruno Retailleau souligne dans le contexte de nos relations tumultueuses avec l’Algérie que « La diplomatie n’est pas l’aplaventrisme ».
[3] Victoire Riquetti, Polémique des visas algériens : Tebboune ne fait pas la manche !, www.bvoltaire.fr , 28 juillet 2026.
[4] Arnaud Florac, Nouveau recul de l’enseignement du français en Algérie, sur ordre du gouvernement, www.bvoltaire.fr , 28 juillet 2026.
[5] Hamid Nasri/Simon Roger, Alger tente d’éteindre la polémique sur les visas, Le Monde, 29 juillet 2026, p. 10.
[6] M. B., Arnault limites, Le Canard enchaîné, 29 juillet 2026, p. 1.
[7] Jean Daspry, Des ambassadeurs des plateaux de télévision !, www.lediplomate.media , 28 juillet 2026.
[8] La vérité, chanson de Guy Béart, 1968.
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