DÉCRYPTAGE – Ukraine : Le laboratoire militaire qui rapproche la Russie et la Corée du Nord

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Les missiles de Pyongyang reviennent sur le champ de bataille
La guerre en Ukraine continue de dévorer des hommes et des munitions, mais elle transforme surtout le front en un immense laboratoire où sont testés des armements, corrigées des doctrines et construites des alliances destinées à survivre au conflit. Le possible déploiement dans la région russe de Voronej d’une unité nord-coréenne, composée d’environ quatre-vingt-dix militaires, de six lanceurs mobiles et de 120 missiles balistiques tactiques KN-23 et KN-24, doit être interprété dans cette perspective.
Selon les services de renseignement militaire ukrainiens, cette unité serait intégrée à la 112e brigade de missiles russe. Il ne s’agirait donc pas d’une simple livraison de munitions, mais d’une forme plus avancée d’intégration opérationnelle : personnel nord-coréen, commandement russe, sélection conjointe des cibles et évaluation immédiate des résultats.
Sa localisation à Voronej permettrait de frapper une partie importante du territoire ukrainien tout en maintenant les hommes et les équipements à l’intérieur de la Fédération de Russie. Le KN-23, crédité d’une portée proche de 700 kilomètres et équipé d’une charge militaire d’environ 500 kilogrammes, pourrait menacer des aérodromes, des dépôts, des nœuds ferroviaires, des centres logistiques et des concentrations militaires situées à l’arrière. Le KN-24, doté d’une portée inférieure mais néanmoins significative, serait destiné à des objectifs opérationnels plus proches du front.
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La véritable révolution concerne la précision
Les missiles nord-coréens avaient déjà été employés contre l’Ukraine, révélant initialement des limites évidentes : faible précision, pannes en vol et pourcentage réduit de projectiles capables d’atteindre la zone désignée. La nouveauté résiderait dans l’intervention technologique russe sur les systèmes de guidage, de navigation et de contrôle.
Des sources ukrainiennes affirment que la marge d’erreur serait passée d’un à trois kilomètres à quelques mètres. Une telle transformation, si elle était confirmée par des vérifications indépendantes, serait extraordinaire et ne pourrait pas résulter d’un simple réglage technique. Elle supposerait le remplacement ou la révision profonde des dispositifs de guidage inertiel et satellitaire, des calculateurs embarqués, des capteurs et des procédés de correction de trajectoire.
La valeur stratégique de ces améliorations dépasse le théâtre ukrainien. La Russie reçoit de grandes quantités de munitions et de missiles ; la Corée du Nord obtient ce qu’elle n’aurait jamais pu acquérir grâce à ses propres exercices : des données réelles sur le comportement des projectiles sous le feu, l’efficacité des défenses occidentales, les contre-mesures électroniques et la résistance des composants.
Il s’agit du même mécanisme que celui observé avec les drones iraniens de la famille Shahed, transformés en Russie en Geran grâce à des modifications apportées à la navigation, aux communications, aux charges militaires et aux tactiques d’emploi. Moscou ne se contente pas d’importer des armes : elle les intègre à son appareil militaire, les perfectionne et restitue aux fournisseurs des connaissances susceptibles d’accélérer leur développement militaire.
La bataille des intercepteurs
L’augmentation de l’emploi de missiles balistiques répond à une nécessité précise. Les défenses ukrainiennes disposent de peu de systèmes capables de contrer efficacement des cibles descendant à très grande vitesse selon des trajectoires difficiles à prévoir. Les intercepteurs des systèmes Patriot sont coûteux, disponibles en quantités limitées et dépendent des livraisons occidentales.
La Russie peut donc utiliser les KN-23 et KN-24 pour accroître la masse des attaques et contraindre Kiev à consommer ses munitions les plus précieuses. Les missiles de croisière, les drones et les leurres saturent les moyens de surveillance ; les vecteurs balistiques sont ensuite dirigés contre les objectifs les plus importants. Il n’est pas nécessaire que chaque missile atteigne sa cible : il suffit d’obliger l’Ukraine à utiliser des intercepteurs difficiles à remplacer.
Les 120 projectiles attribués à la nouvelle unité ne modifieraient pas, à eux seuls, l’issue de la guerre. Ils pourraient cependant soutenir plusieurs semaines d’attaques intensives ou être conservés pour des campagnes concentrées contre le réseau énergétique, les aérodromes et les liaisons ferroviaires. Leur valeur dépendrait donc de leur mode d’emploi, et pas seulement de leur nombre.
Les soldats nord-coréens et la guerre moderne
L’arrivée éventuelle de 30 000 militaires nord-coréens supplémentaires, voire de 50 000 hommes selon les estimations les plus élevées, doit encore être vérifiée. Toutefois, des milliers de soldats de Pyongyang ont déjà combattu dans la région de Koursk, aux côtés des forces russes engagées contre la tête de pont ukrainienne. L’envoi de soldats du génie et d’ouvriers militaires destinés au déminage et à la reconstruction est également prévu.
Pour Pyongyang, le coût humain peut être considéré comme acceptable en échange de technologies, d’énergie, de devises, de denrées alimentaires et d’une assistance industrielle. Les militaires nord-coréens acquièrent une expérience dans la guerre des drones, le combat électronique, la dispersion des unités et les opérations menées sous une surveillance satellitaire permanente. Ces connaissances pourraient être transférées dans la péninsule coréenne et modifier les équilibres avec Séoul.
La demande ukrainienne d’une coopération plus étroite avec la Corée du Sud découle de cette prise de conscience. Kiev offre son expérience dans le domaine des drones et des informations sur les armements nord-coréens ; Séoul pourrait fournir des munitions, des systèmes de défense aérienne et des capacités industrielles. Mais une implication directe de la Corée du Sud pousserait probablement Moscou à renforcer encore son assistance militaire à Pyongyang.
Un axe industriel contre l’Occident ?
La Corée du Nord aurait déjà fourni des millions d’obus d’artillerie et de mortier, des lance-roquettes, des systèmes d’artillerie et au moins 148 missiles balistiques. En échange, la Russie pourrait contribuer au renforcement des usines nord-coréennes, notamment des installations souterraines protégées par des remblais et construites à grande profondeur.
Sur le plan géoéconomique, une division internationale du travail militaire est en train d’apparaître. Pyongyang dispose d’une main-d’œuvre peu coûteuse, de stocks importants et d’usines organisées pour assurer une production continue. Moscou offre des matières premières, des technologies, une expérience opérationnelle et un accès à des circuits commerciaux capables d’atténuer les effets des sanctions.
L’Occident soutient l’Ukraine avec des armes, des renseignements et une assistance financière ; la Russie et la Corée du Nord développent une coopération fondée sur les munitions, les effectifs militaires et les transferts technologiques. La différence réside dans le fait que la relation entre Moscou et Pyongyang, consacrée par le traité de juin 2024, prend progressivement une dimension permanente.
La conséquence la plus grave ne concerne pas seulement Kiev. Lorsque la guerre prendra fin, la Corée du Nord pourrait disposer de missiles plus précis, d’usines plus efficaces et d’unités formées dans un conflit de haute intensité. L’Ukraine ne modifie donc pas seulement l’équilibre militaire européen : elle contribue indirectement à construire le futur équilibre stratégique de l’Asie orientale.
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