EXCLUSIF – Le Grand Entretien avec le Général (2S) Jean-Bernard Pinatel – L’ordre des forteresses nucléaires : Le nouveau système mondial et le destin de la France

EXCLUSIF – Le Grand Entretien avec le Général (2S) Jean-Bernard Pinatel – L’ordre des forteresses nucléaires : Le nouveau système mondial et le destin de la France

lediplomate.media — imprimé le 26/10/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Jean Bernard Pinatel

Dans son dernier grand entretien pour Le Diplomate, le général Jean-Bernard Pinatel affirmait avec sa précision habituelle que « le seul et énorme avantage de la France est notre dissuasion nucléaire crédible qui protège nos intérêts vitaux sans l’aide de quiconque ». Cette conviction est au cœur de son nouveau livre, L’ordre des forteresses nucléaires. Le nouveau système mondial et le destin de la France, dans lequel il démontre que la grammaire des relations internationales a fondamentalement changé : le monde s’organise désormais autour des neuf puissances nucléaires, et notamment, les États-Unis, la Russie, la Chine, la France, le Royaume-Uni, l’Inde, le Pakistan, l’Israël, et la Corée du Nord, ces « forteresses » autour desquelles se redistribuent les alliances, les équilibres de la terreur et les marges de manœuvre diplomatiques. Dans ce nouveau système, la guerre en Ukraine, où les frappes ukrainiennes atteignent désormais Moscou en profondeur mais où les forces russes avancent de 30 km² par jour, se lit à l’aune de la posture nucléaire de Poutine. L’accord Trump-Iran du 13 juin 2026 se lit à l’aune de la capacité iranienne de « seuil nucléaire ». Et le destin de la France, troisième puissance nucléaire mondiale, seul État nucléaire souverain d’Europe, se joue dans sa capacité à faire de cette forteresse le fondement d’une véritable autonomie stratégique.

Officier parachutiste, expert en physique nucléaire, co-fondateur du Groupe Permanent d’Évaluations de Situations créé à la demande du président Giscard d’Estaing, le général (2S) Jean-Bernard Pinatel revient pour la troisième fois aux questions du Diplomate.

Propos recueillis par la Rédaction

Le Diplomate : Qu’entendez-vous exactement par « forteresses nucléaires », et en quoi ce concept permet-il de mieux lire le système mondial actuel que les grilles d’analyse traditionnelles ?

Général Pinatel : Dans l’histoire, une forteresse ou place forte a une fonction stratégique qui s’applique remarquablement aux deux composantes de la dissuasion nucléaire :

  • Effet dissuasif et contrôle du territoire

La place forte interdit le passage de l’ennemi ou force ce dernier à engager un siège long et coûteux. A l’heure nucléaire elle fait courir à l’adversaire en deuxième frappe un risque supérieur à l’enjeu que l’on représente pour lui et décourage l’agresseur potentiel avant même le début des hostilités.

  • Economie de forces

La forteresse permet à une force réduite de tenir tête à une armée nettement plus nombreuse.

C’est le concept nucléaire « du faible au fort » avec pour corollaire qu’elle fournit à la puissance nucléaire une liberté d’action classique à ses frontières pour mener des opérations offensives et y protéger ses intérêts essentiels.

C’est le cas de la guerre d’Ukraine aujourd’hui où dès le premier jour de guerre Joe Biden a donné comme consigne au Pentagone : « de tout faire pour aider l’Ukraine mais sans prendre le risque d’entrainer les Etats-Unis dans une confrontation directe avec la Russie. »1

Depuis le printemps 2026, les drones ukrainiens frappent Moscou en profondeur. Dans votre grille des « forteresses nucléaires », Poutine est-il contraint par sa propre posture nucléaire, ne pouvant pas répondre proportionnellement sans risque d’escalade, ou ces frappes rapprochent-elles au contraire le spectre d’une utilisation tactique ?

C’est l’opinion de certains experts (voir le débat entre le professeur John Mearsheimer et Sergey Karaganov2 qui estiment que la crédibilité de la dissuasion nucléaire russe est entamée par ces frappes.

Je ne le pense pas pour deux raisons. La doctrine militaire russe précise le cas où la Russie pourrait utiliser en premier ses forces nucléaires en limitant cette utilisation en premier au cas où la sécurité du territoire serait menacée par une attaque classique de grande ampleur.

J’estime de mon côté que pour une nation comme la Russie qui a accepté 27 millions de morts pour nous débarrasser du nazisme, les pertes et dégâts causés par les drones ukrainiens sont du niveau de la piqure de moustique.

Cependant les Russes ne sont pas restés sans réponse et les attaques balistiques classiques qu’ils mènent depuis ont détruit toutes les infrastructures stratégiques ukrainiennes. Elles ont démontré que les missiles de théâtre russes qui arrivent à Mach 13 et les missiles balistiques à Mach 20-25, ne sont pas interceptables.

D’autant plus que les stocks mondiaux de « Patriot » sont presque vides et que Washington « préférencie » le re-complétement de ses propres forces et ses alliés du Moyen-Orient.

L’accord Trump-Iran du 13 juin 2026 renvoie le dossier nucléaire à 60 jours de négociations. L’Iran, avec ses 400 kg d’uranium hautement enrichi, est une forteresse nucléaire potentielle. Peut-on négocier durablement avec une puissance de seuil qui refuse tout transfert de son matériel fissile hors de son territoire ?

L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) définit d’ailleurs la « quantité significative », seuil estimé nécessaire pour fabriquer une arme, à environ 41,7 kg pour de l’uranium enrichi à 60 % même si l’architecture de l’arme est plus délicate à réaliser : nécessité d’entourer la sphère d’un bon réflecteur de neutrons comme le béryllium ou le tungstène et d’avoir une source neutronique puissante au centre pour réaliser l’amorçage de la réaction en chaine.

Donc si comme l’indique l’AIEA les Iraniens ont réussi à sauvegarder 200kg enrichi à 60% à la suite des trois interventions américaines, ils ont la possibilité de fabriquer 4 ou 5 nucléaires pour peu qu’ils en maîtrisent l’architecture.

La Chine modernise et étend massivement son arsenal nucléaire. Dans le système des forteresses, Pékin est-il en train de basculer d’une doctrine de minimum dissuasif vers une posture de première frappe, et quelles en sont les conséquences pour l’architecture de sécurité mondiale ?

Je ne le pense pas. La Chine avec l’Inde sont les seules des 9 puissances nucléaires à s’être engagées à ne pas utiliser en premier l’arme nucléaire3.

La Chine dispose cependant d’une capacité de seconde frappe qui lui offre une liberté d’action presque totale en mer de Chine orientale et méridionale.

Dans le document « National Security Strategy » daté de novembre 2025 et téléchargeable sur le site de la Maison Blanche, les Etats-Unis en tirent les conséquences stratégiques.

Alors que le document publié sous Biden écrivait concernant Taïwan : « We OPPOSE unilateral change from either side. » La version publiée sous la Présidence de Trump indique : « We do not SUPPORT any lateral change in Taïwan. ».

Le remplacement du verbe « oppose » par « support » a beaucoup inquiété Taïwan qui n’est liée par aucun traité de défense avec Washington. D’autant plus que les Etats-Unis ont signifié que la dissuasion ne peut être que classique et que l’aide américaine est liée à l’effort de défense que consentira Taïwan, sous-entendu en s’équipant de matériel américain.

Je le répète, comme la guerre d’Ukraine nous l’a démontré, une puissance nucléaire dispose d’une liberté d’action quasi-totale dans les régions proches de ses frontières où elle est la seule à considérer que ses intérêts essentiels sont en jeu.

Corée du Nord, Inde, Pakistan constituent des forteresses nucléaires instables. L’affaiblissement de l’Iran et la recomposition au Moyen-Orient poussent-ils d’autres États comme l’Arabie Saoudite, la Turquie, ou la Corée du Sud, à franchir le seuil nucléaire à leur tour ?

Au moins une dizaine d’autres pays qui ont signé le traité de non-prolifération nucléaire, ont les capacités scientifiques et industrielles de se doter de l’arme nucléaire ; l’Arabie saoudite a dit clairement qu’elle se retirerait du traité si l’Iran devenait une puissance nucléaire. D’autres pourraient suivre. Je rappelle que le traité comporte une clause ainsi libellée : « Chaque Partie a le droit, dans l’exercice de sa souveraineté nationale, de se retirer du Traité avec un préavis de trois mois si elle décide que des événements extraordinaires ont compromis les intérêts suprêmes de son pays.

Le cas de la Corée du Sud est particulier car pour l’instant le National Security Strategy de Trump n’a pas révisé les textes qui codifient l’étroite imbrication du commandement qui existe entre les forces sud-coréennes et celles des Etats-Unis y compris au niveau des armes nucléaires4. Elle rend pratiquement automatique une réponse nucléaire américaine de théâtre en cas de frappe nucléaire nord-coréenne, d’ailleurs en contradiction avec la Constitution des Etats-Unis5 .

Vous affirmez que « le seul et énorme avantage de la France est notre dissuasion nucléaire crédible qui protège nos intérêts vitaux sans l’aide de quiconque ». Dans l’ordre des forteresses, la France occupe-t-elle pleinement sa place de troisième puissance nucléaire mondiale, ou sous-exploite-t-elle cet atout stratégique unique en Europe ?

La France est la quatrième puissance nucléaire par le nombre de tête et sa capacité mondiale de seconde frappe devant l’Inde. Oui pour moi elle sous-exploite cet atout de deux façons :

  • Elle n’a aucune raison d’être membre de l’organisation militaire de l’OTAN puisqu’elle assure par elle-même sa défense ; cela ne lui a apporté aucun poids politique supplémentaire en Europe, aucun contrat d’armement des pays de l’OTAN qu’elle n’équipait pas déjà avant sa réintégration dans l’organisation militaire. Mais cet alignement sur les décisions qui sont essentiellement américaines lui ferme de nombreux autres marchés de par le monde.
  • Cela limite considérablement sa liberté d’action et ne lui donne pas pour autant un poids politique supplémentaire. Les généraux français qui font partie de l’organisation militaire perdent leur capacité de libre arbitre, aidés en cela par leurs soldes multipliées par deux.

La guerre en Ukraine voulue par les néoconservateurs américains et Biden a montré une France et une Europe suiveuses alors que l’intérêt national et européen était de conserver des relations politiques et économiques avec la Russie.

Face au retrait américain actuel et à la volonté des Etats-Unis d’établir des relations économiques avec la Russie pour essayer de la détacher de l’orbite chinoise, les dirigeants européens veulent continuer une guerre à laquelle ils n’auraient jamais dû participer parce qu’ils sont incapables d’assumer devant leurs électeurs ce choix stratégique erroné qui a affaibli leur économie et le niveau de vie de leurs citoyens qui payent le GNL américain quatre fois plus cher que le gaz russe.

Le débat sur un « parapluie nucléaire européen » sous garantie française revient régulièrement depuis le second mandat de Trump. Est-ce stratégiquement crédible, militairement faisable, et politiquement souhaitable pour la France ?

C’est de la communication du Président Macron qui ne repose sur aucune réalité stratégique. Qui peut croire que les Etats-Unis ou la France risqueront Washington ou Paris pour protéger Talliin, Chisinau ou Tlibissi, les capitales des trois pays aux frontières de la Russie où vivent d’importantes colonies russes et russophones souvent maltraitées comme en Estonie.

A l’heure nucléaire le risque est tellement grand qu’il ne peut être pris que pour protéger ses intérêts vitaux. D’ailleurs les Etats-Unis de Trump viennent de le faire savoir : leurs intérêts vitaux se limitent désormais à l’hémisphère occidental et ailleurs ils ne veulent plus être en première ligne et ne protégeront classiquement que les pays qui feront un effort d’armement classique important et à condition qu’ils en soient les premiers fournisseurs.

Votre livre s’intitule aussi « le destin de la France ». Dans ce monde des forteresses nucléaires, quelle politique concrète la France doit-elle conduire pour que sa forteresse soit un atout de puissance et non une relique de la guerre froide ?

Le modèle d’armée nécessaire à la défense des intérêts de notre pays devrait être très différent si nous étions en dehors de l’organisation militaire de l’OTAN.

Par rapport à une menace potentielle russe nous sommes en troisième ligne et nous pourrions limiter nos forces capables d’agir sur le théâtre européen à au maximum une division format ukrainien.

Mais, en revanche, disposant avec nos départements et territoires d’outre-mer de la seconde ZEE mondiale avec 11.5 millions de km2 qui contient des richesses énergétiques, minérales et halieutiques considérables, nous devrions renforcer notre marine avec un deuxième porte-avion et une flotte de patrouilleurs doublée ainsi que faire monter en puissance nos forces de présence et d’intervention terrestre pour en assurer la sécurité et favoriser leur exploitation

Notes

  1. Rapporté par The Economist du 5 octobre 2023 ↩
  2. https://youtu.be/MaO1R1_bmRU ↩
  3. Les six autres par ordre d’importance sont les Etats-Unis, la Russie, la France, la Grande-Bretagne, le Pakistan, Israël et la Corée u Nord ↩
  4. Voir L’ordre des forteresses nucléaires, le nouveau système mondial et le destin de la France pages 218 à 223 ↩
  5. Selon l’Article I, Section 8, Clause 11 de la Constitution, c’est au Congrès (la Chambre des représentants et le Sénat) qu’appartient le droit de : « Déclarer la guerre, accorder des lettres de marque et de représailles et établir des règlements concernant les prises sur terre et sur mer. » Le War Powers Act (1973) rééquilibre ces pouvoirs et exige que le Président : 1) Notifie le Congrès dans les 48 heures suivant l’engagement des forces armées. 2) Mette fin à l’action militaire dans un délai de 60 jours (avec un délai supplémentaire de 30 jours pour le retrait), sauf si le Congrès déclare la guerre ou autorise spécifiquement l’utilisation de la force. ↩

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Jean-Bernard Pinatel

Le général Jean-Bernard Pinatel est docteur en études politiques, titulaire d’une maitrise de sciences physique (option physique nucléaire), ancien auditeur de la 37 ème Promotion de l’IHEDN. Il est l’auteur de six livres géopolitiques, dont : Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent, (Lavauzelle, 2017). Il est Vice-Président du Think Tank GEOPRAGMA.

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