Le Grand Entretien avec Denis Chaudré – L’humanitaire à l’épreuve d’un monde en plein bouleversement

Le Grand Entretien avec Denis Chaudré – L’humanitaire à l’épreuve d’un monde en plein bouleversement

lediplomate.media — imprimé le 20/09/2026
Le Grand Entretien avec Denis Chaudré – L’humanitaire à l’épreuve d’un monde en plein bouleversement

Guerres, crises politiques, catastrophes et bouleversements multiples, souvent tragiques : c’est à des environnements toujours plus complexes que le monde de l’humanitaire doit aujourd’hui se confronter lors de chacune de ses missions. Dans ces contextes où l’urgence se mêle aux réalités du terrain, comment l’action humanitaire évolue-t-elle ? Parvient-elle encore à se frayer un chemin, à trouver sa place et, surtout, à agir efficacement auprès des populations qui en ont besoin ?

Chaque année, des femmes et des hommes choisissent de se mobiliser et de s’engager au sein de différentes ONG, parfois dans des conditions particulièrement difficiles. Car, pour ceux qui ont fait de l’action humanitaire leur engagement, « la solidarité n’est pas un vain mot, c’est un acte ».

Pour comprendre les évolutions de l’humanitaire, ses réalités et les défis auxquels sont confrontés ceux qui le font vivre sur le terrain, Le Diplomate Média a rencontré Denis Chaudré, engagé depuis de nombreuses années dans l’action humanitaire.

Propos recueillis par Dorothée Retornaz

Le Diplomate : Quel est votre parcours au sein du monde de l’humanitaire ? Avez-vous noté des évolutions au fil du temps ? Être humanitaire de nos jours, est-ce s’exposer à de plus grands dangers qu’auparavant ?

Denis Chaudré : Après avoir fait du journalisme, je me suis engagé dans le monde humanitaire dès 1994. C’était la grande aventure vers une idée, un idéal, l’inconnue humanitaire, car ce secteur était encore confidentiel. Pas d’internet, de réseaux sociaux, de téléphone portable. C’était à mes yeux une des dernières grandes aventures humaines du XXème siècle.

Curieux de nature, j’ai donc tenté le coup en Ex-Yougoslavie en guerre. Je n’ai depuis jamais plus quitté le milieu humanitaire.

Afghanistan, Kosovo, Afrique des grands lacs, Corée du nord, Népal, Syrie, Irak, Ukraine … j’ai œuvré 30 ans à alléger les souffrances des populations en danger sur les plus grandes crises humanitaires du monde et sur des postes parfois à grandes responsabilités.

En trois décennies, j ‘ai vu le secteur évoluer. De volontaire nous sommes passés vers un statut de salarié. Le professionnalisme s’est invité chez nous. L’argent aussi. Des associations sont devenues milliardaires, des projets mégalos parfois étaient validés. L’engagement n’était plus un acte de Foi mais un acte « carriériste ». On enseignait l’humanitaire dans les écoles, dans des universités.

Impensable auparavant !

On se bouscule pour un poste, le secteur est devenu le top 5 des professions qui font rêver. Le côté « vu à la télé » éveille des vocations. Mais surtout, les ONG se transforment en acteur du monde alors qu’elles n’étaient, auparavant qu’observatrices. Aujourd’hui nous sommes devenus acteur du monde aux bouleversements géopolitiques constants. L’Humanitaire a suivi et s’est adapté.

L’ingérence chère à Bernard Kouchner dans les années 90 s’est installée dans nos sièges, nos missions, ce qui ne plaît pas à différentes autorités sur le terrain comme au Soudan, à Gaza par exemple L’ombre de l’épée de Damoclès plane au-dessus des ONG. L’insécurité assombrit nos projets et nos équipes. Le danger est devenu rapidement notre quotidien.

L’Humanitaire a toujours été confronté aux incidents puisque les ONG interviennent régulièrement pendant les conflits ou les populations locales ont le plus besoin d’aide. Les conflits ont contribué à l’émergence et au développement des organisations non gouvernementales internationales.

Les ONG agissent et continueront d’agir en prévention et en réaction aux conflits à travers le monde.

La croissance de l’insécurité humanitaire s’explique en partie par le nombre croissant de travailleurs humanitaires sur le terrain. En 2019 d’après les Nations Unies, on comptabilisait 569 600 humanitaires contre 136 204 en 1997. De surcroît, dans les conflits actuels, qui s’inscrivent souvent dans une logique d’affrontement entre groupes rebelles et gouvernement, la population civile représente la majorité des victimes. Ainsi, le personnel humanitaire qui se trouve au plus près des bénéficiaires sur le terrain, est vulnérable aux attaques.

De quoi souffre les ONG aujourd’hui ?

Les ONG connaissent une crise financière sans précédent.

Le-déploiement de l’action humanitaire repose à 75% sur le financement public de la part des principaux pays contributeurs occidentaux. Jusqu’en 2024 ce sont les États Unis et l’union Européenne qui contribuaient à une large proportion des financements gouvernementaux. Cela a créé une relation de dépendance des ONG internationales vis à vis de ces financeurs.

L’interruption brutale en 2025 des financements jusqu’alors octroyés par le gouvernement des États Unis aux acteurs humanitaires, a sidéré l’ensemble des organisations. Passée la confusion des décisions contradictoires et ambiguës de l’administration Américaine, le Mouvement de la Croix Rouge, les organisations onusiennes et les ONG internationales ont rapidement pris la mesure de la manière dont les restrictions annoncées allaient impacter leurs actions auprès des populations, sur le terrain tout comme les dépenses de fonctionnement des équipes.

Les ONG souffrent du fait que leurs principes fondamentaux « Neutralité Impartialité Indépendance » ne sont pas respectés. L ‘insécurité des humanitaires est devenue LE sujet préoccupant.

Secourir sans périr fut le leitmotiv cher à MSF.

Les travailleurs humanitaires ne sont pas des cibles. Le droit international humanitaire doit être respecté et les civils doivent être protégé.

Les humanitaires doivent pouvoir accéder de manière sûre, rapide, sans entrave aux personnes qui ont besoin d’assistance.

Quel est l’un des pires événements qu’une ONG peut subir sur un terrain de conflit ?

Un travailleur humanitaire tué sur n’importe quel terrain est un vrai traumatisme pour la communauté humanitaire. C’est un choc et une grande frustration de ne pas avoir pu empêcher cela. Le Kidnapping d’une équipe ou d’un expatrié est une vraie crise au sein d’une ONG. Elle mobilise beaucoup de personnes au siège et génère un stress constant de plusieurs jours voire de plusieurs années.

Droit International Humanitaire ? Rappelez-nous les notions fondamentales devant être respectées ?

Le droit International humanitaire fixe les règles applicables dans le cadre de la guerre pour en limiter les effets notamment en vue de protéger les populations ne participant pas aux combats. Il assure aux acteurs humanitaires des arguments qui lui permettent de négocier ses actions de secours avec les belligérants.

En général, les ONG trouvent dans le DIH les éléments concrets permettant de clarifier le contenu et les limites de sa propre responsabilité d’acteur humanitaire et médical pour les organisations spécialisées.

Le DIH permet aussi de baliser certains dilemmes auxquels sont confrontés les acteurs humanitaires face aux situations de violence, de crime contre les populations.

Il attribue ainsi la responsabilité spéciale aux organisations humanitaires impartiales en matière d’initiative et de mise en œuvre d’actions de secours.

En effet, les ONG ne sont pas parfois toutes expérimentées pour utiliser ces outils du DIH.

Des actions médiatiques d’ampleur exigent un budget et une réelle expérience de mise en œuvre sur le terrain que certaines ONG n’ont pas encore.

CREWS (climate risks and early warning systems) s’alarme. Des populations déplacées, des incendies, des famines, des enfants déscolarisés, des violences sexuelles, de nombreux médecins et humanitaires tués… Comment les ONG s’adaptent elles face à ces dramatiques situations ? Quelle sera selon vous dans les prochaines années, la ou les menaces les plus critiques ?

Nous vivons dans un monde ou les parties belligérantes tuent des civils sans plus de conséquences et ou le coût humain et économique des catastrophes ne cesse d’augmenter.

Si, nous n’agissons pas rapidement, les risques naturels s’aggraveront et se multiplieront.

Le piège de la pauvreté et de la souffrance se resserrera sur des millions d’autres personnes et les efforts d’aide internationale, plus sollicités que jamais, peineront à faire face.

Il est urgent d’apporter des changements profonds et concrets dans la façon dont la communauté internationale réagit aux violations du droit international et des droits humains et dont elle s’efforce de prévenir les violences et les catastrophes en d’en réduire l’impact sur les populations vulnérables.

Les gouvernements et les organisations doivent améliorer substantiellement la façon dont ils fournissent l’aide et soutiennent les organisations locales, faire respecter le droit international censé protéger les civils et défendre le droit des personnes contraintes de fuir les violences armées et les catastrophes naturelles. Nous vivons dans un monde ou les crises vont se multiplier et s’intensifier et si nous n’agissons pas maintenant, le bilan humain sera très lourd.

Certaines ONG pensent que le meilleur moyen d’aider les populations à faire face aux crises et à s’en relever, consiste à leur permettre de prendre leur avenir en main au lieu de leur imposer une marche à suivre.

Nous devons créer un nouveau modèle humanitaire conférant aux communautés locales, la responsabilité et la direction des opérations face aux situations de crise.

Nous devons conjuguer nos efforts pour renforcer les réponses humanitaires locales et nationales et non les remplacer ou les amoindrir.

Avec des investissements suffisants, et bien ciblés, les communautés locales pourront sauver davantage de vies humaines en cas de crise puis, se reconstruire plus solidement.


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Dorothée Retornaz

Dorothée Retornaz

Dorothée Retornaz est correspondant de presse indépendant pour Le Dauphiné Libéré et modératrice d’échanges portant sur l’aéronautique, la géopolitique et la littérature dans différents salons du livre en région Rhône Alpes.

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