DÉFENSE – En 2027, quid des armées ?

Par Olivier Dujardin
Les armées sont comme une caisse à outils : il y en a plusieurs à l’intérieur et, selon la finalité recherchée, cette caisse peut avoir une composition très différente, à l’image d’un plombier, d’un électricien ou d’un plaquiste, qui n’ont pas besoin des mêmes outils dans la leur. Aujourd’hui, l’armée française est une caisse à outils de dépanneur : elle possède toutes les capacités, mais pas en quantité suffisante pour faire autre chose que des petits dépannages. Nous n’avons ni la masse ni les stocks nécessaires pour les gros travaux. C’est à cette question — à quoi voulons-nous que serve notre armée ? — que les candidats à la présidentielle devraient répondre avant de parler de milliards ou de pourcentages du PIB.
Dans environ huit mois auront lieu les élections présidentielles en France. Plus de trente candidats sont déjà déclarés, mais nul doute que l’obstacle des 500 signatures réduira fortement ce nombre.
Les débats se cristallisent aujourd’hui surtout autour de l’immigration, de la dette, de l’économie, des ingérences étrangères et de la menace russe. Mais quid des armées ? Que proposent nos candidats à ce sujet ?
Bien que la menace russe soit souvent mise en avant, surtout par le bloc central élargi, les programmes restent désespérément flous, voire vides, concernant la défense. On peut toutefois regrouper les positions en trois grandes familles.
La première rassemble les écologistes, Raphaël Glucksmann, le Parti socialiste, Bruno Retailleau, Édouard Philippe et Gabriel Attal. Leurs positions présentent une certaine proximité sur un point essentiel : tous défendent, à des degrés divers, l’idée d’une défense européenne. Ils divergent en revanche sensiblement sur son degré d’intégration, son financement et la place que doit y conserver l’outil militaire français — étant entendu que la version qu’en défend Retailleau reste la plus intergouvernementale du groupe, fondée sur la coopération entre armées nationales plutôt que sur une intégration fédérale.
La deuxième réunit LFI, le RN, Reconquête et l’UPR de François Asselineau, qui veulent maintenir ou renforcer l’autonomie militaire de la France. Les nuances vont d’une prise de distance mesurée avec l’OTAN — la ligne aujourd’hui défendue par le RN, qui a abandonné son objectif d’en sortir complètement — jusqu’à une rupture nette avec l’OTAN et l’UE, portée par l’UPR.
Les divergences se font surtout jour sur le niveau de dépenses et sur la conception même de la puissance militaire. Le Parti communiste occupe une place particulière. Il souhaite limiter la hausse des dépenses militaires et réallouer les moyens dégagés par une sortie de l’OTAN vers un outil de défense repensé. Sur ce dernier point, il se rapproche en réalité du bloc « autonomie » plutôt que de l’en éloigner.
Le nucléaire constitue aussi une ligne de fracture, même si la plupart des candidats souhaitent aujourd’hui préserver la dissuasion française, à des degrés et avec des objectifs très différents.
Or, derrière tout projet se cache une transformation très concrète de notre outil de défense — ou plutôt de nos outils de défense.
Il est donc primordial de se demander d’abord à quoi doit servir notre armée, quelles missions nous voulons qu’elle soit en mesure de remplir et face à quelles menaces. Les besoins militaires pour affronter la Russie dans une guerre de haute intensité aux côtés des autres pays européens sont en effet très différents de ceux nécessaires au contrôle et à la protection de nos espaces maritimes et de nos territoires ultramarins, pour ne prendre que deux exemples très éloignés.
Ce ne sont pas quelques « 3 % du PIB » annoncés par-ci ou quelques dizaines de milliards par-là qui répondent à cette question fondamentale qui est, par nature, la seule qui relève exclusivement de la politique. Dans les armées, on attribue des moyens humains et matériels à une mission, jamais l’inverse.
Ce travail de clarification sera d’autant plus important pour les partisans de la défense européenne, car ils prônent un modèle qui n’existe pas encore et dont l’existence même ne relève pas de leur seule décision, puisqu’elle se joue précisément au niveau européen. Si leur ambition n’est pas partagée par les autres pays européens, elle s’effondre d’elle-même.
Ce qui existe aujourd’hui reste embryonnaire et relève encore largement de la coopération industrielle, financière et capacitaire : la coopération structurée permanente entre États membres, le Fonds européen de défense et le tout nouvel instrument SAFE — 150 milliards d’euros de prêts adoptés par le Conseil de l’UE en mai 2025 pour financer des achats groupés d’équipements.
Rien de tout cela ne constitue un commandement, une doctrine ou une chaîne de décision communs. Il faudra donc déterminer précisément ce qui relèvera de la compétence exclusive de la France et ce qui sera couvert par cette « défense européenne » : qui commande, qui décide, pour quelles missions, avec quel matériel, comment se répartissent les moyens, comment s’articuleront les futurs centres de commandement européens avec ceux de l’OTAN, qui paie quoi… La liste des questions et des obstacles est telle qu’un tel projet ne peut se construire que sur de longues années, voire plusieurs décennies.
Ce n’est donc pas un projet à l’échelle d’une seule mandature présidentielle. Les candidats doivent, en attendant, définir ce que sera leur politique de défense nationale. Ceux qui prônent une sortie pure et simple de l’OTAN doivent tout autant expliquer comment ils comptent compenser les conséquences très concrètes d’une telle sortie, dont le coût sera autant financier qu’opérationnel.
Pourtant, les défis ne manquent pas.
Il y a les problématiques géopolitiques propres, comme le rapport de force entre les États-Unis et la Chine, l’Iran, la Russie, ou encore Israël et la Palestine, pour ne citer que les cas les plus médiatisés. Il y a aussi la question de notre propre espace ultramarin : la France possède de nombreux territoires et le deuxième espace maritime au monde. On peut d’ailleurs se demander comment ces espaces seraient considérés si notre défense devenait européenne.
S’ajoute la question des matières premières et des dépendances industrielles. Nous voulons une autonomie stratégique à l’échelle européenne, mais celle-ci suppose un accès sécurisé aux ressources et aux composants dont nos industries dépendent encore largement de pays tiers. Après avoir perdu une partie de nos positions en Afrique, alors que nos relations avec la Russie sont profondément dégradées, que nous cherchons à réduire certaines de nos dépendances vis-à-vis de la Chine et des États-Unis, et que le blocage du détroit d’Ormuz comme les frappes houthies sur les infrastructures pétrolières saoudiennes fragilisent nos approvisionnements énergétiques, la question des approvisionnements stratégiques se pose avec une acuité nouvelle.
Faudra-t-il retourner en Afrique, en profitant du recul de l’influence russe et en cherchant à contenir l’influence chinoise ? C’est une possibilité, que les candidats devront regarder en face. Mais si, jusqu’à récemment, ce type d’opération militaire restait parfaitement dans les capacités de l’armée française, les choses ont évolué.
Les groupes armés locaux se sont, comme beaucoup d’autres acteurs, approprié la maîtrise des drones. Ils auraient de toute façon fini par acquérir cette capacité, mais ce n’est pas un détail technique. Un drone de reconnaissance à quelques centaines d’euros permet de repérer un convoi ou un campement à des kilomètres, tandis qu’un drone armé low-cost peut désormais mettre hors de combat un véhicule pour une fraction du coût d’un missile antichar classique.
Une force qui, hier encore, pouvait se déplacer et s’installer avec une relative discrétion est désormais susceptible d’être repérée, ciblée et attaquée par des groupes qui ne disposent ni d’armée de l’air ni de constellation de satellites, mais de moyens matériels dérisoires au regard de ceux traditionnellement nécessaires à ce type de menace.
Cela change complètement la donne militaire. Nous ne sommes plus nécessairement en mesure de reproduire une intervention comme celle menée au Sahel dans les mêmes conditions et avec le même modèle d’intervention : les menaces, les technologies disponibles et les moyens nécessaires ont évolué.
Reste enfin la défense de notre structure d’armée elle-même.
L’une des forces de l’armée française est le haut niveau de compétence de ses militaires, porté notamment par un solide corps de sous-officiers sur lequel repose une grande partie de la compétence technique. C’est une particularité relativement rare et l’on peut se demander ce qu’il en adviendrait si notre armée venait à être diluée dans une structure européenne cherchant à uniformiser les doctrines, les formations et les procédures.
Voilà ce que nous devons attendre des différents candidats à l’élection présidentielle : qu’ils déterminent clairement la finalité qu’ils comptent donner aux armées françaises et les moyens qu’ils comptent leur donner pour être cohérents avec cet objectif.
Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’on en est très loin et qu’aucun candidat déclaré ne semble, à ce stade, avoir de vision véritablement claire et cohérente sur ce sujet, pourtant l’un des plus importants pour un État.
Chaque vision politique peut se défendre, à condition d’être en mesure d’en démontrer la cohérence. Mais avant de demander combien coûtera notre défense, il faudra bien finir par répondre à une question beaucoup plus simple : à quoi voulons-nous que serve notre armée ?
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