ÉNERGIE – Le paradoxe nucléaire allemand : Sortir du gaz russe tout en restant dépendant de la technologie de Moscou

ÉNERGIE – Le paradoxe nucléaire allemand : Sortir du gaz russe tout en restant dépendant de la technologie de Moscou

lediplomate.media — imprimé le 01/08/2026
paradoxe nucléaire allemand
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Le site de Lingen révèle les contradictions de la souveraineté énergétique européenne

L’Allemagne a fermé ses propres centrales nucléaires, mais elle continue de produire du combustible destiné aux réacteurs d’autres pays européens. Et pour y parvenir, elle accepte une coopération, certes indirecte et soumise à des contrôles stricts, avec l’industrie nucléaire russe. Tel est le paradoxe politique, économique et stratégique contenu dans l’autorisation accordée par les autorités de Basse-Saxe au site de Lingen.

L’entreprise française Framatome, contrôlée par le groupe public Électricité de France, pourra fabriquer des barres et des assemblages de combustible destinés aux réacteurs de conception russe. Certains composants essentiels seront fournis par TVEL, société appartenant au géant public Rosatom. Les techniciens russes ne pourront pas accéder librement au site et les équipements provenant de Russie feront l’objet d’inspections approfondies. Les autorités allemandes ont également prévu des règles particulièrement strictes contre l’espionnage, le sabotage et les tentatives de recrutement du personnel.

Ces précautions sont compréhensibles. Mais leur sévérité même montre que le problème existe. Si cette coopération était considérée comme totalement inoffensive, il ne serait pas nécessaire de l’entourer d’un dispositif aussi complexe d’interdictions, de contrôles et de surveillance.

La dépendance que l’Europe ne parvient pas à effacer

Depuis le début de la guerre en Ukraine, l’Union européenne a construit une grande partie de sa politique énergétique autour de l’objectif de réduire sa dépendance à l’égard de la Russie. Pour le pétrole, le charbon et surtout le gaz, Bruxelles a adopté des sanctions, des interdictions et des programmes de remplacement des approvisionnements. Il en a résulté un déplacement progressif vers le gaz naturel liquéfié américain, la Norvège, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient.

Dans le secteur nucléaire, toutefois, la séparation s’est révélée beaucoup plus difficile. La Russie n’est pas seulement un producteur d’uranium. Elle dispose d’une chaîne industrielle complète : extraction, conversion, enrichissement, fabrication du combustible, conception des réacteurs, maintenance et traitement des déchets. Cette capacité a été construite au fil des décennies et ne peut être remplacée rapidement.

De nombreux réacteurs d’Europe centrale et orientale reposent encore sur des technologies soviétiques ou russes. Leur sécurité énergétique dépend donc de la disponibilité d’un combustible compatible. Interrompre brutalement toute relation avec Rosatom signifierait risquer des difficultés d’approvisionnement, une hausse des coûts et, dans certains cas, une réduction de la production d’électricité.

L’autorisation accordée à Lingen découle de cette réalité. Derrière le langage des conditions techniques et des garanties juridiques apparaît une conclusion plus simple : l’Europe ne dispose pas encore d’une solution entièrement autonome face à la filière nucléaire russe.

La bataille économique autour du combustible nucléaire

La question ne concerne pas seulement la sécurité. Elle porte également sur le contrôle d’un marché appelé à se développer. La nécessité de réduire les émissions, de garantir une production électrique continue et de limiter la dépendance aux combustibles fossiles replace l’énergie nucléaire au centre des stratégies industrielles européennes.

La France cherche à défendre sa position par l’intermédiaire de Framatome et du groupe Électricité de France. La Russie tente, de son côté, de préserver sa présence sur les marchés européens, même lorsque les relations politiques se détériorent. Lingen représente donc un compromis économique : la gestion reste française, la production a lieu en Allemagne, mais certains composants et certaines compétences continuent de provenir de Russie.

Cette organisation permet à Paris de se présenter comme un fournisseur européen, à Berlin de conserver sur son territoire une capacité industrielle stratégique et à Moscou de ne pas être totalement exclue de la chaîne de valeur. Chacun y trouve son intérêt, mais aucun acteur ne peut revendiquer une véritable indépendance.

Sur le plan géoéconomique, cette coopération montre également que les sanctions ont des limites précises. Lorsqu’un secteur est facilement remplaçable, la rupture politique peut être rapide. Mais lorsque sont en jeu des technologies spécialisées, des brevets, du personnel qualifié et des installations conçues pour des produits particuliers, la séparation devient coûteuse, lente et souvent incomplète.

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Le risque stratégique n’est pas l’invasion, mais la vulnérabilité

Les préoccupations allemandes portent principalement sur l’espionnage industriel, le sabotage et l’influence russe. Il est peu probable que le projet de Lingen présente une valeur militaire directe. Il possède cependant une importance stratégique, car il concerne des infrastructures sensibles, des procédés industriels confidentiels et la continuité des approvisionnements énergétiques.

Dans une phase de confrontation prolongée entre la Russie et l’Occident, toute dépendance peut devenir un instrument de pression. Moscou pourrait ralentir les livraisons, limiter l’assistance technique ou utiliser sa position contractuelle pour obtenir des concessions. Dans le même temps, une exclusion totale de la Russie pourrait placer les pays utilisant des réacteurs de conception russe face à des difficultés opérationnelles et à une augmentation des coûts.

La véritable vulnérabilité européenne résulte donc de l’absence de solutions de remplacement immédiates. Il ne s’agit pas d’imaginer des techniciens russes contrôlant directement le site allemand, mais de reconnaître qu’une partie du système énergétique européen continue de dépendre d’une filière industrielle contrôlée par un État considéré comme un adversaire.

Berlin entre droit, politique et dilution des responsabilités

Cette affaire a également provoqué un singulier conflit institutionnel. Le ministre de l’Environnement de Basse-Saxe, Christian Meyer, considère l’autorisation comme politiquement et stratégiquement erronée, mais affirme ne pas pouvoir la refuser en l’absence de motifs juridiques suffisants. Le gouvernement fédéral soutient, pour sa part, que la responsabilité formelle appartient aux autorités régionales, tout en ayant participé à l’évaluation et approuvé la décision finale.

Il en résulte un mécanisme typiquement européen : tous participent à la décision, mais personne ne souhaite en assumer pleinement le coût politique. La région affirme être liée par le droit, le gouvernement fédéral invoque l’autonomie régionale, l’industrie souligne la nécessité économique et les services de sécurité imposent leurs conditions.

Le député démocrate-chrétien Roderich Kiesewetter a qualifié le projet de risque pour la sécurité et demandé le retrait de l’autorisation. Sa critique met en évidence un problème réel, mais elle ne répond pas à la question fondamentale : avec quel combustible les réacteurs européens de conception russe devraient-ils fonctionner pendant le temps nécessaire à la construction d’une filière de remplacement ?

L’autonomie européenne demeure une promesse

Le cas de Lingen montre l’écart entre les déclarations politiques et la réalité matérielle de l’économie. L’Europe proclame son indépendance énergétique à l’égard de la Russie, mais elle continue d’avoir besoin de ses technologies. Elle veut renforcer la sécurité du continent, mais ne dispose pas encore d’une chaîne nucléaire entièrement autonome. Elle invoque la souveraineté stratégique tout en transférant de nouvelles dépendances vers les États-Unis et en conservant les dépendances russes dans les secteurs où elle ne peut pas les éliminer.

L’autorisation allemande ne constitue donc pas une simple exception administrative. Elle est le signe d’une contradiction plus profonde : l’Union européenne tente de combattre une puissance sur le terrain géopolitique tout en continuant à coopérer avec elle sur le terrain industriel.

Ce choix n’est pas nécessairement irrationnel. Il peut, au contraire, constituer une reconnaissance réaliste des limites européennes. Mais il serait plus honnête d’admettre que l’autonomie stratégique ne naît ni des interdictions ni des déclarations, mais de la capacité à produire ce qui est nécessaire, à contrôler les technologies fondamentales et à supporter les coûts du remplacement.

Tant que cette capacité n’existera pas, la Russie continuera d’être à la fois l’adversaire qu’il faut contenir et le fournisseur dont l’Europe ne peut totalement se passer.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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