TRIBUNE – Ingérences étrangères : Barrot à l’assaut !

Par Jean Daspry, Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« L’ingérence n’est pas un droit, mais une pratique réservée aux plus forts » (Rony Brauman). L’ingérence, pratique connue depuis la nuit des temps. L’Histoire ne serait-elle qu’un éternel recommencement ? Aujourd’hui, elle prend de nouvelles formes avec l’entrée de notre monde dans l’ère bénie du numérique. Nous pensons bien évidemment aux réseaux sociaux qui n’ont rien de sociaux tant ils se transforment souvent en déversoir à jet continu des fausses nouvelles, de calomnies, d’insanités. Certains dictatures, autocraties, démocraties illibérales usent et abusent de cet artifice pour jouer, avec un art consommé, à la guerre asymétrique avec les démocraties. À quelques mois de l’élection présidentielle française de 2027, la Russie de Vladimir Poutine prend un malin plaisir à salir quelques-uns de nos hommes (femmes également) politiques afin de les discréditer et tenter de peser sur le vote de nos concitoyens … avec succès ou pas. N’écoutant que son cœur, le Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères prend le problème à bras-le-corps. Dans une tribune publiée par le quotidien Le Monde, il nous livre sa pensée profonde sur ce phénomène insidieux1. Une sorte de discours de la méthode. À y regarder de plus près, nous sommes plus en présence de la méthode du discours … d’un roi, plutôt d’un communicant.
Le discours de la méthode : Au secours René Descartes
La présentation du chef de la diplomatie française est d’une limpidité irréprochable. Elle se présente sous deux rubriques classiques : la nature du mal et le remède idoine proposé.
La nature du mal du siècle : s’ingérer, il en restera toujours quelque chose
Prenant l’exemple concret de l’arrêté d’expulsion prononcé à l’encontre de la propagandiste russe, Xenia Federova, le 29 juillet 2026, Jean-Noël Barrot estime qu’il ne constitue que la face cachée de l’iceberg des opérations de déstabilisation pilotées par le Kremlin. Cette décision illustre la menace d’ingérence à laquelle nous sommes confrontés. C’est pourquoi, le Ministre estime urgent de poser le problème en termes crus. « Les adversaires de la démocratie nous observent. Ils scrutent nos débats, exploitent nos colères et nos peurs. Leur objectif est simple : penser sur nos choix sans avoir à répondre de leurs actes ». Il s’empresse de se parer des plumes du paon en rappelant que, dès 2021, sous l’impulsion d’Emmanuel Macron le clairvoyant Président, la France a pris de l’avance en faisant le choix de la transparence. À cette fin, elle a montré à nos concitoyens les manipulations étrangères dont ils sont la cible : faux comptes, vidéos dopés à l’IA, algorithmes manipulés, cyberattaques … Mais, tout ceci ne saute pas immédiatement aux yeux. Il faut donc apprendre à les détecter pour les déjouer dans un monde au sein duquel la compétition est devenue brutale et les frontières entre compétition et subversions se sont brouillées. Les activités de propagande, de manipulation de l’information, de financements opaques touchent l’Allemagne, la Pologne, la Roumanie … Face à ces activités déstabilisatrices, la France est au rendez-vous comme le démontre le chef de la diplomatie française, exemples concrets à l’appui. Il ne saurait en être autrement.
Le remède idoine adopté : détecter pour mieux déjouer
En effet, la France s’adapte à cette nouvelle donne à travers l’action des services compétents du Quai d’Orsay en refusant de rester sur la défensive. Le Département a développé ses capacités de veille et d’analyse des récits adverse. Après avoir compris le phénomène qui touche notre pays, le chef de la diplomatie estime qu’il faut riposter et dissuader. Elle le fait, en n’hésitant pas à manier « l’humour et l’ironie, deux armes dont nos adversaires n’ont pas le monopole ». A été développé le compte « French Response » (en anglais dans le texte !) qui permet de répondre en temps réel aux attaques visant la France tant depuis Paris que depuis nos ambassades à l’étranger. Leur mission s’organise autour de quelques mots d’ordre simples : oser, riposter, rétablir les faits et d’un message clair : on ne s’attaque pas impunément à la France éternelle. Dans la pratique, nos missions diplomatiques luttent pied à pied contre les adversaires de la démocratie qui livrent une bataille culturelle à notre pays. Ces derniers s’en prennent à l’image d’un continent où l’on vit mieux qu’ailleurs. Dans cette bataille, nous évitons de tomber dans le piège qu’ils nous tendent celui de la limitation de la liberté d’expression. Il ne faut pas confondre opinion et ingérence. « En résumé, une opinion cherche à convaincre, la manipulation cherche à tromper, l’ingérence cherche à peser de l’extérieur sur notre liberté de choix ». L’objectif ultime de cette démarche consiste à permettre aux Français de se forger leur propre opinion sans mettre notre démocratie sous cloche. Tout va très bien Madame la Marquise …
Au-delà de cette démonstration qui présente toutes les caractéristiques de la logique implacable, l’exposé prête tout de même le flanc à la critique.
La méthode du discours : Au secours Blaise Pascal
Cet entretien médiatisé traduit à la fois un excès de communication, du primat de la parole et un défaut de hiérarchisation des priorités, miroir de l’effacement de la réflexion.
Un excès de communication : le primat de la parole
À l’évidence, cet entretien du Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères s’inscrit dans une démarche assumée de diplomatie de la communication débridée qui caractérise la pratique actuelle du Quai d’Orsay dans ce qu’elle a de plus détestable2. Est-ce habile de nous qualifier de « peuple audacieux, fier et frondeur, qui entend rester libre de choisir notre destin » alors que nos créanciers sont à nos trousses et risquent très bientôt de nous réduire a quia dans l’Hexagone et à l’extérieur comme le fut la Grèce en son temps ? Se livre-t-on, à longueur de colonnes, à une pseudo-démonstration stérile de la distinction entre liberté d’expression et manipulation de l’information ? Est-ce la fonction essentielle du diplomate de guerroyer sur les réseaux sociaux, sorte de degré zéro de l’information et de la pensée, de caniveau glauque, pour rétablir la vérité des faits ? Celle-ci ne s’imposerait-elle pas d’elle-même si notre politique étrangère était claire, cohérente sur le long terme ? Les diplomates n’ont-ils pas mieux à faire dans ces « temps mauvais », à savoir connaître le passé pour comprendre le présent et anticiper l’avenir ? Ce dont la Patrie devrait leur en être reconnaissante. Par ailleurs, fait-on étalage de sa doctrine, mais surtout de sa méthode vis-à-vis de son adversaire pour lutter efficacement contre ses « vérités alternatives » et autres carabistouilles ? Nous ne le pensons pas surtout lorsque le Ministre emploie le terme de dissuasion. Les chiens aboient, la caravane passe.
Un défaut de hiérarchisation : l’effacement de la réflexion
À l’heure où le monde est traversé par une multitude de spasmes, de crises de toute nature, de remise en cause drastique de la gouvernance mondiale portée sur les font baptismaux en 1945, est-ce vraiment le rôle principal du chef de la diplomatie française de perdre son temps précieux à traiter d’un sujet secondaire en termes de géopolitique ? La réponse est dans la question. N’attend-on pas en priorité autre chose du titulaire du bureau de Vergennes ? Une sorte de diagnostic global du patient monde accompagné de propositions de remèdes pour remettre la planète sur les bons rails. Une sorte de de voie particulière (« sonderweg ») de la France – dont « la destinée est d’être l’embêteuse du monde », pour reprendre la formule célèbre du diplomate-écrivain, Jean Giraudoux dans L’Impromptu de Paris, dans le concert cacophonique des nations. Revient-il au concepteur (en accord avec le Président de la République) de la politique étrangère de la France et à sa mise en œuvre au quotidien à travers la diplomatie (en toute indépendance) de « faire vivre ce récit national et de ne laisser à personne le soin de l’écrire à notre place » comme le souligne en conclusion de son entretien, Jean-Noël Barrot ? L’on attend de lui d’être un authentique passeur d’idées et non un gloseur de pacotille sur le thème à la mode du narratif. L’on attend de lui d’être un véritable stratège et non un piètre commentateur journalistique des stupidités véhiculées par les réseaux sociaux comme il le fait avec cet entretien lunaire au Monde3.
La voix de son maître
« Ne cédez pas à l’esprit rampant de défaitisme » nous rappelle Emmanuel Macron4. C’est ce à quoi semble s’attacher notre Saint-François d’Assises, apôtre de la paix universelle qui a pour nom, Jean-Noël Barrot dans sa démarche de chevauché fantastique contre les ingérences étrangères ! Qu’en est-il en réalité ? À quelques mois d’une échéance nationale importante, n’est-il pas illusoire de chercher les causes éventuelles d’un remake de L’étrange défaite en mai 2027 dans l’action déstabilisatrice d’un quelconque parti de l’étranger ? Nos compatriotes ne sont-ils pas dotés de suffisamment de bon sens populaire pour faire la part du vrai et du faux dans l’infobésité charriée par les eaux glauques des réseaux sociaux ? Pense-t-on que les dernières ratiocinations médiatiques de Jean-Noël Le Tocard, ce Talleyrand des bacs de sable dans un quotidien, qui n’est plus que l’ombre de ce qu’il fut, soit indispensable pour leur ouvrir les yeux sur les pratiques déloyales de certaines dictatures ? N’est-ce pas, en définitive, les prendre pour des gogos, des simplets, des imbéciles incapables de la moindre réflexion intelligente autonome ? Cela ne contribue-t-il pas encore plus à creuser le fossé qui sépare les politiques des citoyens, à amplifier la crise de confiance entre les uns et les autres ?5 Nous pourrions résumer notre propos grâce à cinq mots : ingérences étrangères : Barrot à l’assaut !
Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
Notes
- Jean-Noël Barrot, Face aux ingérences étrangères, il faut riposter et dissuader, Le Monde, 20 août 2026, p. 26. ↩
- Jean Daspry, Les diplomates malades de la com, www.lediplomate.media , 13 août 2026. ↩
- Nathalie Besse Desmoulières/Mariama Darame/Alexandre Pedro/Robin Richardot, Feux, canicules … les politiques sans vision, Le Monde, 23-24 août 2026, p. 6. ↩
- Discours du Président de la République, Emmanuel Macron à l’occasion du 82ème anniversaire de la libération de la ville de Bormes-les-Mimosas, 17 août 2026, https://www.elysee.fr/front/pdf/elysee-module-27152-fr.pdf ↩
- Jean-Baptiste Soufron, Avec le piratage du fisc, la crédibilité de l’État est mise à mal, Le Monde, 22 août 2026, p. 25. ↩
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