RENSEIGNEMENT – Cuba de nouveau dans le viseur de la CIA : Le changement de régime sans nouvelle baie des Cochons ?

RENSEIGNEMENT – Cuba de nouveau dans le viseur de la CIA : Le changement de régime sans nouvelle baie des Cochons ?

lediplomate.media — imprimé le 14/08/2026
Cuba de nouveau dans le viseur de la CIA
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Une structure secrète pour concentrer les hommes et les ressources

La CIA aurait créé une nouvelle unité opérationnelle exclusivement consacrée à Cuba, chargée d’intensifier la collecte de renseignements et de soutenir la stratégie de pression de l’administration Trump. L’information, publiée par le New York Times à partir de sources informées, n’a pas été confirmée par l’Agence, qui a refusé de la commenter.

Cette structure recruterait des officiers chargés d’identifier et de gérer des sources humaines, des analystes, des spécialistes des opérations informatiques et des experts des campagnes clandestines d’influence. La création d’une unité spécifique permettrait à la CIA de concentrer rapidement des ressources financières, techniques et opérationnelles sans les disperser entre plusieurs sections géographiques et fonctionnelles.

L’objectif ne serait pas de préparer une invasion militaire, mais d’identifier les fractures au sein de l’appareil cubain, d’affaiblir les secteurs les plus hostiles aux États-Unis et de favoriser l’ascension d’interlocuteurs disposés à négocier aux conditions de Washington. Autrement dit, il ne s’agirait pas de renverser le système par un débarquement, mais de le modifier de l’intérieur en accélérant ses contradictions.

Le précédent de la baie des Cochons

La référence à la baie des Cochons est inévitable, mais elle risque d’être trompeuse. En mars 1960, le président Dwight Eisenhower autorisa un programme clandestin dirigé contre Fidel Castro. La CIA organisa des exilés cubains, des réseaux de renseignement, des activités de propagande et une force paramilitaire destinée à soutenir une insurrection.

Le 17 avril 1961, sous la présidence de John Kennedy, environ 1 400 exilés de la Brigade 2506 débarquèrent dans la baie des Cochons. L’opération échoua en moins de trois jours : la population ne se souleva pas, les forces révolutionnaires réagirent rapidement et Washington renonça à fournir l’appui militaire nécessaire afin d’éviter une implication trop manifeste.

L’opération Mangouste suivit. Elle fut dirigée sur le plan militaire par le général Edward Lansdale et, pour la CIA, par William King Harvey. Les sabotages, les infiltrations, la propagande et les tentatives de déstabilisation ne provoquèrent pas la chute du gouvernement cubain. Ils contribuèrent au contraire à rapprocher davantage La Havane de Moscou et créèrent le contexte dans lequel l’Union soviétique décida d’installer des missiles nucléaires sur l’île en 1962.

La leçon historique est claire : une pression conçue pour affaiblir un adversaire peut le pousser à rechercher une protection extérieure encore plus importante.

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Les nouvelles armes : renseignement, réseaux et guerre psychologique

La nouvelle unité disposerait d’un mandat plus limité et moins visible. Les opérations pourraient se concentrer sur le recrutement de fonctionnaires, de militaires, de techniciens et de responsables économiques ; sur l’analyse des rivalités internes au Parti communiste et aux forces armées ; sur la pénétration des réseaux informatiques ; ainsi que sur la collecte d’informations concernant les infrastructures énergétiques et les communications gouvernementales.

Les opérations d’influence pourraient utiliser les médias, les réseaux sociaux, les organisations de l’exil cubain et des canaux clandestins afin d’accroître la méfiance envers les institutions, d’alimenter les oppositions générationnelles et de présenter une transition négociée comme la seule solution de remplacement à l’effondrement.

Le point le plus délicat réside dans la distinction entre l’analyse et la manipulation. Comprendre les divisions de l’appareil cubain relève des activités ordinaires d’un service de renseignement. Les exploiter pour provoquer des changements au sommet revient en revanche à intervenir directement dans l’organisation politique d’un État souverain.

La crise économique comme multiplicateur de pression

Cuba traverse l’une de ses crises les plus graves depuis la disparition de l’Union soviétique. La diminution des approvisionnements pétroliers, les coupures d’électricité, le manque de devises, l’inflation, la détérioration du système de santé et l’émigration affaiblissent le pacte social construit par la révolution.

L’embargo et les restrictions supplémentaires imposées par les États-Unis aggravent ces difficultés, même s’ils n’en constituent pas l’unique cause. L’inefficacité du système productif, la faiblesse de l’agriculture, la crise du tourisme, l’insuffisance des investissements et l’incapacité à mettre en œuvre des réformes économiques cohérentes jouent également un rôle majeur.

Washington semble vouloir transformer cette vulnérabilité économique en pression politique. En mars, Trump a ouvertement évoqué la possibilité de « prendre Cuba sous une forme ou une autre », tandis que les États-Unis ont renforcé les mesures pesant sur les approvisionnements énergétiques. L’île aurait également été élevée au niveau de priorité maximale pour les services américains de renseignement.

La stratégie apparaît clairement : réduire les ressources disponibles, augmenter le coût de la survie du système et proposer à une partie de la classe dirigeante un accord garantissant sa continuité personnelle en échange d’un changement politique.

Marco Rubio et le facteur floridien

La politique cubaine des États-Unis ne dépend pas seulement de considérations de sécurité nationale. Elle est également liée à la communauté des exilés et au poids électoral de la Floride. Marco Rubio incarne la ligne selon laquelle la crise doit être utilisée pour obtenir des changements irréversibles, et non de simples concessions diplomatiques.

Le problème est que les sanctions touchent aussi la population. Si l’objectif déclaré est de favoriser une transition, l’appauvrissement peut provoquer des manifestations, mais également une nouvelle émigration massive vers les États-Unis. Washington risque ainsi de déclencher simultanément une crise humanitaire et une crise migratoire.

La Russie et la Chine ne resteront pas passives

Cuba conserve une importance stratégique très supérieure à son poids économique. Située à moins de deux cents kilomètres de la Floride, l’île peut offrir à la Russie et à la Chine des possibilités dans les domaines des communications, du renseignement électronique et de la projection politique dans les Caraïbes.

Une campagne américaine trop agressive pourrait donc favoriser une présence chinoise ou russe accrue. Pékin pourrait se présenter comme une source d’investissements, de crédits et de technologies ; Moscou comme un garant politique et militaire. Ce serait une version actualisée du paradoxe déjà apparu après la baie des Cochons : en cherchant à éloigner un adversaire, Washington pourrait renforcer ses liens avec ses principaux concurrents stratégiques.

La nouvelle unité de la CIA n’annonce pas nécessairement une invasion. Elle révèle quelque chose de plus subtil : la conviction que la crise cubaine a ouvert une fenêtre permettant de modifier de l’intérieur l’équilibre du pouvoir. Mais l’histoire de l’île montre que les changements de régime imaginés à Washington produisent rarement les résultats prévus à Washington.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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