LE GRAND ENTRETIEN avec Reza Pirzadeh : Retrait américain d’Irak : l’Iran est-il le véritable vainqueur ?
Réalisation Le Lab Le Diplo
Quelques jours après l’inédite décision de Washington de retirer les bases militaires américaines en Irak d’ici fin septembre, véritable victoire pour Téhéran, avec comme perspective un retrait à moyen terme de toutes les bases américaines dans le Golfe, Alexandre del Valle fait le point avec l’un des meilleurs connaisseurs de la région, Reza Pirzadeh, expert en relations internationales, ex-directeur de la chaîne de télévision TV satellite Andisheh (basée à Paris et Los Angeles), collaborateur régulier du prestigieux Institut Montaigne et ex-conseiller du Prince Reza Pahlavi. Franco-iranien, Pirzadeh connaît également en profondeur les rouages de l’administration américaine, avec qui il a travaillé durant des années. Fort de ses trois spécialités géoculturelles, Europe, Etats-Unis, Golfe persique, et adepte, comme Le Diplomate, d’une vision réaliste étayée par les faits et non par l’émotion ou l’idéologie, il nous livre un diagnostic précieux, rarement entendu dans les médias mainstream.
Il nous aide notamment à comprendre l’erreur récurrente des Etats-Unis et de l’Occident qui ont du mal à admettre qu’un pays bien moins puissant puisse non seulement ne pas être vaincu, mais puisse même atteindre ses objectifs de guerre tout en étant bien plus faible économiquement, technologiquement et militairement. Une leçon que Donald Trump est en train de goûter amèrement, mais dont il a pris acte, en bon pragmatique, puisqu’il n’exclut pas de retirer l’ensemble des bases américaines dans le Golfe, ne renonçant pas à conclure un « deal », certes rendu plus difficile par la guerre (« effet drapeau »), mais seule solution pour sortir d’un bourbier.
Propos recueillis par Alexandre Del Valle
Alexandre del Valle : Il ne vous a pas échappé que le sujet iranien a été au centre de différentes discussions entre Américains et Russes puis en entre Américains et Chinois depuis la fin de l’été 2026. Pouvez-vous nous en dire plus sur la visite à Moscou du directeur de la CIA, John Ratcliffe, le 25 août 2026, qui a marqué le premier déplacement d’un chef de l’agence américaine en Russie depuis novembre 2021, et qui aurait abordé autant la guerre en Ukraine que celle contre l’Iran, deux conflits que Donald Trump a promis de régler rapidement avec les résultats que l’on sait…
Reza Pirzadeh : Cette visite doit être analysée à partir d’un constat essentiel : la guerre contre l’Iran a profondément modifié le rapport de force international et a révélé une forme de vulnérabilité stratégique américaine. Sur le plan militaire, les États-Unis ont infligé des dommages considérables à l’Iran, mais ils ont eux-mêmes subi des pertes importantes, notamment lors des frappes contre leurs bases et installations militaires dans la région. La République islamique considère donc avoir résisté aux attaques de deux puissances nucléaires, dont la première puissance militaire mondiale, et avoir empêché Washington et Tel-Aviv d’atteindre leurs objectifs : provoquer un changement de régime, détruire les programmes nucléaire et balistique iraniens et mettre fin au soutien de Téhéran à ses alliés régionaux, qui constituent ce que l’Iran appelle « l’axe de la résistance ». Cette lecture du conflit ne se limite d’ailleurs pas à Téhéran : elle trouve également un certain écho dans une grande partie du Sud global.
Le mémorandum d’entente signé à Versailles le 17 juin entre l’Iran et les États-Unis est, de ce point de vue, particulièrement révélateur. Il devait mettre fin aux opérations militaires, prévoyait la levée du blocus naval américain, le retrait des forces américaines de la proximité de l’Iran et le maintien du statu quo sur le programme nucléaire pendant la période de négociation. Il ouvrait également la possibilité pour l’Iran de reprendre ses exportations pétrolières et envisageait un vaste programme de reconstruction. Que cet accord ait ensuite été violé ne change rien à un élément essentiel : quelques mois après le début de la guerre, Washington avait déjà accepté des concessions très éloignées des objectifs initialement affichés.
L’administration Trump n’a pas réussi à présenter cette guerre à l’opinion américaine comme une victoire militaire. C’est politiquement important, car une partie significative de l’opinion publique ne percevait déjà pas clairement, au début du conflit, la nécessité d’une intervention contre l’Iran et souhaite encore moins voir cette guerre se prolonger. C’est à la lumière de cette situation qu’il faut interpréter ce voyage à Moscou.
Il est tout à fait plausible que Donald Trump cherche avec Vladimir Poutine un terrain d’entente dépassant largement la seule question ukrainienne. L’objectif de Trump pourrait être d’obtenir de la Russie une forme de coopération — ou, plus vraisemblablement, de neutralité — dans la confrontation avec l’Iran, en échange d’une évolution de la position américaine sur l’Ukraine qui soit davantage acceptable pour Moscou.
Cela ne signifie pas nécessairement que Donald Trump serait prêt à « livrer » l’Ukraine à la Russie. Washington pourrait plutôt chercher une formule permettant à Moscou de sortir du conflit ukrainien avec des gains politiques ou territoriaux suffisants pour rendre possible, en contrepartie, un soutien russe sur l’Iran.
Il existe aussi une autre raison à cette démarche. Les États-Unis veulent éviter à tout prix que la Russie ne cherche à tester directement la cohésion de l’OTAN alors que les forces américaines sont déjà fortement sollicitées et que leurs réserves de munitions sophistiquées, notamment les intercepteurs Patriot et THAAD, sont sous pression. La visite du directeur de la CIA à Moscou peut donc également être interprétée comme un message adressé au Kremlin : ne pas profiter des difficultés américaines pour ouvrir une nouvelle confrontation directe avec l’Alliance atlantique.
Mais cette visite prend une autre dimension si on la replace dans la transformation plus générale du système international. Nous sommes probablement entrés dans une forme de nouveau « Grand Jeu ». Moscou comme Pékin ont parfaitement conscience des difficultés auxquelles les États-Unis sont confrontés depuis le début de la guerre contre l’Iran. Ils chercheront naturellement à exploiter cette situation pour accroître leurs propres marges de manœuvre et accélérer une évolution qu’ils encouragent depuis longtemps : l’émergence d’un nouvel ordre international qui verrait la fin de l’hégémonie américaine.
Le récent vote au Conseil de sécurité des Nations unies en fournit une illustration très concrète. Le 17 septembre, la Russie et la Chine ont opposé leur veto à une résolution soutenue par les États-Unis qui aurait prolongé le mandat du panel d’experts chargé de surveiller l’application des sanctions contre l’Iran. Ce n’est évidemment pas, à lui seul, le signe d’un basculement de l’ordre mondial. Mais dans le contexte actuel, ce vote montre que Moscou et Pékin sont de plus en plus disposés à utiliser leur poids diplomatique pour limiter la capacité occidentale à isoler Téhéran.
Le président Trump cherche aujourd’hui à acheter du temps et de la liberté d’action face à l’Iran en desserrant la contrainte russe. Mais Moscou et Pékin savent que le rapport de force leur est devenu plus favorable. La véritable question n’est donc plus de savoir quelles concessions Trump devra faire à Poutine pour obtenir son soutien, mais jusqu’où la Russie et la Chine exploiteront la nouvelle faiblesse des États-Unis pour accélérer la recomposition de l’ordre mondial.
Quelle est votre lecture du fameux « Pacte de La Mecque », que nombre d’experts ont analysé comme une alliance sunnite anti-iranienne, et que d’autres présentent, à la lumière du retrait en cours des bases militaires US dans le Golfe, comme une stratégie de « off-shore balancing » (équilibrage à distance) ou délégations régionales des responsabilités de l’empire américain, conformément à la stratégie nationale de sécurité définie fin 2025 par la Maison Blanche dans le cadre d’une géopolitique « hémisphérique » ?
Qualifier le Pacte de la Mecque d’« alliance sunnite anti-iranienne » me paraît trop réducteur. L’Iran fait évidemment partie des préoccupations sécuritaires des États de la région, mais voir dans cet accord une coalition confessionnelle destinée à contenir Téhéran revient, à mon sens, à passer à côté du changement géopolitique beaucoup plus profond auquel nous assistons.
Il suffit d’observer les trois pays qui le composent. L’Arabie saoudite est une puissance énergétique et financière qui exerce une influence importante dans le monde arabe et musulman. La Turquie possède la deuxième armée de l’OTAN en effectifs, une industrie de défense en plein essor et des ambitions stratégiques qui dépassent largement son environnement immédiat. Quant au Pakistan, il dispose lui aussi d’une armée importante et reste la seule puissance nucléaire militaire du monde musulman. L’association de ces trois pays peut donc faire émerger un véritable pôle stratégique, de la Méditerranée orientale au golfe Persique, jusqu’à l’Asie du Sud. D’autant qu’il ne s’agit pas d’un simple rapprochement diplomatique : le pacte prévoit qu’une attaque armée contre l’un des trois États sera considérée comme une attaque contre les trois.
Pour comprendre pourquoi un tel accord apparaît aujourd’hui, il faut revenir à la guerre contre l’Iran. Celle-ci a sérieusement ébranlé la crédibilité militaire américaine dans la région. Pendant des décennies, l’architecture de sécurité du golfe Persique a reposé sur une conviction : quelles que soient les crises, la puissance militaire américaine constituait la garantie ultime de la sécurité de ses alliés. Or, aux yeux de nombreux États de la région, les États-Unis n’ont été capables ni de protéger suffisamment leurs alliés arabes, ni même de sanctuariser leurs propres bases et installations militaires. C’est un changement majeur.
La question se pose avec une acuité particulière pour l’Arabie saoudite. Le royaume est une puissance énergétique et financière de premier ordre, mais sa puissance militaire reste limitée malgré des dépenses de défense considérables. L’expérience du Yémen l’a montré de manière assez brutale : Riyad rencontre depuis des années de grandes difficultés face aux Houthis et n’est jamais parvenu à éliminer la menace qu’ils représentent.
Dans ces conditions, la recherche d’une nouvelle architecture de défense est parfaitement logique. Et le choix de la Turquie et du Pakistan n’a rien d’anodin. Riyad dispose des ressources financières et économiques ; Ankara et Islamabad apportent précisément ce qui lui manque : profondeur militaire, expérience opérationnelle, capacités industrielles et, dans le cas du Pakistan, dissuasion nucléaire. Le Pacte de La Mecque apparaît ainsi moins comme une alliance constituée contre un ennemi déterminé que comme la volonté de bâtir une capacité de défense régionale qui ne dépende plus exclusivement des États-Unis.
Reste à savoir si ce dispositif pourrait, à terme, servir de contrepoids à une puissance particulière. C’est ici que les orientations stratégiques de la Turquie et du Pakistan — les deux véritables puissances militaires du pacte — prennent toute leur importance. Or, lorsqu’on examine leur politique étrangère, l’idée d’une alliance principalement dirigée contre l’Iran devient difficile à soutenir.
Le Pakistan cherche à approfondir ses relations avec l’Iran et joue un rôle diplomatique de premier plan dans la recherche d’un accord avec les États-Unis. Sa position vis-à-vis d’Israël est, en revanche, beaucoup plus tranchée. Islamabad ne reconnaît toujours pas l’État hébreu et continue de placer la question palestinienne au cœur de sa diplomatie dans le monde musulman.
Le cas turc est encore plus significatif. Les tensions avec Israël ne relèvent plus seulement de la rhétorique diplomatique ; elles prennent progressivement une dimension géostratégique. C’est probablement en Syrie que cette rivalité apparaît aujourd’hui avec le plus de netteté. Ankara cherche à consolider son influence politique et militaire dans la nouvelle Syrie, tandis qu’Israël entend préserver sa liberté d’action et empêcher l’installation de capacités militaires turques qu’il pourrait considérer comme une menace. Deux des principales puissances militaires de la région voient ainsi leurs intérêts se heurter de plus en plus directement sur un même espace stratégique.
Dès lors, si le Pacte de La Mecque devait un jour servir de contrepoids à une puissance régionale, Israël apparaîtrait davantage que l’Iran. Non pas parce que le pacte aurait été conçu comme une alliance anti-israélienne — rien ne permet aujourd’hui de l’affirmer — mais parce que les orientations géostratégiques de la Turquie et du Pakistan rendent cette hypothèse plus cohérente que celle d’une alliance tournée contre Téhéran.
La position saoudienne est plus complexe. Riyad conserve évidemment de profondes préoccupations concernant l’Iran et les forces qui lui sont liées dans la région, notamment au Yémen et en Irak. Mais l’Arabie saoudite n’a pas davantage intérêt à voir une domination stratégique israélienne du Moyen-Orient. Son intérêt est plutôt d’empêcher qu’une seule puissance régionale puisse imposer les règles du jeu.
L’épisode de Bab el-Mandeb est, à cet égard, révélateur. À la suite de la prise de contrôle partielle du détroit par les Houthis, soutenus par l’Iran, l’Arabie saoudite s’est d’abord tournée vers les États-Unis, puis vers le Pakistan, afin d’obtenir un soutien militaire. Dans les deux cas, sa demande est restée sans suite. Cet épisode illustre à la fois les limites de la garantie de sécurité américaine et le fait que le pacte de la Mecque ne semble pas, dans la pratique, dirigé contre l’Iran, ni même contre les acteurs régionaux qui lui sont alliés.
Cette évolution oblige également à reconsidérer la portée des accords d’Abraham. Ceux-ci reposaient sur une certaine vision de l’avenir du Moyen-Orient : un rapprochement progressif entre Israël et les États arabes sous le patronage stratégique et sécuritaire des États-Unis. Le Pacte de La Mecque dessine une trajectoire très différente. L’Arabie saoudite renforce sa sécurité avec deux grandes puissances musulmanes non arabes, sans Israël et sans les États-Unis. Les accords d’Abraham existent toujours, mais leur ambition de devenir la colonne vertébrale du nouvel ordre régional paraît désormais sérieusement compromise.
C’est sans doute là que réside la dimension la plus importante de ce pacte. Ce qui se joue dépasse largement les rivalités entre l’Iran, Israël et les monarchies du golfe Persique. Des puissances régionales commencent à construire leurs propres instruments de défense, à diversifier leurs alliances et, surtout, à réduire leur dépendance à l’égard des garanties occidentales.
La géographie même de cette nouvelle alliance est révélatrice : Ankara, Riyad et Islamabad relient la Méditerranée orientale, le golfe Persique et l’Asie du Sud. Le Pacte de La Mecque pourrait ainsi constituer l’un des premiers instruments militaires d’une architecture régionale post-américaine. Il est surtout le symptôme d’un changement beaucoup plus profond : l’avènement d’un ordre international multipolaire dont le centre de gravité économique, politique et stratégique se déplace vers l’Est.
Pouvez-vous nous en dire plus que les rapports de force économiques, politico- militaire et stratégiques dans le cadre de la guerre israélo-américaine contre le régime iranien et ses alliés ou mandataires régionaux souvent qualifiés de « proxies »?
L’Iran a subi des pertes humaines et matérielles considérables et son économie est aujourd’hui soumise à une pression extrême. Mais une guerre ne se juge pas uniquement au nombre de cibles détruites. Elle se mesure aussi, et peut-être surtout, à la capacité des belligérants à atteindre les objectifs politiques et stratégiques qu’ils s’étaient fixés. Et c’est précisément sur ce terrain que le bilan devient beaucoup plus problématique pour les États-Unis et Israël.
Sur le plan économique, il ne fait guère de doute que l’Iran sort affaibli de cette guerre. Son économie était déjà fragilisée avant le conflit par les sanctions, l’inflation, la dépréciation du rial, le sous-investissement et des problèmes structurels de gestion. Les destructions, les difficultés d’exportation du pétrole, les perturbations du commerce extérieur et le coût de l’effort de guerre ont encore aggravé cette situation. Mais en parvenant à prendre directement le contrôle du détroit d’Ormuz et, indirectement, par l’intermédiaire des Houthis, celui de Bab el-Mandeb, l’Iran a réussi à déplacer une partie du conflit sur le terrain économique. En perturbant deux des principales voies de passage du commerce maritime mondial, Téhéran a porté un coup significatif à l’économie occidentale et contribué à provoquer un choc inflationniste mondial susceptible d’avoir des conséquences politiques et géopolitiques préoccupantes pour Washington. Les deux camps subissent donc les effets économiques du conflit, même s’il ne fait guère de doute que la situation de l’Iran demeure, à cet égard, nettement plus difficile.
Politiquement, en revanche, le résultat est presque inverse. L’assassinat de l’ayatollah Ali Khamenei, chef de l’État, et de dizaines de dirigeants politiques et militaires aurait pu provoquer une désorganisation profonde du pouvoir. Or le régime ne s’est pas effondré : quelques heures après avoir perdu une partie importante de son commandement, l’Iran était capable d’organiser une riposte massive contre Israël et les positions américaines. Les institutions ont continué à fonctionner, la chaîne de commandement a été reconstituée et la succession au sommet de l’État organisée.
Mais le phénomène le plus intéressant s’est produit au sein de la société iranienne. Avant la guerre, la rupture entre une partie de la population et la République islamique était réelle. La perception du conflit a cependant changé lorsque de nombreux Iraniens ont compris qu’il ne s’agissait plus seulement de soutenir les manifestations contre le régime, mais d’affaiblir le pays, notamment en utilisant des groupes armés kurdes pour ouvrir un front intérieur pouvant mener à la fragmentation de l’Iran et à une guerre civile.
C’est là qu’est réapparue toute la force du nationalisme iranien. On peut être profondément opposé à la République islamique tout en considérant l’intégrité territoriale du pays et la défense de l’intérêt national comme des lignes rouges. La crainte d’un scénario comparable à ceux de l’Irak, de la Libye ou de la Syrie a ainsi provoqué un réflexe patriotique qui a naturellement profité au pouvoir.
La guerre a parallèlement révélé la faiblesse de l’opposition installée à l’étranger. Le prince Reza Pahlavi, qui espérait incarner une alternative, sort profondément discrédité de cette séquence. Sa proximité avec Israël et son soutien à une stratégie de changement de régime par la violence, appuyée par des puissances étrangères, ont renforcé chez une partie importante de la population le sentiment qu’il ne représentait pas une alternative indépendante, crédible et légitime. Or aucune autre force politique ne dispose aujourd’hui à l’intérieur du pays d’une implantation, d’une organisation et d’une légitimité suffisantes pour prétendre se substituer à la République islamique.
C’est tout le paradoxe politique de cette guerre : elle devait fragiliser le régime et favoriser l’émergence d’une alternative ; elle a démontré sa résilience, mis en lumière la faiblesse de l’opposition extérieure et réveillé un patriotisme iranien que beaucoup avaient sous-estimé. Politiquement, la République islamique sort donc renforcée de l’épreuve.
Le bilan militaire est plus difficile à apprécier. Il serait absurde de nier l’ampleur des destructions subies par l’Iran : la supériorité technologique américaine et israélienne est incontestable, de nombreuses infrastructures ont été détruites, une partie importante du commandement militaire iranien a été éliminée et des installations stratégiques ont été frappées en profondeur.
Mais il serait tout aussi erroné de confondre capacité de destruction et victoire militaire. Dans une guerre asymétrique, personne ne pouvait sérieusement attendre de l’Iran qu’il détruise davantage de cibles américaines et israéliennes que ses adversaires n’en détruiraient sur son territoire. La véritable question est donc de savoir si les États-Unis et Israël ont réussi à convertir leur supériorité technologique en réalisation de leurs objectifs de guerre.
Après près de sept mois de conflit, la réponse est négative. Le régime n’est pas tombé, le programme nucléaire n’a pas été éliminé, le programme balistique n’a pas disparu et continue même de se développer. Les capacités militaires iraniennes ont été durement touchées sans être neutralisées, tandis que le réseau d’alliés de Téhéran, bien qu’affaibli, demeure opérationnel. Les États-Unis et Israël ont donc démontré leur capacité à infliger à l’Iran des destructions considérables, mais ont échoué à transformer cette supériorité militaire en victoire stratégique.
C’est cependant sur le terrain stratégique que les conséquences de cette guerre sont probablement les plus profondes. La première transformation concerne les États-Unis eux-mêmes. Leur puissance militaire reste sans équivalent à l’échelle mondiale, mais leur capacité à convertir cette puissance en résultats politiques apparaît de plus en plus incertaine. Surtout, Washington doit désormais penser simultanément à trois espaces stratégiques : l’Europe face à la Russie, l’Asie face à la Chine et le golfe Persique face à l’Iran. Aucun de ces théâtres ne peut plus être considéré indépendamment des deux autres.
L’autre changement majeur concerne l’Iran lui-même. Il sort de cette guerre consacré comme une grande puissance régionale. Non pas parce qu’il serait devenu militairement supérieur à Israël ou aux États-Unis, mais parce qu’il a démontré qu’il disposait de la profondeur territoriale, des capacités balistiques, de la base industrielle, des ressources humaines et de la cohésion institutionnelle nécessaires pour soutenir une confrontation directe avec ces deux puissances.
Cela modifie également le rapport de force avec les monarchies arabes du golfe Persique. Elles disposent de ressources financières considérables et d’armements parmi les plus modernes au monde, mais leur faiblesse demeure leur dépendance stratégique. L’Iran, malgré des moyens économiques infiniment plus limités, a construit au fil des décennies une capacité militaire largement autonome. La guerre a montré toute la différence entre posséder des armements sophistiqués et disposer d’une véritable autonomie stratégique.
Enfin, cette guerre s’inscrit dans une transformation beaucoup plus vaste du système international. La Russie et la Chine observent une Amérique contrainte de disperser ses moyens. L’Arabie saoudite cherche de nouvelles architectures de sécurité avec la Turquie et le Pakistan. L’Inde affirme ses propres intérêts. Partout, les puissances régionales cherchent à élargir leurs marges de manœuvre et à ne plus dépendre exclusivement d’un seul centre de puissance.
C’est pourquoi le véritable bilan de cette guerre dépasse largement la question de savoir qui a détruit le plus de missiles, de bases ou d’infrastructures. L’Iran a incontestablement perdu sur le terrain économique et payé un prix humain et matériel immense. Mais il a résisté politiquement, empêché militairement ses adversaires d’atteindre leurs principaux objectifs et renforcé son statut stratégique. Les États-Unis et Israël ont démontré leur capacité à infliger des destructions importantes à l’Iran, sans pour autant parvenir à imposer l’ordre politique et régional qu’ils recherchaient.
C’est peut-être finalement la conséquence la plus importante de cette guerre : loin de restaurer un ordre régional dominé par les États-Unis et Israël, elle pourrait en avoir accéléré le dépassement. L’Iran est désormais une puissance avec laquelle toute future architecture de l’Asie de l’Ouest devra composer, les puissances régionales cherchent de nouveaux équilibres et la Chine apparaît comme le grand bénéficiaire stratégique de cette guerre. Ce conflit agit ainsi comme un puissant accélérateur d’un mouvement beaucoup plus profond : l’érosion de l’ordre international issu de la Seconde Guerre mondiale et l’avènement progressif d’un nouvel ordre multipolaire.
Peut-on connecter, dans un diagnostic général, les différents théâtres d’opération irano-américain et russo-ukrainien dans le cadre d’une transition géostratégique mondiale post-occidentale en cours ?
Oui, ces deux théâtres peuvent être reliés, à condition de ne pas tomber dans une lecture trop simpliste qui verrait partout l’affrontement organisé entre un « bloc occidental » et un « bloc anti-occidental ». La réalité est plus complexe. La Russie, l’Iran, la Chine ou encore l’Inde n’ont ni les mêmes intérêts, ni les mêmes ambitions, ni les mêmes relations avec les États-Unis et l’Europe. Mais quelque chose les rapproche : le système international construit autour de la prééminence occidentale depuis la fin de la guerre froide ne correspond plus au rapport de force qui se dessine aujourd’hui dans le monde.
La guerre en Ukraine et la guerre contre l’Iran sont, à cet égard, deux manifestations différentes d’une même transition historique. En Ukraine, la Russie conteste directement l’ordre de sécurité européen issu de l’effondrement de l’Union soviétique. Elle considère que l’élargissement de l’OTAN, la présence américaine en Europe orientale et l’architecture sécuritaire construite depuis les années 1990 se sont faits à son détriment. On peut évidemment contester la légitimité de cette lecture russe et condamner l’invasion de l’Ukraine ; cela ne change rien au fait que Moscou inscrit cette guerre dans une remise en cause de l’ordre établi.
L’Iran se situe dans une logique différente mais comparable. Depuis plusieurs décennies, Téhéran conteste l’ordre régional construit autour de la présence militaire américaine, de la protection des monarchies arabes du golfe Persique et du soutien politique, militaire et diplomatique quasi inconditionnel dont bénéficie Israël de la part des États-Unis et, plus largement, des puissances occidentales. L’histoire, les méthodes et les objectifs ne sont évidemment pas ceux de la Russie. Mais la logique de fond présente une similitude : dans les deux cas, une puissance régionale refuse un environnement stratégique qu’elle considère comme ayant été organisé sans elle, voire contre elle.
La différence fondamentale avec les décennies qui ont suivi la disparition de l’Union soviétique est que Washington doit désormais gérer plusieurs fronts simultanément. Les États-Unis pouvaient autrefois concentrer des moyens considérables sur les Balkans, l’Afghanistan, l’Irak ou le golfe Persique sans qu’une autre grande puissance soit réellement en mesure d’en profiter pour modifier ailleurs le rapport de force. Cette période est révolue.
La guerre contre l’Iran rend cette nouvelle contrainte particulièrement visible. Washington doit simultanément soutenir l’Ukraine, contenir la Russie, garantir la sécurité de ses alliés européens, poursuivre une guerre extrêmement coûteuse contre l’Iran et conserver suffisamment de capacités pour empêcher que la Chine ne profite de cette dispersion stratégique. Les systèmes de défense aérienne, les missiles, les capacités navales ou les moyens de renseignement mobilisés sur un théâtre ne peuvent l’être au même moment sur un autre. Le problème américain n’est donc plus seulement la puissance de chacun de ses adversaires pris séparément, mais la multiplication des contraintes auxquelles Washington doit répondre simultanément.
Pékin est probablement la puissance qui observe cette situation avec le plus d’attention. Chaque mois supplémentaire de guerre en Ukraine immobilise des ressources américaines et européennes ; chaque mois supplémentaire de confrontation avec l’Iran mobilise des capacités militaires américaines dans le golfe Persique. Pendant ce temps, la Chine poursuit sa modernisation militaire et approfondit ses relations économiques avec une grande partie du Sud global.
Il ne faut pas en conclure pour autant que Pékin, Moscou et Téhéran formeraient une alliance comparable à l’OTAN. Leurs intérêts divergent parfois profondément et leurs relations restent traversées par des méfiances historiques. Mais ils n’ont pas besoin de constituer une alliance formelle pour produire un effet systémique. C’est précisément pour cette raison que je parlerais moins d’un monde « anti-occidental » que d’un monde « post-occidental ».
La nuance est essentielle. Le monde qui se construit ne sera probablement pas dominé par la Chine comme celui des trente dernières années l’a été par les États-Unis. Il sera plus multipolaire et plus fragmenté. La Chine y occupera une place centrale, mais l’Inde voudra préserver son autonomie, la Russie son statut de grande puissance et l’Iran sa propre stratégie. La Turquie, l’Arabie saoudite, le Pakistan, l’Indonésie, le Brésil et d’autres puissances intermédiaires chercheront, elles aussi, à maximiser leur liberté d’action plutôt qu’à choisir définitivement un camp.
C’est déjà ce que nous observons. L’Inde se rapproche des États-Unis tout en maintenant ses relations avec la Russie et l’Iran ; l’Arabie saoudite reste liée à Washington tout en approfondissant ses relations avec la Chine et en recherchant de nouvelles garanties de sécurité auprès de la Turquie et du Pakistan ; la Turquie appartient à l’OTAN tout en poursuivant une politique étrangère de plus en plus autonome. Ce qui aurait pu paraître contradictoire dans la logique bipolaire de la guerre froide devient parfaitement rationnel dans un système multipolaire.
Ce qui s’achève sous nos yeux n’est donc probablement pas la puissance de l’Occident, mais sa prééminence et sa capacité à définir seul les règles de l’ordre international. Le monde qui émerge sera plus asiatique, plus multipolaire et sans doute plus transactionnel. La question centrale des prochaines années sera de savoir si cette multipolarité pourra être organisée par la négociation ou si, comme souvent dans l’histoire, les règles du nouvel ordre devront d’abord être disputées sur plusieurs champs de bataille.
De plus en plus d’observateurs affirment que la Turquie sunnite néo-ottomane va devenir, à l’avenir, un « nouvel Iran » pour Israël. Quel est votre sentiment sur le risque d’un conflit opposant ces deux puissances ?
La comparaison avec l’Iran est intéressante, mais elle doit être maniée avec prudence. La Turquie n’est pas l’Iran et ne le deviendra probablement jamais. Elle appartient à l’OTAN, entretient des relations économiques profondes avec l’Europe et reste intégrée, malgré toutes les tensions de ces dernières années, à l’espace stratégique occidental.
En revanche, si l’on entend par « nouvel Iran » une puissance régionale suffisamment forte et autonome pour contester certaines ambitions israéliennes, alors la question mérite effectivement d’être posée.
Pendant longtemps, la Turquie et Israël ont pu entretenir une relation relativement étroite parce que leurs intérêts stratégiques n’entraient pas directement en collision. Ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui. La question palestinienne a évidemment profondément détérioré leurs relations politiques, mais l’erreur serait justement de réduire leur opposition à Gaza, à Erdoğan ou à la rhétorique très dure échangée entre les deux gouvernements. Derrière cette confrontation politique apparaît progressivement une véritable rivalité de puissance.
Le lieu où cette rivalité devient la plus visible est la Syrie. La disparition du régime de Bachar al-Assad a profondément bouleversé l’équilibre régional. Pour la Turquie, la nouvelle Syrie représente une occasion historique. Ankara dispose désormais d’une influence politique considérable à Damas et entend participer à la reconstruction de l’État syrien, de son économie et surtout de ses forces armées. La Syrie peut devenir pour la Turquie un espace stratégique essentiel, lui permettant de projeter son influence vers le monde arabe et de consolider sa position au Levant.
Israël regarde cette évolution avec une inquiétude croissante. Lorsque l’influence iranienne dominait une partie du territoire syrien, la doctrine israélienne consistait à empêcher Téhéran et le Hezbollah d’y construire des capacités militaires susceptibles de menacer directement Israël. Aujourd’hui, l’Iran a largement perdu cette position en Syrie, mais une autre puissance régionale occupe progressivement l’espace laissé vacant : la Turquie.
Du point de vue israélien, voir une grande puissance militaire, dirigée par un gouvernement profondément hostile à la politique israélienne, développer son influence politique et militaire à quelques centaines de kilomètres de ses frontières pose un problème stratégique.
C’est ce qui explique l’importance des événements récents en Syrie. Israël a déjà frappé des installations militaires syriennes parce qu’il soupçonnait qu’elles pourraient accueillir ou soutenir une présence militaire turque. Ankara a vivement réagi. Les États-Unis ont eux-mêmes jugé le risque suffisamment sérieux pour travailler à la mise en place d’un mécanisme destiné à empêcher qu’une opération israélienne ou un mouvement militaire turc ne provoque accidentellement une confrontation directe.
Nous ne sommes donc plus seulement dans une guerre de déclarations. Les deux armées commencent à évoluer dans des espaces géographiques suffisamment proches pour qu’une erreur d’appréciation puisse avoir des conséquences extrêmement graves.
Mais cette rivalité dépasse la Syrie. La Turquie est devenue une puissance militaire beaucoup plus importante qu’elle ne l’était il y a vingt ans. Elle possède la deuxième armée de l’OTAN en effectifs, a considérablement développé son industrie de défense, produit ses propres drones, navires de guerre et systèmes de missiles et cherche à réduire progressivement sa dépendance technologique envers ses alliés occidentaux. Elle dispose également d’une profondeur démographique, industrielle et géographique certaine.
Surtout, Ankara ne raisonne plus comme un simple allié périphérique des États-Unis. La Turquie cherche à devenir l’un des centres de pouvoir du nouvel ordre multipolaire. Elle appartient à l’OTAN mais dialogue avec Moscou ; elle négocie avec Washington tout en développant sa propre politique au Caucase, en Syrie, en Irak, en Libye, en Afrique et en Asie centrale. Elle ne souhaite pas quitter l’Occident : elle veut pouvoir traiter avec lui sans lui être subordonnée.
C’est précisément cette autonomie et cette ambition qu’Israël craint. Pendant plusieurs décennies, Israël a bénéficié d’une configuration régionale extrêmement favorable : une alliance exceptionnelle avec les États-Unis, le soutien politique et militaire des principales puissances occidentales, des États arabes militairement relativement faibles ou dépendants de Washington et un Iran certes hostile, mais soumis à de lourdes sanctions et géographiquement éloigné. C’est pourquoi une confrontation avec la Turquie serait d’une nature très différente d’une confrontation avec l’Iran. Israël pourrait difficilement compter sur le même degré de liberté d’action face à un membre de l’OTAN. Washington se retrouverait dans une situation extrêmement inconfortable : Israël est son principal partenaire stratégique au Moyen-Orient, mais la Turquie est également un allié formel dont la position géographique est essentielle pour la mer Noire, le Caucase, la Russie et le flanc oriental de l’Alliance.
Il faut ajouter à cela le Pacte de La Mecque dont nous avons parlé précédemment. Le rapprochement militaire entre la Turquie, le Pakistan et l’Arabie saoudite donne à Ankara une profondeur politique supplémentaire dans le monde musulman.
Cela ne signifie pas qu’une guerre israélo-turque soit inévitable, ni même souhaitée par l’un ou l’autre. Les coûts seraient immenses pour les deux pays. Le risque le plus sérieux me paraît donc moins être celui d’une décision prise à Ankara ou à Jérusalem de déclencher volontairement une guerre que celui d’un engrenage. C’est souvent ainsi que commencent les conflits que personne n’avait véritablement planifiés.
Il y a enfin une dimension plus profonde. La rivalité entre Israël et la Turquie pose la question de savoir qui structurera l’espace laissé par l’affaiblissement relatif de la présence américaine. Israël cherche à préserver une liberté d’action militaire maximale autour de ses frontières. La Turquie cherche au contraire à transformer sa puissance économique, démographique et militaire en influence politique régionale. Ces deux ambitions peuvent difficilement progresser indéfiniment sans se rencontrer.
Le danger d’une confrontation israélo-turque ne vient donc pas principalement de l’opposition entre islamisme sunnite et sionisme, pas davantage d’une nostalgie néo-ottomane. Il vient de quelque chose de beaucoup plus classique dans l’histoire des relations internationales : deux puissances régionales dont les zones d’influence commencent à se chevaucher. Et lorsque la géographie rapproche les armées plus vite que la diplomatie ne rapproche les États, le risque d’affrontement cesse d’être théorique.
Donald Trump est-il définitivement embourbé dans le piège iranien ou va-t-il parvenir à une solution diplomatique, peut-être avec l’aide des Chinois et des Russes ?
Donald Trump s’est engagé dans cette guerre sur la base d’un pari stratégique qui s’est révélé désastreux. La légalité même de l’intervention américaine au regard du droit international est plus que contestable et, surtout, la décision a été prise malgré les fortes réserves exprimées au sein même de l’appareil américain. Les services de renseignement ne partageaient pas certaines des évaluations avancées pour justifier la guerre, des responsables militaires mettaient en garde contre ses conséquences stratégiques et JD Vance lui-même y était opposé. Une part déterminante des informations et des analyses qui ont convaincu Donald Trump lui avait été présentée par Benjamin Netanyahu. Or, plusieurs des hypothèses sur lesquelles reposait cette stratégie se sont révélées fausses.
Près de sept mois plus tard, le bilan est extrêmement lourd pour Washington. Aucun des principaux objectifs assignés à la guerre n’a été atteint. La République islamique ne s’est pas effondrée ; les programmes nucléaire et balistique n’ont pas été éliminés ; l’Iran conserve une capacité de riposte importante et le réseau régional construit autour de Téhéran, bien qu’affaibli, n’a pas disparu.
Les conséquences militaires sont, elles aussi, considérables. Les bases et installations américaines de la région ont subi des dommages majeurs et la guerre a consommé une quantité très élevée de munitions sophistiquées. Les stocks d’intercepteurs Patriot et THAAD ont atteint des niveaux suffisamment préoccupants pour que la question soit désormais posée en termes de disponibilité stratégique.
Mais le résultat le plus préoccupant pour Washington est peut-être stratégique. Avant la guerre, le détroit d’Ormuz était une voie majeure de libre circulation du commerce énergétique mondial. Aujourd’hui, le trafic y est profondément perturbé et Téhéran dispose d’un levier qu’il n’avait jamais exercé avec une telle intensité. À l’autre extrémité de la péninsule Arabique, les Houthis ont considérablement renforcé leur capacité de contrôle et de pression autour de Bab el-Mandeb. L’Iran contrôle ainsi directement, dans un cas, et indirectement, dans l’autre, deux des voies maritimes les plus stratégiques du monde.
Dans le même temps, les États arabes du golfe Persique qui avaient construit leur sécurité autour de la garantie américaine recherchent des solutions alternatives. Nous avons évoqué le Pacte de La Mecque : il participe de cette évolution. Là encore, le résultat est presque inverse de celui qui était recherché. Au lieu de réaffirmer la centralité stratégique des États-Unis, la guerre contre l’Iran accélère la recherche d’une architecture de sécurité indépendante de Washington.
À cela s’ajoute désormais le coût économique. La perturbation du détroit d’Ormuz et de Bab el-Mandeb désorganise les chaînes logistiques, augmente considérablement les coûts de transport et d’assurance et entretient une pression sur les prix de l’énergie. Le trafic de conteneurs dans le détroit d’Ormuz a, par exemple, chuté de façon spectaculaire par rapport à son niveau d’avant-guerre. Pour Donald Trump, cette dimension est politiquement dangereuse : une guerre lointaine devient beaucoup moins abstraite pour l’électeur américain lorsqu’elle se traduit par une hausse du prix de l’énergie, des transports et, finalement, du coût de la vie à quelques semaines des élections de mi-mandat.
Dans ces conditions, Donald Trump n’a guère d’autre choix que de rechercher une issue négociée. Mais il se heurte à un paradoxe particulièrement difficile : il ne peut espérer obtenir aujourd’hui par la diplomatie ce qu’il n’est pas parvenu à imposer par la force.
Pourquoi Téhéran accepterait-il maintenant des conditions qu’il refusait avant la guerre, alors que le régime a survécu, que ses capacités militaires n’ont pas été éliminées et que ses dirigeants considèrent avoir résisté à la première puissance militaire mondiale et à Israël ? L’économie iranienne est dans une situation extrêmement difficile et Téhéran a, lui aussi, intérêt à mettre fin au conflit. Mais cela ne signifie pas qu’il soit disposé à capituler. Au contraire, les dirigeants iraniens estiment aujourd’hui être en position de force et disposer de nouveaux leviers de négociation.
Le problème est d’autant plus difficile pour Washington que la Chine et la Russie n’ont aucun intérêt stratégique à aider les États-Unis à obtenir une victoire diplomatique après leur échec militaire. Elles ont évidemment intérêt à empêcher une déstabilisation incontrôlée de la région, notamment Pékin en raison de sa dépendance énergétique. Mais aider à mettre fin à la guerre est une chose ; aider Donald Trump à imposer à Téhéran un accord favorable aux intérêts américains en est une autre.
Pour Moscou comme pour Pékin, l’affaiblissement de la position américaine dans le golfe Persique crée, au contraire, de nouvelles opportunités. Pékin et Moscou voient se renforcer et s’accélérer un mouvement qu’ils encouragent depuis longtemps : l’émergence d’un nouvel ordre mondial multipolaire.
L’expérience du mémorandum d’Islamabad du 17 juin est, à cet égard, particulièrement révélatrice. Donald Trump l’a signé à Versailles pour ouvrir la voie à une cessation des hostilités et à soixante jours de négociations. Or, le contenu de ce texte était très éloigné des exigences américaines formulées au début de la guerre. Il prévoyait notamment la cessation des opérations militaires, le respect de la souveraineté des deux États, la levée progressive des sanctions, le déblocage d’avoirs iraniens et une négociation sur le nucléaire sous supervision internationale.
Autrement dit, quelques mois seulement après le début des hostilités, Washington avait déjà accepté le principe d’un compromis largement plus favorable à Téhéran que ce que la Maison-Blanche envisageait au moment d’entrer en guerre. Le texte a provoqué de très fortes critiques à Washington, notamment dans une partie du camp républicain et parmi les soutiens d’Israël. Ces pressions politiques ont finalement poussé Donald Trump à reprendre les hostilités.
Cet épisode est important parce qu’il révèle l’impasse dans laquelle Donald Trump se trouve aujourd’hui. Un accord acceptable pour l’Iran risque d’être dénoncé par la majorité républicaine comme une concession excessive. C’est pourquoi certains analystes à Washington considèrent que Trump veut attendre la fin des élections et l’émergence d’une nouvelle majorité démocrate pour signer un accord avec Téhéran.
La question n’est plus vraiment de savoir si Washington finira par négocier avec Téhéran ; elle est de savoir quel prix politique et stratégique les États-Unis devront accepter pour mettre fin à une guerre qu’ils ont perdu. Et c’est peut-être là le paradoxe ultime de cette guerre : Washington voulait réaffirmer sa capacité à imposer l’ordre régional ; il pourrait être contraint, pour en sortir, d’accepter précisément le nouvel équilibre multipolaire qu’il cherchait à empêcher.
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