DÉFENSE – L’Allemagne remet l’uniforme et prépare l’Europe de l’après-Amérique

DÉFENSE – L’Allemagne remet l’uniforme et prépare l’Europe de l’après-Amérique

lediplomate.media — imprimé le 19/07/2026
L’Allemagne remet l’uniforme
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Berlin veut devenir le pivot militaire du continent, mais derrière le réarmement se cachent la crise industrielle, la fragilité politique et de nouvelles dépendances européennes

L’Allemagne se prépare à la guerre alors qu’elle ne parvient pas encore à décider ce qu’elle veut devenir en temps de paix. Tel est le paradoxe qui accompagne la première stratégie militaire globale de la République fédérale : un pays traversé par la récession industrielle, le vieillissement démographique, la crise de son modèle énergétique et la progression de l’opposition nationaliste décide de confier au réarmement la mission de reconstruire sa centralité européenne.

Le chancelier Friedrich Merz promet de transformer la Bundeswehr en la plus puissante force conventionnelle du continent et d’atteindre une supériorité technologique d’ici 2039. Le projet prévoit au moins 460 000 hommes entre militaires d’active et réservistes, un budget de défense d’environ 160 milliards d’euros d’ici 2029 et une longue série d’investissements dans les véhicules blindés, les avions, les satellites, les missiles, la défense antiaérienne et les aéronefs sans pilote.

Il ne s’agit pas seulement d’augmenter les dépenses. Berlin veut modifier la place de l’Allemagne au sein de l’Europe. Pendant la guerre froide, le réarmement allemand avait été accepté parce qu’il était intégré dans un système dominé par les États-Unis. Aujourd’hui, l’Allemagne se prépare au contraire à utiliser sa puissance militaire pour construire un système continental dans lequel les armées des États plus petits dépendraient, au moins en partie, de l’industrie, des procédures, des communications et du commandement allemands.

Le réarmement devient ainsi la continuation de la politique industrielle par d’autres moyens.

L’Amérique se retire, Berlin occupe l’espace

L’ensemble du projet repose sur une prévision désormais considérée en Allemagne comme presque inévitable : les États-Unis seront moins présents en Europe, moins disposés à financer la sécurité du continent et davantage concentrés sur l’Asie et la compétition avec la Chine.

Berlin n’imagine pas une disparition immédiate de la protection américaine. Elle se prépare cependant à un affaiblissement progressif du parapluie des États-Unis et veut empêcher que le vide soit rempli par la France, la Pologne ou des coalitions régionales indépendantes.

La formule retenue est celle de la « nation-cadre » : l’Allemagne fournit la structure principale, tandis que les autres pays ajoutent des unités, des compétences spécialisées et des ressources. Formellement, chaque État conserve sa souveraineté. Concrètement, celui qui entre dans le système allemand finit par adopter ses équipements, ses schémas opérationnels, ses procédures de commandement et ses critères d’entraînement.

C’est une construction habile, parce qu’elle évite de proclamer ouvertement une suprématie allemande qui provoquerait inévitablement des résistances. Il n’est pas proposé de créer une armée européenne unifiée, politiquement irréalisable, mais un réseau d’armées nationales de plus en plus intégrées autour de la Bundeswehr.

La différence est décisive. Une armée européenne supposerait une souveraineté commune, un gouvernement politique et une chaîne de commandement partagée. Le système imaginé par Berlin conserve au contraire les drapeaux nationaux, mais concentre progressivement les capacités réelles autour du pays qui possède le plus d’argent, l’industrie la plus forte et la plus grande capacité à soutenir des programmes militaires de longue durée.

L’Allemagne ne demande pas à l’Europe de devenir un État. Elle lui demande de devenir un système militaire allemand sans le dire ouvertement.

De l’Allemagne pour l’Europe à l’Europe pour l’Allemagne

Pendant des décennies, la République fédérale a présenté sa politique comme une contribution à la construction européenne. L’intégration servait aussi à rassurer les voisins : la puissance économique allemande serait contenue dans des institutions communes, des règles partagées et des contraintes multilatérales.

La nouvelle orientation renverse progressivement cette logique. L’Allemagne continue de parler de responsabilité envers l’Europe, mais elle utilise l’Europe comme espace de projection de sa propre force.

L’exemple le plus avancé est celui des Pays-Bas. Les brigades de l’armée néerlandaise ont été progressivement intégrées aux divisions allemandes. Il en résulte un niveau de dépendance militaire sans précédent entre deux membres de l’Alliance atlantique. Les Pays-Bas conservent officiellement leurs forces armées, mais une part croissante de la doctrine, de l’entraînement, des équipements et de la planification dépend de la structure allemande.

Les conséquences industrielles sont évidentes. Une armée intégrée doit utiliser des moyens compatibles. Cette compatibilité favorise inévitablement les producteurs du pays qui fournit l’architecture principale. L’achat de chars Leopard 2, de systèmes de communication, de véhicules et de munitions allemands n’est pas seulement un choix commercial : il devient le prix de l’intégration.

Le modèle néerlandais est observé à Berlin comme un laboratoire. S’il fonctionne, il pourra être étendu vers l’Europe centrale, orientale, baltique et scandinave. La Roumanie et la République tchèque ont déjà intégré certaines brigades dans les structures allemandes. Des relations militaires de plus en plus étroites concernent également l’Autriche, la Norvège, la Suède et l’Estonie.

La carte de l’influence allemande suit ainsi une géographie précise : elle part du cœur industriel du continent, remonte vers le Nord et s’étire vers l’Est, le long de l’arc exposé à la Russie.

La menace russe comme ciment politique

La Russie constitue le fondement militaire et psychologique de l’ensemble du projet. Sans la guerre en Ukraine, un réarmement allemand de cette ampleur aurait rencontré des résistances sociales et politiques beaucoup plus fortes. L’invasion russe a fourni la justification nécessaire pour dépasser les tabous de l’après-guerre.

Mais il serait naïf de croire que le projet est né en février 2022. L’idée d’une Allemagne « nation-cadre » avait déjà été formulée plusieurs années auparavant. La guerre a accéléré un processus préparé depuis longtemps dans les milieux politiques, industriels et militaires allemands.

L’expérience de la Libye en 2011 avait mis en évidence la faiblesse européenne : la France et le Royaume-Uni avaient dirigé l’intervention, mais sans les capacités américaines, l’opération serait rapidement devenue insoutenable. Il manquait le ravitaillement en vol, le renseignement, les munitions, les moyens de transport et la coordination.

L’Allemagne comprit alors que l’autonomie européenne ne naîtrait pas de déclarations politiques solennelles, mais de la capacité à organiser les dépendances. Celui qui fournit le système de commandement, la logistique, les ateliers, les munitions et les équipements essentiels n’a pas besoin d’imposer des ordres explicites : il exerce déjà une forme de pouvoir structurel.

Le danger russe rend ce dessein plus acceptable. Les pays d’Europe orientale, inquiets d’une éventuelle réduction de l’engagement américain, peuvent considérer l’Allemagne comme un substitut nécessaire. Berlin offre des troupes, des investissements, des infrastructures et l’accès à son industrie. En échange, elle obtient une intégration militaire et une influence politique.

Il s’agit d’une relation de sécurité, mais pas d’une relation entre égaux.

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Le géant militaire aux jambes bureaucratiques

Une distance considérable sépare toutefois l’ambition de la réalité. La Bundeswehr porte encore les traces de trente années de réductions, de reports et de désintérêt. Le personnel, les dépôts, les munitions, les ateliers, les pièces de rechange et les infrastructures adaptées font défaut.

Le système d’acquisition est lent et fragmenté. L’augmentation des fonds ne garantit pas automatiquement la création de capacités militaires. Signer un contrat est relativement simple ; construire des usines, former des techniciens, mettre en place des chaînes d’approvisionnement et livrer des systèmes complexes demande des années.

L’Allemagne risque ainsi de répéter l’erreur typique des classes dirigeantes formées à l’époque de la mondialisation : croire que l’argent peut remplacer le temps, la main-d’œuvre, l’organisation et la disponibilité des matières premières.

Le recrutement constitue également un problème. Un pays qui vieillit et qui a présenté pendant des décennies la guerre comme un vestige du passé doit maintenant convaincre des centaines de milliers de jeunes de porter l’uniforme. Le gouvernement parle d’une force capable de combattre, mais une part importante de la population continue de considérer le service militaire comme étranger à son expérience et à ses attentes.

Le soutien à l’augmentation des dépenses de défense s’est accru, mais il reste conditionnel. Les Allemands peuvent accepter le réarmement tant qu’il apparaît comme une garantie de sécurité et une source d’emplois. Cette disponibilité pourrait diminuer rapidement si son coût se traduisait par une hausse des impôts, une réduction de l’État social, une dégradation des services publics et la prolongation de la stagnation économique.

L’économie de guerre comme remède à l’industrie malade

L’Allemagne a construit sa puissance économique sur une énergie relativement bon marché, les exportations industrielles, l’ouverture des marchés et une forte demande chinoise. Ces piliers se sont affaiblis presque simultanément.

La rupture avec la Russie a privé l’industrie allemande d’une partie de ses approvisionnements énergétiques à bas coût. La concurrence chinoise frappe l’automobile, la chimie, la mécanique et les technologies vertes. Les États-Unis attirent les investissements grâce aux subventions et à des coûts énergétiques plus favorables. La transition énergétique impose des dépenses élevées sans garantir une nouvelle croissance.

Dans ce contexte, le réarmement peut être présenté comme une politique industrielle. Les commandes militaires offrent des contrats pluriannuels, une protection publique, une recherche financée par l’État et des marchés relativement sûrs. Les entreprises de défense peuvent augmenter leur production, embaucher du personnel et entraîner avec elles tout un réseau de fournisseurs.

Mais l’économie militaire ne remplace pas automatiquement l’économie civile. Un char peut soutenir l’emploi, mais il n’améliore pas la productivité générale autant qu’un réseau ferroviaire, une école technique ou une nouvelle infrastructure énergétique. La dépense militaire absorbe des ressources qui pourraient être utilisées ailleurs et ne crée de richesse durable que si elle alimente des innovations transférables aux secteurs civils.

Il existe en outre un risque politique : le gouvernement pourrait utiliser le réarmement pour éviter d’affronter les causes profondes de la crise allemande. Dépenser pour les armes est plus simple que réformer la bureaucratie, réduire le coût de l’énergie, affronter la crise démographique et repenser la relation économique avec la Chine et les États-Unis.

Le réarmement peut devenir une béquille. Pas nécessairement un remède.

La France observe le retour de la question allemande

Le projet allemand modifie inévitablement la relation avec la France. Paris possède l’arme nucléaire, un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies, une tradition militaire autonome et des capacités d’intervention extérieure que Berlin n’a pas encore développées.

Mais l’Allemagne dispose d’une base industrielle, financière et démographique supérieure. Si elle parvenait à construire la plus puissante force conventionnelle d’Europe et à intégrer autour d’elle les armées du Nord et de l’Est, la France risquerait de conserver son prestige stratégique sans maintenir sa centralité continentale.

Pendant des décennies, la relation franco-allemande a fonctionné selon une division implicite : Berlin dominait l’économie, Paris fournissait l’initiative politique et la culture stratégique. Le réarmement allemand rompt cet équilibre.

L’Allemagne ne veut plus se limiter à financer l’Europe. Elle veut en organiser la défense. Et celui qui organise la défense influence aussi la politique étrangère, les priorités industrielles et la répartition des ressources.

La Pologne représente une autre rivale potentielle. Varsovie construit une armée nombreuse, achète de grandes quantités d’armements américains et sud-coréens et se présente comme la première ligne face à Moscou. Mais elle dépend encore fortement de la protection américaine. Si Washington réduisait son engagement, l’Allemagne pourrait offrir une structure plus proche et plus permanente, en cherchant à ramener également l’Europe orientale dans son orbite.

Le problème n’est pas le passé, mais l’avenir

Chaque fois que l’Allemagne renforce sa puissance militaire, le débat européen risque de tomber dans le piège des fantômes historiques. Le problème n’est pas d’imaginer un retour mécanique aux années 1930. L’Allemagne contemporaine est une démocratie intégrée aux institutions occidentales et ne prépare pas de conquêtes territoriales.

La question est plus moderne et moins spectaculaire : un pays peut-il utiliser l’intégration militaire et industrielle pour construire des dépendances politiques sans remettre formellement en cause la souveraineté de ses alliés ?

La réponse est oui. La souveraineté ne disparaît pas seulement lorsqu’une armée étrangère franchit une frontière. Elle peut également se réduire lorsqu’un État n’est plus capable de combattre, de se ravitailler ou d’entretenir ses équipements sans l’autorisation, les industries et les procédures d’un autre.

L’Allemagne ne construit pas un empire territorial. Elle cherche à bâtir un système de dépendances fonctionnelles. Les drapeaux restent nationaux, mais l’ossature devient allemande.

Cela explique pourquoi Berlin insiste sur les formules de coopération, de responsabilité et d’intégration. Le langage atténue la hiérarchie. Les mots parlent de soutien réciproque ; les structures produisent un centre et une périphérie.

Un immense pari sur la peur

Le projet allemand dépend de trois conditions : que la menace russe continue d’être perçue comme grave, que les États-Unis réduisent effectivement leur présence et que l’économie allemande parvienne à soutenir pendant de nombreuses années un effort financier gigantesque.

Si l’une de ces conditions venait à disparaître, l’ensemble de la construction pourrait ralentir. Une stabilisation des relations avec Moscou affaiblirait la justification politique du réarmement. Un retour massif des États-Unis réduirait l’espace disponible pour la direction allemande. Une crise économique plus profonde rendrait difficile le maintien simultané des dépenses sociales, de la transition industrielle et du budget militaire.

La stabilité politique reste elle aussi incertaine. Merz dirige une coalition fragile, tandis que l’Alternative pour l’Allemagne progresse dans les sondages. Le parti nationaliste n’est pas opposé à la puissance militaire allemande, mais il conteste le réarmement lorsqu’il apparaît subordonné à la stratégie américaine ou orienté vers un affrontement permanent avec la Russie.

Le gouvernement doit donc convaincre la population que la nouvelle puissance militaire protégera l’Allemagne, relancera l’industrie et renforcera le pays sans l’entraîner dans la guerre. C’est une promesse difficile à tenir.

Berlin veut se préparer au conflit pour l’éviter, mais ce faisant, elle construit des arsenaux, des commandements et des dépendances qui rendent l’affrontement plus structurel. Elle veut remplacer progressivement les États-Unis comme ancre du continent, mais elle risque de transformer l’Europe en une machine militaire orientée presque exclusivement contre la Russie.

L’Allemagne parie que la peur produira de la cohésion, de la croissance et de l’obéissance. Elle pourrait au contraire engendrer de la dette, des rivalités et de nouvelles fractures.

L’avenir de l’Europe ne dépendra pas seulement du nombre de chars que Berlin parviendra à construire. Il dépendra de ceux qui en contrôleront l’emploi, des intérêts qu’ils serviront et de la liberté que conserveront les autres pays de dire non.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
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