DÉCRYPTAGE – Émeutes du 17 octobre et à venir… : La France bascule-t-elle dans le scénario de « Guérilla » de Laurent Obertone ?

Par la rédaction du Diplomate
Une étincelle, des quartiers qui s’embrasent, des institutions débordées et un pouvoir qui pourrait trouver dans le chaos les moyens de sa propre survie. Avec sa remarquable trilogie d’anticipation « Guérilla », publiée entre 2016 et 2022, Laurent Obertone imaginait l’effondrement de la France en quelques jours, puis l’émergence d’un nouvel ordre politique sur les ruines de la République. Dix ans après la publication du premier volume, les violences du 17 octobre 2026 et celles déjà annoncées pour les jours à venir, donnent à cette fiction une résonance troublante. Jusqu’où le parallèle peut-il être poussé ? Et surtout, comme dans le troisième tome, une crise nationale pourrait-elle devenir l’instrument d’un pouvoir décidé à se maintenir ? Entre littérature, géopolitique intérieure et mécanique institutionnelle, retour sur une œuvre qui pose une question redoutable : que reste-t-il d’une démocratie lorsque la peur devient le principal moteur de la politique ?
Il existe des romans qui divertissent, d’autres qui dérangent. Et puis ceux que l’on referme avec une impression désagréable : celle d’avoir lu non pas une histoire imaginaire, mais le compte rendu anticipé d’une catastrophe possible.
La trilogie Guérilla de Laurent Obertone appartient incontestablement à cette dernière catégorie.
Au-delà de ses indéniables qualités littéraires et de sa redoutable efficacité narrative, la force de Guérilla réside dans son réalisme glaçant et saisissant et son ancrage revendiqué dans les réalités sécuritaires françaises. Pour construire son scénario, Laurent Obertone s’est d’ailleurs notamment appuyé sur des sources solides, des témoignages et des échanges avec des policiers, des gendarmes, des criminologues, ainsi que des spécialistes de la sécurité, du terrorisme et du renseignement. Son travail s’inscrit également dans une réflexion nourrie par des analyses et des rapports, parfois confidentiels, consacrés aux risques d’embrasement généralisé et aux scénarios de crise majeure que les autorités françaises étudient, sous différentes formes, depuis plusieurs décennies.
Autrement dit, derrière la fiction, une interrogation stratégique bien réelle : que se passerait-il si les scénarios du pire, longtemps envisagés dans les cercles de la sécurité nationale, finissaient par se matérialiser ?
Au lendemain des violences du 17 octobre 2026, alors que les images d’affrontements, de destructions et de pillages ravivent les interrogations sur l’autorité de l’État, cette fresque romanesque mérite d’être relue.
Non parce que la France serait déjà entrée dans la guerre civile décrite par l’écrivain.
Elle en demeure très éloignée. Mais parce qu’Obertone a construit son récit autour d’une mécanique particulièrement inquiétante : lorsqu’une société accumule suffisamment de fractures, un incident local peut déclencher une crise dont plus personne ne maîtrise les conséquences.
Et le plus intéressant n’est peut-être pas l’effondrement lui-même. C’est ce qui vient ensuite.
Car dans le dernier volet, le chaos finit par devenir une ressource politique. Un homme comprend qu’en contrôlant le retour à l’ordre, il peut contrôler le pays.
Voilà qui rappelle certaines interrogations soulevées dans notre précédente analyse consacrée à Emmanuel Macron et aux hypothèses de report de la présidentielle de 2027.
La comparaison est littéraire, non une accusation factuelle. Mais elle mérite d’être explorée.
« Guérilla » : Comment Laurent Obertone imagine l’effondrement de la France en 72 heures
Tout commence par un incident policier.
Dans Guérilla : Le jour où tout s’embrasa, publié en 2016, une intervention dans une cité sensible tourne au drame. Pris dans un guet-apens, un policier ouvre le feu et tue plusieurs jeunes.
L’événement déclenche une réaction en chaîne.
La cité s’embrase. Les violences gagnent d’autres quartiers, puis d’autres villes. Les forces de l’ordre, submergées, ne parviennent plus à contenir les affrontements. Les pillages se multiplient, les incendies ravagent les centres urbains et les groupes armés et terroristes profitent du désordre.
En trois jours, l’État s’effondre.
La puissance du récit tient moins à la violence, pourtant omniprésente, qu’à sa progression.
Obertone imagine une France où les institutions, les infrastructures et les services publics sont si étroitement interdépendants que leur défaillance simultanée provoque une désorganisation générale.
Les réseaux électriques et les communications cessent de fonctionner. Les transports s’interrompent. Les approvisionnements deviennent impossibles. Les secours ne peuvent plus intervenir normalement.
L’effondrement sécuritaire se transforme en effondrement économique, sanitaire et social.
La véritable catastrophe n’est plus seulement la présence d’émeutiers et de terroristes jihadistes dans les rues : c’est la disparition de tout ce qui permet à une société moderne de fonctionner.
Dans le deuxième tome, Guérilla : Le temps des barbares, paru en 2019, l’auteur explore les conséquences de cette disparition.
Les citoyens ordinaires deviennent des survivants. La pénurie transforme les comportements. La méfiance remplace la confiance, la force supplante le droit et les solidarités traditionnelles se disloquent.
Les villes comme les campagnes sont touchées.
Ce deuxième volume est peut-être le plus dérangeant, car il rappelle une évidence que les sociétés prospères préfèrent oublier : la civilisation repose sur des équilibres matériels et institutionnels beaucoup plus fragiles qu’il n’y paraît.
L’originalité d’Obertone réside également dans sa construction chorale. Policiers, habitants, responsables politiques, journalistes, criminels ou simples familles traversent la catastrophe selon des trajectoires différentes.
Personne ne possède une vision complète de ce qui se produit.
Et c’est précisément ce qui rend l’ensemble crédible sur le plan romanesque : les catastrophes historiques ne sont pas toujours conduites par un grand stratège. Elles peuvent aussi résulter de milliers de décisions individuelles, de mauvaises anticipations et de réactions en chaîne.
Le parallèle avec le 17 octobre ne doit évidemment pas être exagéré. Les institutions françaises continuent de fonctionner et les événements ne constituent pas l’effondrement décrit dans les romans.
Mais l’interrogation d’Obertone demeure : que se passerait-il si plusieurs crises, aujourd’hui contenues séparément, survenaient simultanément ?
Du chaos au pouvoir : Le troisième tome révèle le véritable piège politique
Avec Guérilla : Le dernier combat, publié en 2022, Laurent Obertone franchit une nouvelle étape.
Après vingt-sept jours de survie, un semblant d’ordre revient. Mais ce retour à la stabilité dissimule une réalité beaucoup plus inquiétante.
Le territoire est fragmenté. Certaines zones demeurent hors de contrôle, tandis qu’un pouvoir nouveau s’impose grâce à une combinaison de propagande, de coercition et de milices présentées comme citoyennes.
Au cœur de cette mécanique apparaît notamment Escard, ancien directeur du renseignement intérieur dans l’univers romanesque.
Le personnage comprend que la peur peut devenir un instrument de domination politique.
Après avoir laissé prospérer le désordre, il se présente comme l’homme capable de sauver une nation épuisée. La population, traumatisée, devient prête à accepter une concentration exceptionnelle des pouvoirs en échange du retour à la sécurité.
C’est ici que la trilogie dépasse le simple roman catastrophe pour devenir une réflexion sur les rapports entre violence, peur et pouvoir.
Car une population qui ne réclame plus qu’une chose — survivre — peut finir par considérer les libertés politiques comme des préoccupations secondaires.
La fiction d’Obertone rejoint alors une interrogation classique de la philosophie politique, de Hobbes aux théoriciens contemporains de l’état d’exception : jusqu’où les citoyens peuvent-ils consentir à abandonner certaines libertés pour retrouver la sécurité ?
Et surtout, qui contrôle celui qui promet de les protéger ?
Le troisième tome met ainsi en scène un danger particulier : le sauveur peut devenir le principal bénéficiaire de la catastrophe qu’il prétend résoudre.
Ce mécanisme rappelle l’hypothèse examinée dans notre précédente analyse : un président français pourrait-il tirer avantage d’une crise majeure pour renforcer ses pouvoirs, voire chercher à prolonger son mandat ?
La ressemblance est intellectuellement stimulante. Mais elle possède une limite fondamentale.
Escard est un personnage de fiction dont les intentions sont révélées par le romancier. Emmanuel Macron est un responsable politique réel, dont les intentions ne peuvent être déduites d’un scénario littéraire.
Aucun élément public probant ne permet d’affirmer que le président français chercherait délibérément à provoquer des violences pour empêcher l’élection de 2027.
En revanche, la question générale demeure parfaitement légitime : comment empêcher qu’une crise sécuritaire soit politiquement instrumentalisée au détriment des institutions démocratiques ?
C’est précisément là que la littérature d’anticipation devient utile.
Elle ne démontre pas ce qui va arriver. Elle permet d’imaginer ce qui pourrait arriver si les mécanismes de contrôle venaient à disparaître.
Macron, présidentielle 2027 et guerre civile : La France peut-elle éviter le piège de « Guérilla » ?
L’une des grandes forces de la trilogie d’Obertone est de montrer que l’effondrement d’un État n’est pas nécessairement provoqué par sa faiblesse militaire.
Il peut résulter de son incapacité à préserver simultanément la sécurité, la cohésion nationale, les infrastructures et la confiance des citoyens.
Dans la France de 2026, plusieurs fragilités méritent effectivement une attention particulière : progression de certaines formes de criminalité organisée, tensions communautaires, violences contre les forces de l’ordre, radicalisation politique et défiance envers les institutions.
Mais ces phénomènes ne constituent pas, à eux seuls, les prémices certaines d’une guerre civile.
Le risque serait de transformer toute émeute en annonce de l’Apocalypse. Une démocratie doit savoir reconnaître ses vulnérabilités sans se laisser gouverner par la peur.
Reste la question du pouvoir.
La Constitution française prévoit plusieurs régimes exceptionnels : état d’urgence, état de siège et pouvoirs de crise de l’article 16.
Leur existence répond à une nécessité évidente : permettre à l’État de continuer à fonctionner lorsque les circonstances ordinaires ne le permettent plus.
Cependant, comme nous l’avons rappelé dans notre précédente analyse, aucun de ces dispositifs ne confère automatiquement au président le droit d’annuler l’élection présidentielle ou de prolonger arbitrairement son mandat.
L’article 16, notamment, exige une menace grave et immédiate ainsi qu’une interruption du fonctionnement régulier des pouvoirs publics constitutionnels.
Son activation ne ferait pas disparaître les dispositions relatives à la durée du mandat présidentiel.
Quant à l’article 7, il encadre certaines possibilités de report électoral, sans offrir au chef de l’État un pouvoir général de suspendre le scrutin pour cause de troubles.
La présidentielle de 2027 demeure donc une échéance constitutionnelle que le désordre public ne saurait effacer d’un simple trait de plume.
Mais Obertone nous invite à réfléchir à une question plus profonde que celle des seuls textes juridiques.
Que valent les garanties constitutionnelles lorsque les institutions chargées de les faire respecter ne fonctionnent plus ?
C’est tout le paradoxe des grandes crises.
Plus la menace est grave, plus les pouvoirs exceptionnels peuvent devenir nécessaires. Mais plus ces pouvoirs se concentrent, plus leur contrôle devient indispensable.
La véritable réponse au scénario de Guérilla ne consiste donc pas à choisir entre autorité et liberté.
Elle consiste à préserver les deux avant que la crise n’impose des choix impossibles.
Cela suppose une politique de sécurité crédible, un renseignement efficace, une justice capable de sanctionner les violences, une protection réelle des infrastructures stratégiques et une préparation sérieuse aux crises majeures.
Cela suppose également de refuser toute complaisance envers ceux qui considèrent l’émeute comme un instrument politique.
Mais cela exige, symétriquement, que l’exécutif demeure soumis aux règles constitutionnelles, même lorsque les circonstances lui permettraient de se présenter comme l’unique rempart contre le chaos.
Car la sécurité ne doit pas devenir le prétexte à la confiscation de la souveraineté populaire.
Laurent Obertone a écrit une trilogie sombre, brutale, parfois excessive, mais dont la cohérence narrative repose sur une intuition particulièrement forte : une société peut s’effondrer bien avant d’avoir compris qu’elle était en train de perdre les conditions de sa propre survie.
Son œuvre mérite d’être lue comme un avertissement, non comme un calendrier des catastrophes à venir. Du moins, espérons-le…
Le 17 octobre 2026 n’est pas le premier chapitre de Guérilla. Mais cette journée et malheureusement celles qui suivront rappellent que l’autorité publique, la paix civile et la confiance démocratique ne sont jamais définitivement acquises.
Et si la trilogie contient une leçon politique essentielle, elle tient peut-être dans cette distinction : le danger ne vient pas seulement de ceux qui mettent le feu à la maison. Il peut également venir de celui qui, une fois l’incendie déclaré, prétendrait être le seul autorisé à en garder les clés.
La France n’est pas condamnée au scénario d’Obertone. Encore faut-il qu’elle sache empêcher le chaos sans jamais permettre qu’il devienne une méthode de gouvernement…
Sources et références
La trilogie « Guérilla » de Laurent Obertone
- Laurent Obertone — Guérilla : Le jour où tout s’embrasa (2016), éditions Magnus
- Laurent Obertone — Guérilla : Le temps des barbares (2019), éditions Magnus
- Laurent Obertone — Guérilla : Le dernier combat (2022), éditions Magnus
- Entretien avec Laurent Obertone — « Très peu de choses séparent cette France fictive de notre quotidien », Breizh-info, 28 septembre 2022
Institutions françaises et pouvoirs exceptionnels
- Constitution du 4 octobre 1958 — Légifrance
- Article 7 — Élection présidentielle et conditions de report
- Article 16 — Pouvoirs exceptionnels du président
- Article 36 — État de siège
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