Édito – Énergie et Souveraineté : La France alimente l’Europe, mais qui protège encore les Français ?

L’Édito de Roland Lombardi, géopolitologue et directeur du Diplomate média
La France possède l’un des plus puissants parcs nucléaires du monde, produit une électricité abondante et largement décarbonée, bat des records d’exportation vers ses voisins et demeure pourtant vulnérable aux crises pétrolières et gazières internationales. Alors que la question énergétique redevient une question de puissance et de souveraineté, Roland Lombardi a sollicité les analyses d’experts de l’énergie, d’économistes, de géopolitologues ou de responsables politiques comme Alexandre del Valle, David Saforcada, Yves Pozzo di Borgo, François Souty, Régis Le Sommier, Nikola Mirkovic, Jean-Bernard Pinatel, Philippe Mocellin, François Martin, Pierre-Yves Rougeyron et Michel Fayad, tout en s’appuyant sur les prises de position et déclarations de Jacques Sapir, François-Xavier Bellamy, Arnaud Montebourg, Jean-Pierre Chevènement, Loïk Le Floch-Prigent et Henri Proglio. Derrière le paradoxe français apparaît une question beaucoup plus politique : à quoi sert d’être souverain dans sa production si l’on ne l’est plus suffisamment dans ses décisions ?
La France, championne nucléaire… et toujours dépendante
Commençons par une évidence que nos technocrates ont parfois le talent de rendre mystérieuse : l’énergie n’est pas seulement une marchandise. C’est du pouvoir. Depuis que les hommes ont remplacé les chevaux par des machines, celui qui contrôle son énergie contrôle une bonne partie de son destin. Les États-Unis l’ont compris, la Chine l’a compris, la Russie l’a compris et les monarchies du Golfe n’ont évidemment jamais eu besoin d’un séminaire à Bruxelles pour le découvrir !
La France, elle, avait parfaitement compris la leçon après le choc pétrolier de 1973. Le programme nucléaire français fut précisément conçu pour réduire notre dépendance extérieure et garantir au pays une électricité abondante, relativement bon marché et indépendante des caprices des producteurs d’hydrocarbures. Ce fut l’une des grandes réussites stratégiques de la Ve République.
Arnaud Montebourg avait d’ailleurs dressé devant la commission d’enquête parlementaire sur la souveraineté énergétique un constat particulièrement sévère : « Nous avons échoué à réduire notre dépendance à l’égard du pétrole et du gaz » et surtout « nous avons été les artisans de notre propre affaiblissement en contribuant à abîmer notre filière de production d’électricité d’origine nucléaire ». Tout est presque dit : nous avions construit l’outil de notre indépendance, puis nous avons passé des années à l’émousser nous-mêmes. Il fallait le faire !
Le politologue Philippe Mocellin va dans le même sens lorsqu’il rappelle que « l’idéologie écologiste radicale, ayant fortement pesé dans les choix des Gouvernements qui se sont succédés, a contribué à abîmer, historiquement, notre parc nucléaire, au travers notamment de la fermeture de Fessenheim et la remise en cause du projet de troisième génération ». Pour lui, la priorité est désormais claire : « exploiter avec intelligence son savoir-faire nucléaire et hydroélectrique, armes d’une réelle souveraineté », réduire notre dépendance aux énergies fossiles importées et retrouver une politique énergétique et industrielle capable à la fois de couvrir nos besoins et de réduire la facture des Français. Autrement dit, après avoir passé quelques décennies à casser méthodiquement la vaisselle, il serait peut-être temps de constater que nous mangions mieux dedans.
Jean-Pierre Chevènement avait d’ailleurs parfaitement résumé cette logique dès novembre 2000 à l’Assemblée nationale. Constatant que « le triplement du prix du pétrole, sur lequel est indexé le prix du gaz » constituait probablement une donnée durable, il rappelait que « 80 % de notre électricité est d’origine nucléaire », avec un prix alors inférieur de 20 % à celui des énergies fossiles et des émissions de gaz à effet de serre trente fois inférieures. Vingt-six ans plus tard, le problème qu’il soulevait reste étonnamment actuel : la dépendance aux hydrocarbures demeure notre talon d’Achille énergétique.
Un demi-siècle plus tard, le résultat industriel demeure spectaculaire. En 2025, la France métropolitaine a produit 547,5 TWh d’électricité, dont plus de 95 % était bas-carbone. Le nucléaire représentait à lui seul 373 TWh. Surtout, avec un solde exportateur de 92,3 TWh, la France a battu pour la deuxième année consécutive son record historique et est restée le premier exportateur net d’électricité d’Europe. Elle a exporté l’équivalent de 17 % de sa production. Au premier semestre 2026, nouveau record : le solde exportateur atteignait déjà 51 TWh !
Autrement dit, quand certains voisins ont besoin d’électrons, la France est rarement très loin de la prise.
Henri Proglio, ancien PDG d’EDF, dressait d’ailleurs en 2024 un constat qui prend ici tout son sens : « Nous sommes totalement autonomes, indépendants, et même exportateurs d’énergie électrique. » Mais il ajoutait aussitôt : « Il n’y a aucune raison pour que le prix de l’électricité ait augmenté au cours des dix dernières années. » Pour lui, le pari historique français était précisément de donner au pays son indépendance électrique et, grâce au coût de cette électricité, sa compétitivité économique.
Loïk Le Floch-Prigent, ancien président de Gaz de France de 1993 à 1996, avait formulé en juin 2023 le paradoxe d’une manière encore plus brutale : « J’ai un coût d’électricité le plus faible d’Europe en France et j’ai le prix le plus cher. » Il mettait directement en cause le mécanisme de fixation des prix accepté au niveau européen et concluait : « Il faut revenir au coût. » Difficile de résumer plus clairement l’absurdité d’un système dans lequel l’avantage productif français ne se transforme pas nécessairement en avantage tarifaire français.
Le général Jean-Bernard Pinatel apporte ici un chiffrage particulièrement intéressant du problème. Selon lui, l’écart global entre le coût de production de l’électricité consommée en France et le prix total acquitté par les consommateurs serait de l’ordre de 85 milliards d’euros par an : environ 40 milliards d’impôts et taxes, 35 milliards liés aux coûts d’acheminement, aux infrastructures et à la marge industrielle d’EDF, et quelque 15 milliards de surcoût imputable au marché européen. Sa conclusion mérite d’être posée sans détour : « Le marché européen coûte donc au consommateur français environ 15 milliards par an. Est-ce que cela se justifie ? C’est au politique qui a décidé d’intégrer la France dans ce marché de répondre. » Voilà au moins une question qui mériterait davantage qu’un PowerPoint bruxellois et trois éléments de langage à Bercy.
Il faut néanmoins éviter une caricature : cette électricité n’est pas simplement « offerte » à l’Europe. RTE chiffre à 5,4 milliards d’euros la valorisation nette des exportations françaises en 2025 et souligne que la France exporte précisément parce que sa production est compétitive et excédentaire. Les interconnexions constituent également une assurance utile lorsqu’un système national rencontre des difficultés.
Or voilà tout le paradoxe : être souverain en électrons ne signifie pas être souverain en énergie.
Près de 60 % de l’énergie consommée en France repose encore sur les combustibles fossiles. En 2025, ceux-ci nous ont coûté environ 53 milliards d’euros d’importations. Lorsque le pétrole ou le gaz flambent, le nucléaire ne fait donc pas apparaître par miracle du gazole dans les réservoirs, du kérosène dans les avions ou du gaz dans les chaudières.
La hausse énergétique se diffuse ensuite partout : transport, alimentation, engrais, industrie, construction, services. Le pétrole possède cette particularité désagréable d’entrer dans l’économie par la pompe et d’en ressortir sur presque toutes les factures.
De même, l’actualité géopolitique nous rappelle brutalement combien cette dépendance demeure dangereuse. Guerres au Moyen-Orient, tensions autour du détroit d’Ormuz, attaques en mer Rouge, vulnérabilité des routes maritimes : quelques missiles tirés à plusieurs milliers de kilomètres de Paris peuvent finir, quelques jours ou quelques semaines plus tard, sur le ticket de caisse ou la facture de carburant d’un Français. Régis Le Sommier, grand reporter et directeur de la rédaction d’Omerta, l’a parfaitement résumé le 23 juillet dernier à propos de l’extension du conflit à la mer Rouge : « Deux verrous sur les artères du monde, tenus par un seul pays et ses proxys : la crise énergétique menace de devenir une crise du commerce tout court, jusqu’aux étals européens. » Et de conclure : « Voilà la leçon de cette nuit en mer Rouge : dans une guerre asymétrique, l’escalade ne se mesure pas au tonnage des bombes, mais à la surface du monde qu’elle contamine. Deux pétroliers touchés loin d’Ormuz, et c’est déjà notre quotidien qui est en première ligne. » Difficile de mieux rappeler que l’énergie est d’abord une affaire de géopolitique et que la souveraineté se mesure précisément lorsque le monde commence à brûler.
C’est également le constat du géopolitologue Michel Fayad, spécialiste de l’énergie : « La France est bel et bien une puissance nucléaire et une exportatrice nette record d’électricité (plus de 90 TWh en 2025). Pourtant, le couplage des marchés européens et le prix marginal fixé par le gaz continuent d’exposer les Français aux prix mondiaux. Tant que les règles européennes empêchent de prioriser pleinement l’intérêt national en période de tension, la souveraineté énergétique reste largement théorique. » Voilà précisément le cœur du paradoxe : nous avons construit les centrales, formé les ingénieurs et produit les électrons ; il nous reste encore à retrouver la liberté politique d’en tirer pleinement avantage lorsque la tempête arrive.
Et bien sûr ce sont toujours les Français, sommés de se serrer la ceinture, qui trinquent les premiers !
C’est ici que la question devient politique.
Pour le géopolitologue Alexandre del Valle :
« La France alimente l’Europe en électricité mais ne se protège pas elle-même. À quoi bon être une grande puissance nucléaire si on n’a pas le droit de baisser l’addition des foyers quand les prix s’envolent ?
On produit pour tout le continent et on subit les prix du monde entier. La souveraineté sans priorité nationale en temps de crise, c’est juste la dépendance avec un drapeau dessus. »
La formule est brutale. Elle pose pourtant le véritable problème : la souveraineté énergétique ne consiste pas seulement à posséder des centrales. Elle consiste à conserver la capacité politique d’utiliser cet avantage lorsque l’intérêt national l’exige.
C’est précisément la distinction établie par l’économiste Jacques Sapir. Pour lui, « la maîtrise de son destin est l’essence même de la souveraineté » et celle-ci se décline notamment en souveraineté économique, énergétique, alimentaire, numérique et militaire. Surtout, il avertit : « si l’on veut réellement reconstruire la souveraineté de la France, il faut d’abord prendre acte de la perte de souveraineté qui est la nôtre », puis mettre en œuvre des mesures cohérentes pour la reconquérir et protéger la renaissance industrielle française. La souveraineté n’est donc pas un slogan : c’est une capacité d’action.
Il faut d’ailleurs nuancer une autre idée souvent répétée : le prix français de gros n’est aujourd’hui plus mécaniquement collé à celui de l’Allemagne ou du gaz. RTE constate au contraire qu’en 2025 les prix français à terme se sont largement découplés de ceux de plusieurs voisins grâce à l’abondance de notre production. Mais la facture finale des Français dépend également des coûts d’approvisionnement, des réseaux, des mécanismes de capacité et des taxes ; la CRE vient ainsi de proposer une hausse moyenne de 2,5 % TTC des tarifs réglementés au 1er août 2026.
Voilà précisément pourquoi il faut distinguer production électrique, marché électrique et souveraineté énergétique. Trois notions que le débat public mélange volontiers, généralement pour ne résoudre aucune des trois.
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Produire beaucoup ne suffit pas : la souveraineté, c’est pouvoir décider librement !
Une autre vulnérabilité mérite d’être regardée sans œillères : même notre remarquable parc nucléaire n’est pas invulnérable.
Les épisodes de chaleur et les variations hydrologiques peuvent imposer des adaptations temporaires de production aux centrales installées sur les fleuves. En juin 2026, EDF a ainsi dû adapter la puissance du réacteur n°2 de Nogent-sur-Seine en raison de la température de la Seine ; en juillet, Saint-Alban a également été concernée par la température du Rhône. Ce n’est ni l’effondrement du nucléaire ni l’apocalypse annoncée chaque été par ses adversaires : c’est simplement une contrainte physique et réglementaire réelle qu’une politique énergétique sérieuse doit intégrer.
L’eau nécessaire au refroidissement n’a manifestement pas encore appris à obéir aux règlements européens…
Cela signifie qu’une politique souveraine doit prévoir le mauvais jour et pas seulement administrer le beau temps.
Stocks stratégiques, capacités pilotables, diversification des approvisionnements, investissements dans les réseaux, renouvellement du parc nucléaire, recherche, électrification accélérée des transports et de l’industrie : la souveraineté énergétique est d’abord une politique d’assurance contre le réel.
David Saforcada, président de l’Appel au Peuple et candidat à la présidentielle de 2027, va beaucoup plus loin :
« La souveraineté énergétique ne vaut que si elle donne à la France la liberté d’agir et de protéger d’abord ses citoyens. Et si l’Union européenne nous interdit durablement de faire prévaloir cet intérêt national, alors il faudra en tirer toutes les conséquences, jusqu’à la quitter. »
Il ajoute :
« Le paradoxe français est de disposer d’un outil nucléaire exceptionnel tout en restant dépendants des hydrocarbures importés. La souveraineté énergétique suppose donc de réduire cette dépendance, mais aussi de préparer l’avenir : investir massivement dans la recherche et développement sur les énergies de la mer, l’hydrolien et le houlomoteur, développer les filières liées aux algues et produire un hydrogène compétitif grâce à notre électricité décarbonée. La France possède les façades maritimes, les territoires ultramarins, les compétences scientifiques et industrielles pour devenir un laboratoire mondial de ces nouvelles énergies. La souveraineté, ce n’est pas seulement protéger ce que nous avons : c’est nous donner les moyens de ne plus dépendre demain de ce que nous sommes obligés d’importer aujourd’hui. »
Ce dernier point est essentiel. La France possède le deuxième domaine maritime mondial. Si nous étions américains ou chinois, nous appellerions cela un formidable actif stratégique. Comme nous sommes français, nous réussissons parfois l’exploit de le considérer comme une dépense administrative…
La mer, l’hydrolien, le houlomoteur, l’hydrogène produit à partir d’une électricité bas-carbone abondante, mais aussi évidemment le renouvellement du nucléaire : voilà des domaines où la France pourrait transformer ses caractéristiques géographiques et industrielles en instruments de puissance.
Mais cela suppose une doctrine : en période normale, coopération européenne ; en période exceptionnelle, priorité à la sécurité nationale.
Or pour cela, il faut des dirigeants français courageux et indépendants et non de simples et si petits télégraphistes de Bruxelles !
Surtout, que cette nouvelle doctrine « révolutionnaire » ne signifie pas fermer arbitrairement les interconnexions dès que le thermomètre monte de trois degrés. Les exportations rapportent de l’argent, sécurisent les réseaux et donnent également à la France une influence considérable dans le système électrique européen. Cela signifie en revanche que Paris doit disposer de mécanismes d’urgence lui permettant, lorsque sa sécurité économique est réellement menacée, d’adapter temporairement certaines règles, de protéger ses entreprises stratégiques, de contenir un choc tarifaire et de réserver si nécessaire une partie de son avantage énergétique à son industrie.
Sinon, nous aurons réussi une performance typiquement française : construire l’un des meilleurs outils énergétiques du monde et demander ensuite la permission de nous en servir. Ubuesque !
Le député européen français François-Xavier Bellamy défendait en 2023 une réponse beaucoup plus radicale au problème tarifaire : « La solution, c’est de faire sortir l’essentiel de l’électricité commercialisée du marché européen, en redonnant la possibilité de contrats longs termes. » Son raisonnement partait précisément du paradoxe français : alors que les coûts de production du nucléaire avaient relativement peu évolué, les prix payés par les Français avaient, eux, fortement suivi la crise du gaz. Pour Bellamy, l’enjeu touche directement « le niveau de vie des ménages en France », la performance des entreprises et « la possibilité même de réindustrialiser le pays ».
François Souty, historien, économiste et grand connaisseur des arcanes bruxelloises, résume parfaitement le problème :
« La souveraineté énergétique ne saurait donc se mesurer uniquement à la capacité physique de production : elle suppose également la maîtrise des conditions économiques auxquelles cette énergie est accessible aux ménages et aux entreprises françaises, notamment lorsque survient une nouvelle crise. »
Et l’économiste pose ensuite la question essentielle :
« La question devrait dès lors être posée de savoir si, dans certaines circonstances exceptionnelles, le principe de solidarité du marché européen peut et doit céder devant un impératif de sécurité énergétique et de sauvegarde de la compétitivité industrielle française. »
C’est là tout le débat. Pas « l’Europe ou la France », slogan pour congrès de partis, mais où placer le curseur entre solidarité européenne et sauvegarde des intérêts fondamentaux de la Nation lorsqu’une crise majeure survient ?
Transformer notre nucléaire en puissance économique : Paris doit retrouver le droit de dire non
Cette question devient d’autant moins théorique que Bruxelles a ouvert, le 31 mars 2026, une enquête approfondie sur le mécanisme français de soutien aux six futurs EPR2 prévus à Penly, Gravelines et Bugey, soit près de 10 GW supplémentaires. Soyons précis : l’ouverture de cette procédure ne signifie pas que Bruxelles a condamné le programme ; la Commission elle-même indique qu’il s’agit d’une étape normale pour un dispositif complexe et que son ouverture ne préjuge pas de la décision finale.
Mais le simple fait que nous en soyons là résume assez merveilleusement notre époque.
Dans les années 1970, après le choc pétrolier, la France décide de bâtir un parc nucléaire pour assurer son indépendance.
Un demi-siècle plus tard, alors que la guerre économique est redevenue féroce, que la sécurité énergétique est redevenue stratégique et que chacun redécouvre les vertus de la puissance publique, Paris doit démontrer à Bruxelles que le financement de ses futurs réacteurs ne perturbera pas trop la concurrence. On croit rêver !
Le Titanic prend de l’eau, mais quelqu’un vérifie encore si les transats respectent les règles du marché intérieur !
François Souty formule ici une mise en garde particulièrement pertinente :
« Une véritable souveraineté énergétique impliquerait probablement de retrouver une capacité nationale de décision sur le prix et l’allocation d’une partie de l’électricité nucléaire produite en France, tout en maintenant les échanges européens lorsqu’ils servent effectivement l’intérêt économique français. »
Et surtout :
« Le véritable enjeu n’est donc plus seulement de produire suffisamment d’électricité, mais de transformer l’avantage nucléaire français en avantage économique, industriel et social durable. »
Le géopoliticien François Martin propose quant à lui une lecture beaucoup plus radicale du paradoxe français. Selon lui : « Il existe en effet un paradoxe entre le fait que la France est une puissance nucléaire et une exportatrice nette d’électricité, et pourtant qu’elle s’affaiblit fortement en se soumettant elle-même aux contraintes européennes. Ce paradoxe ne peut s’expliquer si l’on considère que la France a une “ardente obligation” d’agir conformément à ses intérêts nationaux. Si c’est le cas, comment expliquer qu’elle œuvre aujourd’hui, de façon si radicale, d’une façon contraire à ceux-ci ? »
Pour François Martin, la réponse se trouve dans ce qu’il qualifie d’« État-lobby », c’est-à-dire un État dans lequel certains réseaux d’intérêts finiraient par peser davantage que la logique nationale. Il vise notamment deux forces. D’abord, selon ses termes, « le réseau écologique », auquel il reproche une hostilité historique au nucléaire et à l’indépendance énergétique française : « Ce lobby a une haine absolue à la fois pour l’indépendance de la France, et pour le nucléaire. Largement dans les mains des réseaux allemands, il agit en France pour leur compte, et tant l’affaiblissement énergétique général de notre pays, que la poursuite de la destruction de notre nucléaire au profit d’une énergie purement renouvelable fantasmatique, que le maintien de la primauté allemande sur notre pays, sont conformes à ses intérêts. »
Il pointe ensuite ce qu’il appelle « le lobby mondialiste et européen », auquel il rattache très directement Emmanuel Macron : « Ce lobby, qui se présente en Europe comme une sorte de “pacte de Varsovie à l’envers” dirigé à Bruxelles et à Washington, a pour but premier la disparition des entités nationales européennes, leur “dilution” au sein d’un grand ensemble dénaturé. » François Martin relie cette logique aux intérêts américains et à la dépendance militaire européenne, allant jusqu’à évoquer une forme d’« AMGOT européen » et rappelant le poids considérable des ventes d’armes américaines au Vieux Continent. Sa conclusion est sans ambiguïté : « Tenir l’Europe en laisse, c’est d’abord et avant tout, humilier et affaiblir la France, qui reste toujours “l’élève turbulent de la classe”. Et pour affaiblir un pays, c’est d’abord son énergie qu’il faut affaiblir en premier. CQFD. »
On pourra évidemment discuter cette lecture, particulièrement offensive, et certaines de ses qualifications. Mais elle a au moins le mérite de poser la question que beaucoup préfèrent soigneusement éviter : lorsqu’une politique produit durablement des effets contraires aux intérêts économiques, industriels et stratégiques d’un pays, sommes-nous encore seulement face à des erreurs successives, ou faut-il aussi interroger les logiques institutionnelles, idéologiques et les intérêts organisés qui président à ces choix ? En géopolitique, le hasard prolongé finit toujours par mériter une enquête.
Cette interrogation sur le déséquilibre franco-allemand est également au cœur de l’analyse d’Yves Pozzo di Borgo, ancien sénateur et ancien vice-président de la commission des Affaires européennes. Pour lui, le problème plonge ses racines dans les bouleversements stratégiques qui ont suivi la fin de la guerre froide : « L’éclatement de l’Union Soviétique en 1989 avec la réunification allemande qui a pris le pas sur la réunification du continent européen qui impliquait l’intégration de la Russie dans l’UE-(demande de Poutine bloquée par Merkel) a transformé l’Union Européenne fondée sur le couple Franco-allemand en une Union Européenne dirigé par l’Allemagne qui n’a eu de cesse de grignoter la puissance française (Airbus EDF) pour conforter ses intérêts propres ! »
Au-delà de la sévérité du constat, Pozzo di Borgo pointe ainsi une évolution fondamentale du rapport de force européen : la réunification allemande a considérablement modifié l’équilibre qui avait présidé à la construction communautaire. Et l’énergie en constitue aujourd’hui l’une des illustrations les plus sensibles : lorsque Paris transforme progressivement un avantage stratégique national en bien européen sans obtenir en retour une protection équivalente de ses propres intérêts, le fameux « couple franco-allemand » ressemble parfois moins à un mariage qu’à une communauté de biens dont l’un des époux aurait conservé le chéquier.
Cette analyse rejoint, sous une forme plus caustique et profondément pessimiste, celle de Pierre-Yves Rougeyron, politologue et président du Cercle Aristote. Pour lui, le problème dépasse largement la seule question de l’électricité : il révèle un vieux travers des élites françaises, presque une pathologie nationale. Selon son analyse, il existe en France un véritable « déni historique » consistant à disposer d’avantages stratégiques considérables — nucléaire, agriculture, industrie, armée, diplomatie — pour s’empresser ensuite de les diluer dans des mécanismes européens dont la France finit rarement par être la principale bénéficiaire.
En substance, Rougeyron résume ce tropisme ainsi : dès que la France possède un avantage, une partie de ses élites semble saisie par l’irrésistible besoin de le mutualiser, de l’européaniser et, finalement, de l’offrir sur l’autel du couple franco-allemand, avec cette curieuse constante que Berlin sait généralement beaucoup mieux défendre ses intérêts que Paris. L’Allemagne pense allemand ; la France, elle, pense parfois d’abord européen en espérant que quelqu’un lui en saura gré. Le résultat, selon Rougeyron, est malheureusement assez prévisible : « on dissout toujours les avantages de la France dans l’Europe et au profit de Berlin, puis on s’étonne que les élites françaises semblent tout faire pour que la France ne s’en sorte pas ».
La formule est noire, volontairement provocatrice, mais elle touche un point essentiel de notre sujet. Le nucléaire français devait précisément constituer un avantage comparatif majeur. Or nous avons réussi ce tour de force remarquable : financer pendant un demi-siècle un outil industriel exceptionnel, prendre les risques technologiques et supporter les investissements, puis considérer presque comme inconvenant que les Français puissent en retirer prioritairement les bénéfices. On pourrait en rire si la facture n’arrivait pas tous les mois.
Quoi qu’il en soit, tout est dit.
La France ne doit pas sortir de l’interdépendance européenne par principe. Elle doit sortir de l’interdépendance naïve.
Les échanges sont excellents lorsqu’ils sont mutuellement avantageux. Les règles communes sont utiles lorsqu’elles servent la prospérité collective. Les sanctions internationales peuvent être nécessaires lorsqu’elles répondent à un objectif stratégique clair. Mais aucun gouvernement sérieux ne devrait considérer qu’une règle extérieure devient sacrée lorsqu’elle menace directement un intérêt national fondamental.
Pour le géopolitologue Nikola Mirkovic :
« Les Français ont massivement financé et construit une capacité énergétique remarquable (entre les centrales nucléaires, les barrages hydrauliques et les réseaux) à une époque où beaucoup de pays européens (Allemagne, Italie…) ont renoncé ou fortement limité cette option. Ce parc est aujourd’hui largement amorti et offre un avantage compétitif considérable. Pourtant, l’industrie française n’en bénéficie pas pleinement à cause du marché unique européen de l’électricité, qui nous oblige à partager cet avantage avec nos voisins tout en subissant des prix élevés dictés par le gaz de ces mêmes pays. Si la France pouvait de nouveau être souveraine en matière du prix énergétique, cela permettrait de réduire considérablement la facture électrique des ménages français et de l’ensemble de l’industrie française qui en a grand besoin ».
En matière énergétique comme en diplomatie, la première responsabilité d’un État demeure envers sa population. Point !
Si une crise internationale, un régime de sanctions ou une architecture européenne produit des effets manifestement contraires aux intérêts économiques vitaux français, Paris doit être capable de négocier une exemption, de demander une adaptation, d’imposer un mécanisme correcteur et, en dernier recours, de prendre les mesures temporaires nécessaires à sa sécurité.
Cela s’appelle gouverner.
La souveraineté n’est pas l’autarcie. Elle n’est pas davantage un nationalisme de comptoir consistant à couper tous les câbles aux frontières et à vivre heureux entre deux centrales nucléaires. La souveraineté est la faculté de coopérer lorsque cela vous avantage et de pouvoir dire non lorsque cela vous détruit.
Or c’est précisément cette faculté que la France doit retrouver.
De même que notre nucléaire devrait constituer un formidable levier de réindustrialisation. Une électricité abondante, pilotable et bas-carbone peut attirer les industries électro-intensives, alimenter les futurs centres de données, accélérer l’électrification des transports, produire de l’hydrogène et réduire progressivement notre facture d’hydrocarbures. RTE souligne lui-même que l’abondance actuelle de production constitue une occasion de remplacer les combustibles fossiles qui représentent encore près de 60 % de notre consommation énergétique.
Voilà ce que devrait être la stratégie française : moins importer de molécules, davantage consommer nos électrons et exporter notre surplus lorsque cela sert nos intérêts.
Car il y a quelque chose d’absurde à se féliciter chaque année de battre des records d’exportation d’électricité tout en important des dizaines de milliards d’euros d’hydrocarbures. Le véritable succès ne sera pas d’exporter éternellement davantage. Il sera d’utiliser une part croissante de cette électricité excédentaire pour électrifier et réindustrialiser la France.
Et c’est peut-être ici que l’avertissement de Chevènement formulé il y a plus d’un quart de siècle retrouve toute sa pertinence : une politique énergétique se pense sur plusieurs décennies, pas au rythme des modes politiques ou des majorités européennes. Le nucléaire français fut précisément construit pour amortir les chocs venus de l’extérieur. Renoncer à exploiter pleinement cet avantage reviendrait à posséder une assurance contre l’incendie et à hésiter à l’utiliser lorsque la maison commence à brûler.
Et lorsque surviendra la prochaine crise – parce qu’elle surviendra -, notre doctrine devra être parfaitement claire : solidarité avec nos partenaires, oui ; sacrifice automatique des intérêts français, non.
L’Europe n’a d’ailleurs aucun intérêt à disposer d’une France industriellement affaiblie. Une France énergétiquement forte renforce l’Europe beaucoup plus sûrement qu’une France transformée en gigantesque centrale électrique chargée d’alimenter ses voisins pendant que ses usines ferment…
Bref, la question est terriblement simple : à quoi sert une indépendance énergétique si elle ne produit pas de liberté politique ?
Nous avons les centrales. Nous avons les ingénieurs. Nous avons EDF, une industrie nucléaire exceptionnelle, des façades maritimes considérables et encore quelques cerveaux que nos administrations n’ont pas encore réussi à décourager ou encourager à l’exil.
Il nous manque surtout une chose : retrouver le réflexe élémentaire de toute puissance digne de ce nom.
Produire français, coopérer intelligemment avec l’Europe, exporter lorsque cela nous profite, mais protéger la France et les Français lorsque l’orage arrive.
Parce qu’une souveraineté qui fonctionne uniquement lorsque tout va bien n’est pas une souveraineté.
C’est un abonnement. Et la France vaut mieux que ça !
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