EXCLUSIF – Le Grand Entretien avec Bernard Lugan – France-Afrique : Autopsie d’une présence, vérités sur une histoire et horizons d’un continent sans tutelle

EXCLUSIF – Le Grand Entretien avec Bernard Lugan – France-Afrique : Autopsie d’une présence, vérités sur une histoire et horizons d’un continent sans tutelle

lediplomate.media — imprimé le 30/06/2026
Bernard Lugan
Réalisation Le Lab Le Diplo

Depuis plus de cinquante ans, Bernard Lugan décrypte l’Afrique à rebours des dogmes et des complaisances. Historien de terrain, ancien professeur à l’Université Lyon III et expert devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda, il a vécu et travaillé de nombreuses années en Afrique. Ces travaux sont mondialement reconnu et il est l’un des derniers plus grands africanistes français. 

Il dirige l’excellente revue mensuelle L’Afrique Réelle qui célèbrera son 200e numéro au mois d’août prochain. Bernard Lugan a publié une quarantaine d’ouvrages qui font autorité sur l’histoire du continent. Sa méthode est immuable, partir du réel, la terre, les ethnies, les rapports de force millénaires, plutôt que des grilles idéologiques importées. 

Dans ses écrits les plus récents, il analyse sans indulgence l’enchaînement des erreurs françaises au Sahel, la « relation sadomasochiste » qui empoisonne Paris et Alger, la dernière maladresse diplomatique de Macron avec l’inauguration d’un mémorial rwandais insultant aux yeux de centaines de millions de Congolais, et l’échec symétrique de la Russie au Mali, né des mêmes aveuglements ethniques que celui de la France. Son dernier ouvrage, Quand les Africains colonisaient l’Afrique (Éditions du Rocher, février 2026), redresse un récit historique délibérément tronqué. 

Pour Le Diplomate, il livre ici une lecture sans concession de la présence française sur un continent que l’Europe croit encore connaître.

Le Diplomate : Vous observez l’Afrique depuis plus de cinquante ans. Le retrait militaire français du Mali, du Burkina Faso et du Niger marque-t-il, selon vous, une rupture historique définitive, ou une énième recomposition dans une longue série de présences et d’absences de la France sur le continent ?

Bernard Lugan : Avant toutes choses, il importe de dissiper la légende selon laquelle la France aurait des intérêts économiques à défendre en Afrique, notamment au sud du Sahara. Or, pour la France, aujourd’hui comme hier durant la période coloniale, l’Afrique n’est en effet ni un débouché, ni un fournisseur « significatif » puisque, dans sa totalité, le continent représente environ 6% du commerce extérieur français dont environ 50% avec la seule Afrique du Nord. Les 40 pays au sud du Sahara ne pèsent donc à eux tous que 3% du commerce extérieur de la France dont environ 70% réalisés avec l’Afrique du Sud et la Côte d’Ivoire. En 2025, quand le commerce extérieur français était de 1294 mds d’euros de biens -608,6 mds d’euros d’exportations et 685,4 mds d’euros d’importations-, le volume des échanges avec l’Afrique sud-saharienne était de 11 mds d’euros pour les exportations et d’environ 13,5 mds d’euros pour les importations, un déficit de 2,5 mds d’euros pour la France. Sans compter qu’au seul titre de l’APD (Aide pour le développement), la France a donné à l’Afrique sud saharienne 5,1 mds d’euros et lui a « prêté » 2,8 mds d’euros (chiffres 2022). Le compte étant vite fait, ce ne sont donc pas des raisons économiques qui ont poussé la France à intervenir militairement au Sahel.

Ceci étant, et pour en revenir à votre question concernant la rupture que vous qualifiez d’historique entre la France et l’Afrique, cette dernière s’est quasi exclusivement produite avec certains États sahéliens plus la Centrafrique, même si les erreurs et les fautes de goût du président Macron n’ont pas contribué à rehausser le prestige de la France sur le continent. La rupture est donc essentiellement sahélienne. Ainsi le Mali où, il y a trois ans, ivre de superlatifs anti-Français, un groupe de militaires jurait qu’il allait reprendre le contrôle du territoire sur les groupes armés et rétablir la « souveraineté sécuritaire ». Trois ans plus tard, la junte a perdu le contrôle de la quasi-totalité du pays et sans l’appui des mercenaires russes d’Africa Corps, elle aurait été balayée de Bamako.  La détestation de la France se retrouve au Niger et au Burkina Faso. Dans les trois pays la rupture avec Paris a précipité le chaos, faisant apparaître au grand jour l’incapacité de l’Alliance des États du Sahel qui avait pourtant été présentée à grands renforts médiatiques comme une réponse souveraine et régionale à l’insécurité, et qui a totalement échoué. 

Pendant ce temps, au Tchad, où un timide réalisme semble peu-à-peu renaître, les conseillers militaires français commencent discrètement à revenir… Avec les pays du littoral (Côte d’Ivoire, Bénin, Cameroun, Congo, Gabon, et même Sénégal, etc.), il n’y a pas eu de « rupture historique » et si les liens se sont parfois distendus, la coopération, notamment militaire, n’a jamais cessé.

Vous affirmez que l’échec de Barkhane, comme celui de la Russie au Mali aujourd’hui, s’explique fondamentalement par l’ignorance du « réel ethnique ». Pouvez-vous développer ce diagnostic, qu’ont méconnu, concrètement, les stratèges français et russes sur les structures de pouvoir et les logiques de conflictualité au Sahel ?

Il n’y a pas eu échec militaire de Barkhane, et pour le constater, il suffit de comparer la situation sécuritaire du Mali, du Niger et du Burkina Faso pendant et après Barkhane. En revanche, il y a eu un grave échec politique français suivi aujourd’hui d’un double échec politique et militaire russe. Comme la France en son temps, l’erreur russe est d’avoir décidé de défendre un État artificiel contre ses séparatistes historiquement enracinés et en partie fondés dans leurs revendications, tout en étant dans l’incapacité d’agir sur les causes ethnoraciales du conflit.  Le jihadisme n’est en effet ici, comme je ne cesse de l’écrire depuis plus d’une décennie, que la surinfection d’une plaie ethnique millénaire ; or, ni la France, ni la Russie n’ont pris en compte ces constantes inscrites dans la longue durée. 

Pour aller à l’essentiel, il est impératif de bien voir que la question malienne ne peut être traitée que de deux manières :

1 – Repenser en profondeur l’organisation politique du pays sur la base d’un véritable fédéralisme ou d’un confédéralisme. Or, comment faire admettre cette révolution constitutionnelle à des sudistes représentant 90% de la population et qui sont donc ethno-mathématiquement parlant, fondés à refuser toute concession à des minorités ethno-électorales ? 

2 – Réaffirmer le principe de l’intangibilité des frontières issues de la décolonisation et, par conséquent, soutenir le pouvoir en place.

C’est cette seconde option passant par la reconstitution de la fiction de l’État malien qui a été suivie par la France à travers la fausse solution démocratique, et aujourd’hui par la Russie à travers la non moins fausse solution de soutien militaire à la junte sudiste en place. 

L’erreur française fut dictée par l’idéologie. Face au socle des réalités, la France a en effet prétendu faire vivre ensemble et dans un même État, les agriculteurs noirs sédentaires du sud, et les nomades berbères ou arabes du nord alors que le contentieux qui les oppose s’inscrit dans la nuit des temps. Depuis le néolithique, sudistes et nordistes sont en effet en rivalité pour le contrôle des zones intermédiaires situées entre le désert du nord et les savanes du sud. Après l’Opération Serval, au nom du mythe du « vivre ensemble », la seule solution proposée par Paris fut électorale. L’expérience a pourtant montré que les élections n’ont jamais traité en profondeur les causes des affrontements ethniques car elles n’effacent pas plus les réalités géo-ethnographiques que la pluie les rayures des zèbres. 

Mais il y a encore plus grave : l’ethnomathématique électorale confirmant à chaque fois la domination démographique, donc démocratique, des plus nombreux, les ressentiments des peuples minoritaires en sont aggravés. Résultat : le feu qui couve se rallume périodiquement. Voilà donc pourquoi les élections n’ont pas réglé le problème nord-sud. Tout au contraire, légitimés par le scrutin, les politiciens sudistes refusent de prendre en compte les revendications nordistes. 

L’erreur russe procède du choix de soutenir une junte sudiste ethnocentrée et enfermée dans une stratégie sécuritaire sans issue. Il s’agit d’ailleurs d’une permanence stratégique qui, depuis l’indépendance, traduit la volonté de revanche historique des sudistes qui cherchent à soumettre, à dominer et parfois même à humilier leurs anciens maîtres ou razzieurs nordistes. Une stratégie aujourd’hui dans l’impasse face aux groupes armés touareg qui ont réalisé une convergence tactique, réussissant – pour le moment du moins – à former un front militaire, certes hétérogène, mais uni par un lien ethnique et par un rejet commun de l’État sudiste malien.

Le 2 juin 2026, Emmanuel Macron inaugurait à Paris, aux côtés du président Kagamé, un mémorial aux victimes du génocide tutsi. Sur votre blog, vous analysez cet événement comme une nouvelle provocation insupportable pour des centaines de millions de Congolais, au regard de l’agression rwandaise contre la RDC depuis 1996. Quel signal envoie cette décision à l’Afrique francophone, et que révèle-t-elle de la profondeur de l’incompréhension de l’Élysée ?

Emmanuel Macron n’a décidément rien compris à l’Afrique. L’inauguration de ce monument en compagnie du président Kagamé a été en effet ressentie par les dizaines de millions de Congolais comme une véritable provocation en raison de la guerre d’agression contre le Congo (RDC) menée depuis 1996 par le Rwanda. Un Rwanda qui occupe une partie de l’est du Congo (RDC), le Kivu, pour en piller les richesses à travers un conflit qui a fait au moins plusieurs centaines de milliers de morts civils, certaines sources avançant même le chiffre de plusieurs millions.

Ce qu’Emmanuel Macron ne comprend pas, c’est que, pour l’immense majorité des Africains de l’ouest et du centre, soit pour plusieurs centaines de millions d’hommes et de femmes, le Rwanda du président Kagamé avec ses douze millions d’habitants est vu comme un agresseur.


Sans parler qu’inaugurer un tel monument à Paris laisse entendre que la France aurait une quelconque responsabilité dans ce génocide, ce qui est totalement faux comme cela a été démontré devant le TPIR (Tribunal international pour le Rwanda). On verra à ce sujet mon livre « Rwanda, un génocide en question ». De plus, le Rwanda -comme l’Algérie-, a fait commerce de ses attaques insensées et d’une violence extrême contre la France…Et voilà que, toute honte bue, le président Macron accueille le général Kagamé comme un ami… Une nouvelle auto-humiliation qui ne contribue pas à relever le prestige de la France en Afrique…

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Dans votre éditorial de juin 2026 dans L’Afrique Réelle, qui célèbrera par ailleurs son 200enuméro en août, vous décrivez la relation Paris-Alger comme « sadomasochiste », avec l’Algérie imposant une histoire fabriquée à une France masochiste qui consent à se soumettre. Cette relation peut-elle encore évoluer, ou est-elle structurellement bloquée tant que le « Système » algérien aura besoin de la haine de la France pour se légitimer ?

Je vous remercie de citer ma revue l’Afrique Réelle qui va publier son 200° numéro au mois d’août prochain. Les prétentions aussi exorbitantes que surréalistes du « Système » algérien s’inscrivent dans une stratégie de surenchère revendicatrice qui a deux buts :

– obtenir des excuses, puis des réparations « sonnantes et trébuchantes » de la part de la France. L’affaire des « restitutions » en est la dernière illustration.

– détourner la colère de la rue car, aujourd’hui, le « Système » algérien est nu, avec une épée de Damoclès suspendue au-dessus de sa tête qui est sa dépendance totale aux hydrocarbures (pétrole et gaz), donc à la variabilité de leurs cours. 

Un « Système » cleptocratique qui pompe avec constance la substance d’un pays qui consacre le quart de ses recettes en hydrocarbures -ses uniques recettes-, à la seule importation de produits alimentaires de base dont il était pourtant exportateur avant 1962… du temps des Français. Un pays dont les filières stratégiques pour la sécurité alimentaire, comme les céréales, les laitages, les viandes, les sucres et les graines oléagineuses sont en faillite et entre les mains des prédateurs de la nomenklatura étatique qui ne survit plus que par la répression intérieure et par la mobilisation du dernier carré des associations mémorielles nourries des subsides de l’État.

Dans relation de type sadomasochiste qui les lie, l’Algérie impose son histoire fabriquée à sa victime consentante qu’est la France. En Algérie, l’histoire officielle est ainsi bloquée sur les années 1954-1962 et sur le postulat de la lutte d’un peuple uni contre le colonisateur français dont la période est désormais juridiquement criminalisée. Quant aux historiens officiels algériens, ce sont d’abord des vengeurs de l’histoire dont la fonction est de libérer le récit national du traumatisme existentiel originel qui est que l’Algérie-État est née de la volonté française au mois de juillet 1962.

Alors oui, comme vous le dites dans votre question, le « Système » algérien a donc besoin de la haine de la France pour se légitimer et peut-être surtout pour survivre.

La Russie, la Chine, la Turquie et les pays du Golfe se disputent aujourd’hui l’espace laissé par la France. Mais leur présence répond-elle réellement aux attentes des populations sahéliennes, ou reproduit-elle, sous d’autres formes, les mêmes logiques extractives et les mêmes aveuglements ethno-politiques qui ont conduit Paris à l’échec ?

Qu’attendent les populations sahéliennes ? La paix et les moyens de vivre ou tout simplement de survivre. Or, si, à la différence de la France, les pays que vous venez de citer ne prétendent pas s’immiscer dans leurs affaires intérieures et leurs choix politiques, les populations sahéliennes continueront, elles, à demeurer étrangères aux « logiques d’extraction ». Avec un seul horizon, la migration vers la France.

Vous plaidez depuis des années pour une politique africaine de la France fondée sur les ethnies, les structures tribales et la longue durée historique, plutôt que sur les États hérités de la décolonisation. Cette approche a-t-elle jamais été entendue par les décideurs français, et si elle ne l’a pas été, à quoi attribuez-vous cet échec de la transmission ?

Ce n’est pas tout à fait ainsi que l’on peut résumer ma constante depuis des décennies, mais autour de la question de l’État. C’est cette dernière qui me conduit naturellement à prendre en compte son soubassement ethnique, car, si l’ethnie n’explique évidemment pas tout, en revanche, rien ne s’explique sans l’ethnie. 

Les problèmes politiques qui se posent à l’Afrique sud-saharienne sont en effet suspendus à la définition même de l’État. Après les indépendances, dans les anciennes colonies françaises, la priorité fut à la constitution de ces États. Or, comme il leur fallait brûler les étapes, les États africains nés des découpages coloniaux empruntèrent le  » raccourci autoritaire « , avec le Parti unique s’identifiant à l’État à créer. Les particularismes ethniques furent alors combattus comme ferments potentiels de division. Plus encore, le réel ethnique fut nié au nom des idéologies de l’époque car il était jugé trop étranger à la conception matérialiste de l’histoire ou à l’universalisme idéologique. La nécessité de « dépasser l’apparence des évènements » imposait alors de raisonner en termes de « conditions objectives », de « contradictions », de « classes sociales ». Le postulat qui sous-tendait les travaux des africanistes de la seconde moitié du XX° siècle était en effet le refus de l’évidence ethnique. Certains idéologues du CNRS allaient même jusqu’à soutenir que les ethnies avaient une origine coloniale et que, par conséquent, ceux des Africains qui parlaient d’ethnisme n’étaient pas encore mentalement décolonisés…

Puis, en 1990, lors de la Conférence franco-africaine de La Baule, face aux échecs de l’Afrique dans les domaines politiques, économiques et sociaux, le président Mitterrand affirma que cela était dû à un déficit démocratique et que, désormais, l’aide de la France serait conditionnée, non plus à la construction de l’État, mais aux avancées démocratiques, donc à travers le multipartisme. 

L’Afrique francophone subit alors un véritable  » diktat démocratique  » qui entraîna la chute du système de parti unique, puis le chaos, et cela, pour quatre raisons principales :

1 – Le multipartisme fit réapparaitre au grand jour et d’une manière exacerbée la réalité ethnique jusque-là artificiellement niée.

2 – Le multipartisme fut plaqué sur le corps social africain sans qu’il ait été auparavant pensé à sauvegarder l’expression des peuples démographiquement minoritaires, donc automatiquement écartés du pouvoir par l’ethnomathématique électorale.  

3 – Les sociétés africaines étant communautaires, le principe démocratique du « one man, one vote » a automatiquement conduit dans une impasse puisque les élections africaines sont d’abord des recensements ethniques. 

4 – En Afrique où, traditionnellement, l’autorité ne se partage pas, la transposition pure et simple des institutions politiques occidentales, se fit sans qu’auparavant il ait été réfléchi à la création de contre-pouvoirs. 

La question de la redéfinition de l’État, donc celle de la place des ethnies dans la société, constitue selon moi le principal problème politique et institutionnel que l’Afrique sud-saharienne doit résoudre. Mais, pour cela, il ne faut évidemment pas commencer par nier ou par diluer la réalité ethnique comme le font les grands clercs de l’africanisme français. 

Votre dernier livre, Quand les Africains colonisaient l’Afrique (Éditions du Rocher, 2026), démontre que la colonisation européenne ne fut pas le seul fait colonial qu’ait connu le continent, des millénaires de colonisations intra-africaines ; expansion bantoue, empire esclavagiste de Rabah, impérialisme tutsi, dévastation zanzibarite, l’ont précédée. En quoi cette réalité historique, aujourd’hui occultée par « l’historiquement correct », est-elle indispensable pour comprendre les conflits africains actuels ?

Oui, parce que, loin des reconstructions artificielles aussi idylliques qu’idéologiques opérées par les courants afro centristes et décoloniaux, – je me permets de renvoyer à ce sujet à mon livre : Pour répondre aux décoloniaux -, la réalité est qu’avant sa colonisation par les Européens, l’Afrique connaissait, du Sahel au Nord, jusqu’au cap de Bonne Espérance au Sud, et du Sénégal à l’Ouest jusqu’à la Somalie à l’Est, de multiples et diverses colonisations. Partout, les peuples les plus forts colonisaient, soumettaient ou détruisaient les plus faibles. Dans les immensités sahéliennes se déroulaient ainsi les colonisations opérées par divers émirats peul ou apparentés, cependant que la cuvette du Congo et les plateaux de l’est africain étaient dévastés par la colonisation zanzibarite. Quant au sud du continent, les Shona, les Sotho et les Damara y étaient réduits en esclavage ou chassés de leurs terres par les Zulu, les Ndebele ou les Herero. Or, comme ces souvenirs sont aujourd’hui encore très présents dans les mémoires des populations, ils sont à l’origine de ces ressentiments et de ces non-dits qui interdisent une prise de conscience sereine de la situation. Prenons l’exemple du Mali et du Burkina Faso où les pasteurs Peul sont persécutés car ils sont accusés par les sédentaires de reprendre aujourd’hui sous le couvert du jihadisme leur grand mouvement conquérant stoppé à la fin du XIX° siècle par la colonisation française. Dans ces conditions, comment comprendre l’actuelle guerre du Sahel si nous nous privons de l’éclairage de la longue durée ? Je développe longuement cette idée dans mon livre.

Enfin, vous montrez dans ce même ouvrage que, pour de nombreux peuples africains alors colonisés par d’autres Africains, l’arrivée des Européens fut vécue comme une libération plutôt que comme une conquête. Cette thèse est frontalement opposée au récit dominant. Quel accueil, académique, médiatique et politique, a-t-elle reçu depuis la parution du livre en février 2026, et en quoi nourrit-elle votre réflexion sur la responsabilité des historiens face aux usages politiques du passé ?

L’historiquement « correct » africain, sorte de paramnésie victimaire adossée à l’acte d’accusation de l’Europe présente la conquête coloniale comme ayant été une entreprise quasiment criminelle dirigée contre les sociétés africaines. Or, au sud du Sahara, la réalité occultée aujourd’hui par le binôme accusation-culpabilisation, est que, pour les peuples dominés, l’arrivée des Européens ne fut pas vécue et ressentie comme une conquête, mais tout au contraire comme une libération. Une libération des raids esclavagistes, de la mise en servitude, des diverses formes d’oppressions et des massacres. Mais, et là est le grand paradoxe de la colonisation, cette conquête coloniale qui fut libératrice pour certains, fut tout au contraire vécue comme destructrice par les peuples dominants. La mise en évidence de ce dualisme est une des originalités de mes travaux. J’’ai en effet démontré dans mes livres et dans ma revue l’Afrique Réelle, en quoi la brève parenthèse coloniale de moins d’un siècle – elle s’ouvrit dans les années 1880 pour s’achever dans les années 1950 -, perturba en profondeur les équilibres continentaux pour deux grandes raisons contradictoires :

– la conquête coloniale se fit généralement à l’avantage des pôles littoraux avec lesquels les Européens avaient noué de séculaires relations et qui, dans bien des cas, avaient été leurs partenaires durant l’époque de la traite esclavagiste.  

– les Empires de l’intérieur qui résistèrent à la colonisation furent défaits et détruits au profit des populations qu’ils dominaient. Mais, ce faisant, la colonisation cassa peut-être plusieurs « Prusse » africaines potentielles ou en devenir : Madagascar et la monarchie hova, l’Empire de Sokoto, les royaumes ashanti et zulu, les ensembles créés par el-Hadj Omar ou par Samory etc. Elle en subjugua d’autres, les arrêtant durant une phase expansionniste de leur histoire, comme l’État tutsi rwandais coupé de son exutoire du nord-ouest Kivu et ramené sur les hautes terres bordières de la crête Congo-Nil ; ou encore comme l’Éthiopie, empêchée de regagner un accès à la mer en raison de l’installation italienne en Érythrée. La colonisation procéda également par amputation comme dans le cas du Maroc, État millénaire territorialement découpé au profit de l’Algérie française. 

Puis, au moment des indépendances de la décennie 1960, la décolonisation confirma régulièrement l’inversion des rapports de force provoqué par la colonisation. Ici ou là, libérés par la conquête coloniale, les anciens dominés de l’époque précoloniale, et qui, souvent, étaient devenus les cadres locaux du pouvoir colonial, héritèrent des États créés par les colonisateurs, devenant de fait les maîtres de leurs anciens dominateurs. Ainsi en fut-il des Ibo au Nigeria, des côtiers à Madagascar, des sudistes au Mali et au Niger, ou encore des Sara au Tchad etc. Or, ce renversement des hiérarchies ethniques fut naturellement mal vécu par les vraies victimes de la colonisation, à savoir les anciens peuples dominants. D’où leurs révoltes et les guerres du Tchad, du Niger, du Mali et du Nigeria avec la réaction anti-Ibo et la guerre du Biafra. 

Une telle analyse heurte évidemment de front le récit dominant porté par l’« école » africaniste française, butte-témoin résiduelle de l’idéologie des années 1960, et dont les membres survivants aujourd’hui scientifiquement disqualifiés, pensent avoir trouvé dans le wokisme le viagra idéologique qui leur permet de faire croire qu’ils existent encore… Le plus insolite est que, reconstruisant le passé à la lumière de l’idéologie d’aujourd’hui, ils ont oublié ce qui était enseigné jadis dès la première année de licence d’histoire, à savoir les dangers et les impasses de l’anachronisme.

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