ANALYSE – Iran : Les reculades successives de Trump menacent désormais toute sa stratégie mondiale

ANALYSE – Iran : Les reculades successives de Trump menacent désormais toute sa stratégie mondiale

lediplomate.media — imprimé le 06/08/2026
Iran : Les reculades successives de Trump
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par La Rédaction

En suspendant une nouvelle fois les opérations militaires contre l’Iran pour privilégier un retour aux négociations, Donald Trump donne le sentiment d’un président qui hésite davantage qu’il ne décide. Cette nouvelle inflexion stratégique, après plusieurs revirements successifs depuis le début de la crise, dépasse désormais largement le seul théâtre moyen-oriental. Elle fragilise la crédibilité de Washington, nourrit le récit de résilience du régime iranien, inquiète une partie des alliés des États-Unis et compromet surtout l’objectif stratégique majeur que le président américain s’était lui-même fixé : libérer les ressources américaines afin de concentrer l’effort de puissance contre la Chine. Ce qui se joue aujourd’hui dépasse donc largement Téhéran. C’est la cohérence même de la stratégie mondiale des États-Unis et la volonté initiale de Trump de sauver l’Empire qui sont désormais en question.

Pour Roland Lombardi, historien, géopolitologue spécialiste du Moyen-Orient et directeur du Diplomate média : « Avec cette nouvelle suspension des frappes sur l’Iran, on voit bien que Trump ne sait vraiment plus comment sortir de ce bourbier et de cette galère. En géopolitique comme ailleurs, quand on ne finit pas le travail, c’est souvent l’adversaire qui finit par relever la tête… et vous qui perdez la face et la partie. Le charme est rompu. Même si rien n’est jamais écrit, le sursaut Trump de l’empire américain en déclin semble n’avoir duré finalement que 15 mois et à Pékin, il y a toutes les raisons de pavoiser… »

En politique internationale, les erreurs ne résident pas toujours dans la décision de faire la guerre ou de choisir la négociation. Elles naissent bien souvent de l’absence d’une ligne stratégique lisible. C’est précisément ce que semble illustrer aujourd’hui le dossier iranien. Après avoir ordonné une campagne de frappes particulièrement ambitieuse contre les infrastructures militaires de la République islamique, Donald Trump semblait vouloir imposer un rapport de force susceptible de provoquer un basculement politique interne ou, à tout le moins, d’obliger Téhéran à accepter un accord profondément favorable aux intérêts américains et israéliens. Quelques semaines plus tard, après une première suspension des opérations, puis une reprise limitée des frappes, voici que Washington choisit une nouvelle fois la voie de la négociation. Cette succession d’aller-retour donne désormais l’image d’une stratégie hésitante où les démonstrations de force semblent régulièrement interrompues avant même d’avoir produit leurs effets politiques.

Cette impression est d’autant plus préoccupante que plusieurs observateurs avaient précisément identifié ce risque dès les premières heures du conflit. Dans un éditorial publié par Le Diplomate média en mars dernier, Roland Lombardi, géopolitologue, spécialiste du Moyen-Orient et directeur du Diplomate média, mettait déjà en garde contre ce scénario. 

Selon lui, Donald Trump prenait alors « un pari considérable » en misant sur un effondrement rapide du régime des mollahs à la faveur d’une décapitation militaire et d’un possible basculement des rapports de force au sein même du pouvoir iranien (coup de palais). Cette hypothèse, largement partagée à Washington comme à Jérusalem, reposait sur l’idée que les fractures internes du régime, l’épuisement économique du pays et l’affaiblissement spectaculaire de ses principaux proxies – Hezbollah, Hamas ou encore plusieurs milices chiites irakiennes – finiraient par provoquer une implosion politique. Or ce scénario ne s’est jamais matérialisé.

Comme le rappelle aujourd’hui Roland Lombardi, « les frappes ont incontestablement affaibli les capacités militaires iraniennes, mais Téhéran a remporté une autre bataille, celle de la communication ». Cette remarque est essentielle. Car les guerres contemporaines ne se gagnent plus uniquement sur les champs de bataille. Elles se jouent désormais autant dans la perception que dans le rapport de force militaire. Le régime iranien, pourtant objectivement affaibli sur les plans économique, militaire et régional, est progressivement parvenu à imposer une image de résilience. En résistant aux frappes américaines sans s’effondrer politiquement, il offre désormais à ses soutiens le récit d’une République islamique capable de tenir tête à la première puissance mondiale. Ce récit est évidemment largement construit par la propagande des Gardiens de la révolution et repris allègrement par les médias occidentaux hostiles à Trump et Israël. Il n’en produit pas moins des effets politiques bien réels dans l’ensemble du Moyen-Orient.

L’erreur de Washington est peut-être d’avoir sous-estimé cette dimension psychologique. Les États-Unis disposent d’une supériorité militaire écrasante. Personne ne la conteste sérieusement. Pourtant, à force d’alterner démonstrations de force, ouvertures diplomatiques, nouvelles frappes puis nouveaux appels aux négociations, ils donnent progressivement le sentiment d’une puissance qui ne sait plus exactement quel objectif elle poursuit. Or, comme le rappelait justement et récemment le colonel Peer de Jong sur un post LinkedIn et en paraphrasant Edgar Faure, « ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent. Mais dans le cas de l’Iran… il n’y a pas de vent… nonobstant le formidable éclat de rire à Téhéran après la énième décision de Trump de sursoir aux opérations militaires. À ce jeu-là, les US vont finir sur les rotules, décrédibilisés avec le ministère de la guerre en crise de nerf et l’état-major du CENTCOM à Tampa en burn-out. Tout ça c’est bon pour le prix du baril de pétrole qui redescend vers les 80 dollars. A souligner, le rôle déterminant de l’Arabie Saoudite qui s’est opposé à l’opération militaire sous peine de rétorsion sur les bons du trésor américain et sur les ventes en dollar du pétrole. La bombe nucléaire qui a fait reculer l’oncle Sam. Les Saoudiens maîtres du jeu ? Probable ». L’analyse est aussi claire que pertinente.

Depuis la révolution islamique de 1979, le régime poursuit invariablement les mêmes objectifs stratégiques : préserver sa survie, maintenir son programme balistique, conserver son influence régionale par l’intermédiaire de ses proxies, poursuivre ses ambitions nucléaires et utiliser le détroit d’Ormuz comme levier de pression géopolitique. Ce qui change en revanche, ce sont les réponses américaines. À force de modifier régulièrement son approche, Washington brouille lui-même la lisibilité de sa stratégie.

Cette situation produit déjà plusieurs conséquences politiques. Une partie du camp israélien, qui espérait voir les États-Unis mener jusqu’à son terme une stratégie destinée à provoquer un véritable changement de régime, exprime désormais sa frustration. Dans le même temps, de nombreux opposants iraniens, qui avaient vu dans l’intervention américaine l’espoir d’un affaiblissement décisif des Pasdarans, constatent avec inquiétude que la perspective d’une nouvelle négociation risque au contraire d’offrir au pouvoir le temps dont il a toujours su tirer profit. Quant à une partie de l’électorat américain de Donald Trump, notamment parmi les soutiens du mouvement MAGA, elle observe avec perplexité une succession de décisions difficilement conciliables, des hésitations, des tergiversations, tout cela après surtout la grande promesse trahie de leur champion Trump de mettre définitivement fin aux interventions interminables au Moyen-Orient. Pour Roland Lombardi : « le charme est rompu ». Le président américain se retrouve ainsi dans une position paradoxale : il mécontente simultanément ceux qui souhaitaient une victoire militaire décisive et ceux qui espéraient précisément éviter toute nouvelle guerre prolongée.

À ce stade, l’enjeu dépasse déjà le seul dossier iranien. Dans les relations internationales, la crédibilité constitue une ressource stratégique aussi précieuse que les capacités militaires elles-mêmes. Une puissance est jugée moins sur ses intentions que sur la cohérence avec laquelle elle les poursuit. C’est précisément cette cohérence qui semble aujourd’hui fragilisée.

Plus Donald Trump alterne les démonstrations de force et les ouvertures diplomatiques sans parvenir à imposer une direction clairement identifiable, plus ses adversaires sont encouragés à tester les limites de la détermination américaine. Ce phénomène ne concerne évidemment pas seulement Téhéran. À Moscou, à Pékin, à Pyongyang comme dans plusieurs capitales du Golfe, chacun observe désormais la manière dont Washington gère cette crise. Et chacun en tire ses propres conclusions sur la solidité de la parole stratégique américaine.

Le paradoxe iranien : militairement affaibli, politiquement renforcé

L’un des paradoxes les plus frappants de cette séquence stratégique est que le régime iranien est probablement aujourd’hui plus faible qu’il ne l’était il y a un an, tout en donnant paradoxalement l’image d’une puissance qui aurait résisté à la première armée du monde.

Les deux affirmations ne sont nullement contradictoires. Sur le terrain militaire, les pertes subies par la République islamique sont considérables. Ses infrastructures stratégiques ont été durement frappées, une partie de son appareil politique et militaire a été décapitée, ses capacités de projection régionales ont été profondément entamées et l’ensemble de « l’axe de la résistance » apparaît aujourd’hui dans une situation sans précédent. Le Hezbollah libanais, longtemps considéré comme le joyau de la stratégie iranienne au Levant, a perdu une part importante de son potentiel militaire sous les coups israéliens. Le Hamas n’est plus que l’ombre de lui-même. Les milices chiites irakiennes vivent sous une pression permanente, tandis que les Houthis eux-mêmes ont vu leurs marges de manœuvre considérablement réduites. À cette fragilité militaire s’ajoute une situation économique catastrophique. Les sanctions internationales, l’effondrement de la monnaie nationale, la crise énergétique intérieure, la corruption systémique et les difficultés sociales n’ont jamais véritablement cessé d’éroder les fondements du régime.

Pourtant, cette réalité objective ne suffit pas à faire une victoire politique. Depuis la révolution de 1979, les dirigeants iraniens ont parfaitement compris qu’un régime ne survit pas uniquement grâce à ses succès militaires, mais aussi par sa capacité à construire un récit. Or c’est précisément ce récit que les hésitations américaines sont en train d’alimenter. Dans la propagande officielle diffusée à Téhéran, la succession des pauses, des reprises des frappes puis des retours à la négociation est présentée comme la preuve que les États-Unis auraient été incapables d’aller jusqu’au bout de leur stratégie. Peu importe que cette présentation soit largement déformée. En politique internationale, la perception produit souvent autant d’effets que la réalité. Aux yeux d’une partie des opinions publiques du Moyen-Orient, le simple fait que la République islamique demeure debout après plusieurs mois de confrontation avec Washington suffit à nourrir un discours de résilience nationale et de victoire symbolique.

C’est précisément ce risque que Roland Lombardi identifiait dès les premiers jours du conflit. Dans son analyse publiée au printemps dernier et citée plus haut, il soulignait que « les frappes ont incontestablement affaibli les capacités iraniennes, mais Téhéran a remporté une autre bataille : celle de la communication. En donnant l’image d’un régime qui tient debout malgré les coups, il a nourri un récit de résilience, alors même que, militairement et économiquement, il était au bord de la rupture ou du moins en sort profondément fragilisé ».

Les événements des dernières semaines semblent malheureusement confirmer cette intuition. Plus les négociations reprennent, plus la République islamique peut prétendre avoir contraint les États-Unis à revenir autour de la table. Cette seule perception suffit à redonner une partie de la légitimité interne dont le régime avait cruellement besoin.

L’expérience des quarante-cinq dernières années invite pourtant à une grande prudence. Chaque cycle de négociations avec la République islamique a suivi une mécanique remarquablement constante. Sous la pression économique ou militaire, Téhéran accepte le principe d’un dialogue. Les discussions s’ouvrent, les déclarations conciliantes se multiplient, les promesses de coopération sont soigneusement mises en avant, tandis que les chancelleries occidentales saluent l’émergence d’une « fenêtre diplomatique ». Puis vient le temps des délais, des interprétations divergentes, des négociations techniques interminables, des inspections incomplètes, des engagements partiellement ou pas respectés et des discussions qui s’étirent jusqu’à ce que le rapport de force évolue de nouveau en faveur de la République islamique. Pendant ce temps, les centrifugeuses continuent de tourner, les réseaux de contournement des sanctions s’adaptent, les circuits financiers clandestins se reconstituent et les structures des Gardiens de la révolution poursuivent leur travail de réorganisation.

Cette logique dépasse largement le seul dossier nucléaire. Le programme balistique iranien n’a jamais constitué une variable de négociation secondaire ; il représente le cœur même de la doctrine de dissuasion du régime. Il en va de même pour le réseau régional de partenaires armés que Téhéran a patiemment construit depuis plusieurs décennies. Même affaiblis, le Hezbollah, les différentes milices chiites, les Houthis ou les groupes palestiniens demeurent des instruments essentiels de la stratégie iranienne de projection indirecte. Quant au détroit d’Ormuz, par lequel transite encore une part décisive des exportations mondiales d’hydrocarbures, il reste l’un des principaux leviers de pression géopolitique de la République islamique. Imaginer que le régime abandonnera volontairement ces différents atouts sans contrepartie stratégique majeure relève davantage de l’espérance que de l’analyse.

C’est précisément pourquoi la stratégie actuellement poursuivie par Washington interroge. Donald Trump avait bâti une grande partie de sa réputation internationale sur la doctrine de la « pression maximale ». L’objectif consistait à priver progressivement la République islamique des ressources financières nécessaires au financement de son appareil militaire, de ses programmes balistiques et de ses réseaux régionaux. Cette approche reposait moins sur l’intervention militaire que sur une véritable stratégie d’asphyxie économique. Or le paradoxe actuel est que les négociations successives risquent précisément d’ouvrir la voie à un allègement progressif des contraintes financières qui pèsent sur Téhéran. Si celui-ci devait se traduire par une reprise significative des exportations pétrolières, un retour partiel des investissements ou une amélioration de l’accès aux circuits financiers internationaux, la République islamique disposerait rapidement de marges de manœuvre nouvelles pour reconstruire progressivement les capacités que les opérations militaires israéliennes et américaines avaient précisément commencé à démanteler.

Le paradoxe devient alors saisissant. En cherchant à sortir rapidement du conflit, Donald Trump risque d’offrir au régime iranien le bien le plus précieux dont celui-ci a toujours manqué : le temps. Or, dans la stratégie des mollahs, le temps constitue depuis toujours une arme.

Depuis 1979, la République islamique n’a jamais cherché la victoire immédiate. Elle privilégie l’usure, la patience, l’adaptation permanente et l’exploitation méthodique des hésitations occidentales. Plus les démocraties raisonnent à l’échelle des cycles électoraux, plus Téhéran raisonne à l’échelle des décennies. C’est probablement là que réside son principal avantage stratégique.

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En voulant sortir du piège iranien, Donald Trump risque de compromettre sa véritable priorité : la Chine

Au-delà du seul dossier iranien, c’est sans doute ici que se joue l’enjeu stratégique majeur de cette crise. Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump n’a cessé de répéter que la véritable menace pour les États-Unis ne se situait plus au Moyen-Orient mais dans l’Indo-Pacifique. Toute sa doctrine reposait sur une idée simple : mettre un terme aux « guerres sans fin » qui avaient épuisé l’Amérique depuis deux décennies afin de concentrer les moyens militaires, industriels, financiers et diplomatiques sur la compétition avec la Chine. Cette analyse était largement partagée par une partie importante de l’appareil stratégique américain. Républicains comme démocrates s’accordaient désormais sur un point : le XXIᵉ siècle serait celui de la rivalité sino-américaine, et non celui des conflits permanents au Levant.

Or, le paradoxe est que le président américain se retrouve progressivement enfermé dans exactement ce qu’il voulait éviter. Depuis plusieurs mois, des moyens militaires considérables ont été redéployés vers le Moyen-Orient. Porte-avions, groupes aéronavals, batteries antimissiles Patriot et THAAD, bombardiers stratégiques, ravitailleurs, drones, missiles de croisière et munitions de précision ont été mobilisés dans une campagne dont personne ne peut aujourd’hui dire combien elle coûtera réellement au contribuable américain mais qui bénéficie seul au complexe militaro-industriel étatsunien. Au-delà des dépenses immédiates, c’est aussi la question des stocks qui se pose. Les conflits contemporains ont démontré que les arsenaux occidentaux, pourtant considérables sur le papier, s’épuisent beaucoup plus rapidement qu’on ne l’imaginait. La guerre en Ukraine avait déjà révélé les limites de certaines capacités industrielles américaines et européennes à renouveler rapidement leurs réserves de missiles, de munitions guidées ou de systèmes de défense aérienne. Une campagne prolongée contre l’Iran ne ferait qu’accentuer cette tension logistique.

Pendant ce temps, Pékin observe avec une attention extrême l’évolution de la situation. La Chine n’a pratiquement rien dépensé dans cette crise. Elle n’a engagé aucune force, n’a exposé aucun soldat, n’a consommé aucune ressource stratégique majeure. Elle se contente de regarder son principal rival mobiliser des moyens considérables loin de ce qui constitue pourtant son théâtre prioritaire. Pour Roland Lombardi : « à Pékin, cette séquence ne peut qu’alimenter une réflexion ancienne : plus Washington demeure absorbé par les crises du Moyen-Orient, plus il dispose de marges de manœuvre réduites dans l’Indo-Pacifique. Sun Tzu rappelait déjà que l’idéal consistait à vaincre son adversaire sans combattre. La Chine n’a aujourd’hui nul besoin de provoquer directement les États-Unis ; il lui suffit d’observer ceux-ci disperser leurs ressources sur plusieurs fronts ».

À cela s’ajoute une dimension souvent sous-estimée : celle de la crédibilité. Une grande puissance ne se mesure pas uniquement à la taille de son armée ou à la puissance de son économie. Elle se juge aussi à la cohérence de sa stratégie. Depuis plusieurs années, Donald Trump s’était construit l’image d’un dirigeant imprévisible mais déterminé, capable de fixer une ligne et de s’y tenir. L’élimination du général Qassem Soleimani, en janvier 2020, avait profondément marqué les dirigeants iraniens et démontré que le président américain pouvait prendre des décisions que beaucoup de ses prédécesseurs n’auraient probablement pas assumées. Pour cette raison, nombreux sont ceux qui continueront à lui reconnaître le mérite d’avoir porté l’un des coups les plus sévères jamais infligés à l’appareil sécuritaire de la République islamique. Mais précisément parce que cette réputation existait, les hésitations actuelles produisent un effet d’autant plus déstabilisateur. Ce n’est pas l’ouverture de négociations qui surprend ; c’est leur répétition après des démonstrations de force successives qui brouille désormais le message stratégique américain.

Le problème est d’autant plus sérieux que cette évolution est observée bien au-delà de Téhéran. Les alliés régionaux de Washington, à commencer par Israël mais aussi plusieurs monarchies arabes qui avaient progressivement rejoint une logique de coopération sécuritaire face à l’Iran, s’interrogent désormais sur la constance de l’engagement américain. Sans remettre en cause leur partenariat avec les États-Unis, certains responsables du Golfe cherchent déjà à diversifier davantage leurs alliances, renforçant leurs liens avec la Chine, l’Inde ou encore la Turquie. L’Arabie saoudite illustre parfaitement cette évolution. Depuis quelques années, Riyad mène une politique étrangère beaucoup plus autonome qu’autrefois, dialoguant simultanément avec Washington, Pékin, Moscou et Téhéran selon ses propres intérêts nationaux. La crise iranienne confirme cette transformation profonde du système régional : les partenaires traditionnels des États-Unis ne souhaitent plus dépendre exclusivement de la protection américaine et cherchent désormais à multiplier les options stratégiques.

Cette évolution constitue probablement l’un des effets les plus durables de la séquence actuelle. Pendant plusieurs décennies, la sécurité du Golfe reposait presque exclusivement sur la garantie militaire américaine. Aujourd’hui, les équilibres deviennent plus complexes. La Chine achète l’essentiel des hydrocarbures de la région, la Russie conserve une influence diplomatique non négligeable, tandis que les puissances régionales développent progressivement leurs propres capacités de décision. Si Washington donne le sentiment d’hésiter durablement sur le dossier iranien, cette recomposition pourrait encore s’accélérer.

Pour autant, cette analyse ne conduit nullement à conclure que la seule solution résiderait dans une intervention militaire totale contre la République islamique. Bien au contraire. Comme Roland Lombardi l’écrivait dès le début de cette crise, la stratégie la plus efficace n’était probablement pas celle d’une guerre ouverte, mais celle d’une véritable asphyxie économique et financière de long terme. Réduire drastiquement les revenus pétroliers du régime, fermer les circuits de contournement des sanctions, priver les Gardiens de la révolution de leurs ressources et empêcher durablement le financement des réseaux régionaux aurait sans doute constitué une stratégie moins spectaculaire, mais probablement plus efficace. L’Histoire montre que les régimes autoritaires tombent rarement sous les seules frappes aériennes ; ils s’effondrent davantage lorsque leurs ressources financières, leur appareil sécuritaire et leur légitimité interne se délitent progressivement.

C’est précisément là que réside le paradoxe de la politique actuelle de Donald Trump. En cherchant à sortir rapidement d’un conflit qu’il n’avait probablement jamais souhaité prolonger, il risque d’aboutir au résultat inverse de celui qu’il recherchait. Si les négociations débouchent sur un accord insuffisamment contraignant, offrant à Téhéran un allégement significatif des sanctions sans garanties solides sur le nucléaire, les missiles balistiques, les Gardiens de la révolution et les réseaux de proxies, la République islamique disposera tôt ou tard des moyens nécessaires pour reconstituer une partie de sa puissance régionale. Elle aura gagné ce qu’elle recherche depuis le premier jour : du temps, des ressources et une forme de reconnaissance internationale.

Le véritable enjeu dépasse donc largement l’Iran. Il concerne la capacité des États-Unis à convaincre leurs alliés comme leurs adversaires que leur stratégie demeure lisible et cohérente. Car dans les relations internationales, la puissance ne repose pas seulement sur les porte-avions, les bombardiers ou les arsenaux nucléaires. Elle repose tout autant sur la confiance que les partenaires accordent à votre parole et sur les calculs que vos adversaires font de votre détermination. Comme le rappelait Henry Kissinger, la crédibilité constitue le premier capital stratégique d’une grande puissance. Elle se construit lentement, mais peut se fragiliser beaucoup plus rapidement.

C’est précisément ce risque qui se dessine aujourd’hui. En voulant refermer au plus vite le dossier iranien afin de revenir à sa priorité chinoise, Donald Trump pourrait finalement avoir obtenu l’effet inverse : laisser derrière lui un Moyen-Orient toujours instable, offrir à la République islamique un répit stratégique inespéré et donner à Pékin l’image d’une Amérique dont la puissance demeure intacte, mais dont la cohérence stratégique apparaît plus incertaine que jamais. L’Histoire enseigne pourtant une leçon constante : les grandes puissances ne déclinent pas seulement lorsqu’elles perdent des guerres. Elles commencent à s’affaiblir lorsque leurs alliés doutent de leur constance et que leurs adversaires cessent de craindre leur détermination. C’est peut-être là, plus encore que dans les négociations de Téhéran, que se joue aujourd’hui l’avenir de la puissance américaine.

Pour conclure, laissons les derniers mots à Roland Lombardi déjà cités dans un précédent article , il y a un mois, lors de l’accord préliminaire américano-iranien de juin dernier :  « J’avais écrit dès le premier jour que Donald Trump prenait un pari considérable en frappant l’Iran. À mes yeux, il misait sur un effondrement rapide du régime, favorisé par une décapitation militaire et un possible basculement et un coup de palais interne et favorable que beaucoup, à Jérusalem comme à Washington, pensaient imminent. Ce scénario ne s’est pas matérialisé. Il a joué… et il a perdu.

Les frappes ont incontestablement affaibli les capacités iraniennes, mais Téhéran a remporté surtout une autre bataille : celle de la communication. En donnant l’image d’un régime qui tient debout malgré les coups, il a nourri un récit de résilience, alors même que, militairement et économiquement, il était au bord de la rupture ou du moins en sort profondément fragilisé.

Face au risque d’enlisement, à la flambée des prix du pétrole, surtout sur les pompes à essence américaines, au risque d’une crise financière mondiale, ainsi qu’à la déception, la défiance grandissante d’une partie de son électorat MAGA – à qui il avait promis d’en finir avec les guerres sans fin –, dont une frange commençait à se détourner de lui, écœurée par ce qu’elle percevait comme un reniement des engagements de leur champion, Donald Trump a choisi de refermer le dossier au plus vite et dans la précipitation. Or, en politique comme à la guerre, l’impatience est souvent mauvaise conseillère.

Je continue de penser qu’une stratégie d’asphyxie économique et financière de long terme aurait été bien plus efficace qu’une intervention militaire risquée. J’ai toujours été un adversaire farouche des néoconservateurs américains et de leurs guerres catastrophiques de regime change, mais si l’on décide malgré tout de se lancer dans un conflit, encore faut-il savoir où l’on veut aller. Machiavel rappelait qu’une guerre ne se conduit pas à moitié : on la mène jusqu’à son terme ou on s’abstient de la déclencher.

Le paradoxe est là. Après avoir défendu pendant des années une politique de « pression maximale », Trump semble désormais s’engager dans un accord bâclé et qui pourrait offrir au régime iranien un répit économique et financier. Si celui-ci devait se traduire par un afflux massif de dollars et de ressources, Téhéran disposerait à nouveau de marges de manœuvre pour reconstituer sa puissance régionale et soutenir ses proxies, pourtant considérablement affaiblis et en réalité absolument exsangues ces derniers mois sous les coups israéliens.

Cerise sur le gâteau, cet accord redonne une influence déterminante au Qatar et au Pakistan, deux acteurs qui, depuis des années, jouent leur propre partition régionale et dont les orientations stratégiques sont souvent à rebours des intérêts occidentaux. À force de vouloir sortir au plus vite du dossier iranien, le président américain risque bien de réinstaller au centre du jeu ceux qu’il prétendait précisément marginaliser.

Pire encore, ce revirement donne le sentiment que Trump abandonne en chemin, une nouvelle fois et comme ses lamentables prédécesseurs, ses alliés israéliens, la majorité du peuple libanais, prise en otage par le Hezbollah, mais aussi une grande partie du peuple iranien, otage eux aussi du régime des Pasdaran, à qui il avait laissé espérer un véritable soutien en faveur d’un changement politique.

À mes yeux, il s’agit d’un échec stratégique majeur et un échec cuisant. Non seulement pour sa politique au Moyen-Orient, mais aussi dans la compétition mondiale avec la Chine, qui observe avec attention l’incohérence – et les hésitations – de la puissance américaine. L’image de Donald Trump en ressort incontestablement écornée, y compris auprès d’une partie de ses propres partisans malgré l’arrêt précipité des combats. Et si cette inflexion devait se confirmer dans la durée, elle pourrait bien marquer la fin de ce que j’avais appelé le « sursaut Trump ».

Comme disait Churchill, « en politique, il n’y a qu’une chose pire que de faire la guerre : la faire sans savoir comment la terminer ». Et quand on commence à distribuer des jetons à son adversaire après l’avoir presque mis au tapis, il ne faut pas s’étonner de le voir se relever… »

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