ANALYSE – Midterm 2026 : Le Michigan et la question des Frères musulmans au cœur d’une course au Sénat

Par Angélique Bouchard
À dix jours du scrutin du 3 novembre, la sénatoriale du Michigan oppose Mike Rogers, ancien agent spécial du FBI et ex-représentant républicain, à Abdul El-Sayed, médecin de formation et candidat démocrate porté par l’aile gauche de son parti. Deux débats télévisés, un town hall houleux et deux entretiens tendus avec Bret Baier ont fixé les termes de l’affrontement : des prises de position passées d’El-Sayed sur l’Égypte des Frères musulmans, un désaccord frontal sur la guerre contre l’Iran, et le coût de promesses sociales dans un État industriel qui a perdu 27 000 emplois manufacturiers. Rogers décrit un candidat extrême aux idées dissimulées ; El-Sayed y voit une attaque contre sa foi. Le débat, lui, porte sur des faits documentés.
Un candidat « manufacturé »
Lors d’un town hall animé par Sean Hannity sur Fox News, Mike Rogers a qualifié son adversaire de « candidat manufacturé » et lui a prêté un « schéma de tromperie ». « C’est le candidat le plus extrême, a-t-il déclaré. Il a appelé à définancer la police. Il a appelé à laisser sortir des criminels de prison. Il a appelé au Green New Deal, qui est un tueur pour le Michigan. » Le républicain met en avant une opération de terrain qui approche, selon lui, les six millions de portes frappées, et affirme y recueillir, chez des électeurs traditionnellement démocrates, une même réponse : « Oui, nous votons. Non, nous ne serons pas un État DSA. » Il rapporte aussi les craintes d’électeurs juifs, dont une femme qui dit avoir parfois peur d’afficher son identité en public, et d’étudiants de l’Université du Michigan qui dissimulent leurs symboles religieux.
Lors du second et dernier débat, le 21 octobre, rapporté par Fox News, Rogers a accusé El-Sayed d’avoir effacé ses prises de position de 2020 en faveur de l’arrêt du financement de la police : « Pourquoi passer tout ce temps à supprimer tout ce matériel ? Vidéos, commentaires, podcasts. Pourquoi ? Parce qu’il était passionné par le dé-financement de la police. » El-Sayed rejette ces caractérisations et recentre sa campagne sur le coût de la vie, l’accès aux soins et le pouvoir d’achat, avec un refrain : « mettre de l’argent dans votre poche ». Sur le Medicare for All, il dit accepter le maintien des assurances privées tout en voulant une couverture publique garantie pour tous. Rogers répond que cette orientation supprimerait de facto l’assurance privée, alourdirait les coûts des familles du Michigan et ne précise pas le niveau d’impôt requis : « C’est un beau slogan. Il n’y a rien derrière. » Lorsque les politiques alignées sur le socialisme démocratique seront appliquées, a-t-il ajouté, les électeurs auront « de la chance d’avoir encore un pantalon ».
Sur la régulation de l’intelligence artificielle, El-Sayed a évoqué des « personnes désignées démocratiquement » au conseil d’administration des entreprises du secteur, au nom d’une menace existentielle pour l’emploi. Rogers y a vu l’aveu d’une volonté de contrôle public des entreprises privées : « Il a dit tout haut ce qu’il faut taire. C’est la Democratic Socialists of America. » Fox News précise qu’El-Sayed n’a reçu aucune investiture officielle de la DSA et n’en a pas endossé le programme, mais qu’il a soutenu, et été soutenu par, plusieurs candidats qu’elle parraine, dont le maire de New York Zohran Mamdani, socialiste revendiqué.
Les Frères musulmans : ce qui est documenté
La controverse ne repose pas sur des insinuations mais sur des éléments publics. En 2011, alors professeur assistant à l’université Columbia, El-Sayed a publié dans le Huffington Post une tribune appelant l’administration Obama à soutenir les manifestants égyptiens liés aux Frères musulmans. Il y écrivait qu’il était « dans l’intérêt de l’Amérique de soutenir les efforts des manifestants égyptiens pour pouvoir s’exprimer et avoir un mot à dire sur la manière dont ils sont gouvernés », et que même si la confrérie renversait le gouvernement, l’État qui en résulterait ne ressemblerait pas nécessairement à l’Iran. En 2012, selon le Washington Free Beacon, il a signé une lettre soutenant des décisions de Mohamed Morsi, l’ancien président égyptien issu de la confrérie, dont des appels à purger la police et les médias. « Il a demandé à Morsi de définancer la police là-bas aussi », a lancé Rogers lors du débat. Le gouvernement Morsi, porté au pouvoir en 2012, a été renversé par l’armée en 2013.
À cela s’ajoutent des éléments familiaux et associatifs. Des messages publiés par sa demi-sœur, Eman Abdelhadi, évoquent l’engagement de leur mère dans l’activisme des Frères musulmans en Égypte dans les années 1970 : « Formidable conversation avec ma mère sur son militantisme au sein des Frères musulmans au début des années 70, quand elle était à l’université », écrivait-elle sur X en 2012. Sa belle-sœur a été plaignante dans une procédure contestant son inscription présumée sur une liste de surveillance terroriste ; El-Sayed l’a reconnu le 17 octobre en affirmant qu’elle n’avait rien fait de répréhensible, le FBI a refusé de confirmer ou d’infirmer ce statut, et la procédure n’établit aucune faute. Enfin, en 2007, El-Sayed était vice-président de la section de la Muslim Students Association à l’Université du Michigan, organisation citée dans un mémorandum stratégique pour l’Amérique du Nord rédigé par un membre de la confrérie, Mohamed Akram. Fox News Digital, qui rappelle ces éléments, précise n’avoir découvert aucun lien direct entre El-Sayed et les Frères musulmans.
El-Sayed nie toute appartenance personnelle ou familiale, indique avoir été élevé par son père et sa belle-mère, et a explicitement désavoué l’organisation le 17 octobre, lors d’un town hall à Caro, en répondant « Bien sûr. Oui, absolument » à un électeur qui l’interpellait — non sans lui avoir d’abord demandé : « Vous vous en prenez à ma mère ? » Le débat n’en a pas été clos pour autant. Donald Trump le décrit comme « un gars des Frères musulmans, à 100 % », et l’a qualifié de « jihadiste » en meeting ; Rogers, lui, dit n’avoir « jamais traité » son adversaire de terroriste et ne pas « parler pour le président ». Le quotidien Detroit Metro Times a de son côté annoncé qu’il ne solliciterait plus la campagne Rogers, qu’il accuse de « mensonges et d’attaques sectaires » contre la foi d’El-Sayed. L’enjeu dépasse la course : un décret signé par Trump en novembre 2025 a ouvert la voie à la désignation de certaines branches de la confrérie comme organisations terroristes étrangères.
Loyauté, uniforme et commission des Affaires étrangères
Le 23 octobre, à Detroit, les deux candidats ont été interrogés séparément par Bret Baier dans Special Report. Quand le présentateur a voulu l’interroger sur la lettre de 2012, El-Sayed l’a coupé : « Non, non, non, arrêtons-nous là. Vous posez cette question pour soulever un doute sur le fait de savoir si j’ai des loyautés doubles. » Il a affirmé sa loyauté exclusive à la Constitution des États-Unis, lancé à Baier « Ne soyez pas la campagne Rogers » puis « Soyez un journaliste », et jugé l’approche de son adversaire « triste » et « indigne de lui ».
Rogers a opposé son propre parcours : « J’ai porté l’uniforme des États-Unis. Beaucoup dans ma famille, y compris notre fils, ont porté l’uniforme des États-Unis pour qu’il puisse prier comme il le souhaite. Ce n’est pas comment il prie, c’est comment il pense. » Il accuse El-Sayed d’avoir « adopté l’idéologie des Frères musulmans » et de se poser en victime. Quand Baier lui a rappelé le désaveu du 17 octobre, Rogers a répondu par une question : « Est-ce qu’il désavoue ? Est-ce qu’il le dit vraiment ? » L’ancien agent du FBI fait de son expérience la clé de lecture de la controverse : non la pratique religieuse, mais les prises de position et les associations.
La question a gagné le Sénat. Selon Fox News, Jordan Domingue, ancien chef de la sécurité d’El-Sayed lors de sa campagne pour le poste de gouverneur en 2018, affirme que le candidat vise un siège à la commission des Affaires étrangères, « malgré l’absence de toute expérience de politique étrangère ». Deux membres républicains de la commission s’y opposent par avance. Mike Lee : « Un homme lié aux Frères musulmans, qui a applaudi leur prise du pouvoir en Égypte il y a quinze ans, et qui fait campagne avec des gens qui disent que l’Amérique méritait le 11-Septembre, ne devrait s’approcher ni du Sénat ni, surtout, de la commission des Affaires étrangères. » Dave McCormick : « El-Sayed dit faire campagne sur le pouvoir d’achat, alors pourquoi veut-il un siège à cette commission ? Quelqu’un avec des opinions aussi radicales n’y a rien à faire. » La référence au 11-Septembre vise le streamer Hasan Piker, aux côtés duquel El-Sayed a fait campagne, et non le candidat lui-même ; c’est ce raccourci que lui reproche la presse locale.
Iran, armes et économie
El-Sayed reproche à Rogers de soutenir la guerre menée contre l’Iran, qu’il qualifie d’« illégale et injustifiable » et de « sans but », et réclame une résolution sur les pouvoirs de guerre pour y mettre fin. Les électeurs, dit-il, en paient déjà le prix à la pompe et à l’épicerie : « Donald Trump est sur le bulletin à travers Mike Rogers. Ils sont hanche à hanche sur cette guerre, et c’est vous qui payez. » Rogers défend la justification initiale de l’opération tout en indiquant avoir demandé au président d’y mettre un terme : « J’ai appelé à conclure. C’est la bonne chose à faire. » Il rappelle surtout qu’El-Sayed avait refusé, lors du premier débat, de dire si l’Iran représentait une menace supérieure à Israël : « Mon adversaire ne peut même pas condamner les Gardiens de la révolution, le bras armé terroriste de l’Iran. C’est un non-starter absolu. »
Sur le Second Amendement, Rogers a exhumé une vidéo de 2023 dans laquelle El-Sayed proposait de « retoucher la Constitution, amender l’amendement, et au lieu du droit de porter des armes, le changer en droit aux soins de santé », en suggérant que seules des forces communautaires désignées, comme la police, disposent d’armes à feu. La vidéo a depuis été rendue privée. El-Sayed, lui, raillait l’incapacité de Rogers à répondre par oui ou par non sur les vérifications d’antécédents universelles : « Ce n’est pas difficile. Regardez ça. Tellement fiable. »
Sur l’économie, Rogers aligne les chiffres : 27 000 emplois manufacturiers perdus, des primes d’assurance automobile parmi les plus élevées du pays, et environ deux tiers des élèves de CM1 incapables de lire au niveau attendu. Autant de raisons, selon lui, de se méfier de propositions qui alourdiraient la fiscalité ou réduiraient les choix en matière d’assurance et d’énergie. Il crédite la politique commerciale de Trump du retour de la production du Silverado chez General Motors, mais s’en démarque sur un point : « J’ai dit que nous ne devrions pas appliquer les droits de douane canadiens comme nous le faisons. » Il plaide enfin pour le retour des filières professionnelles dans les lycées, en lien avec les besoins industriels de l’État.
Un scrutin à forte charge idéologique
Les deux camps ont appelé leurs figures nationales : Barack Obama et Bernie Sanders pour El-Sayed, Donald Trump pour Rogers, tous attendus dans le Michigan le même week-end. Jim Runestad, président du Parti républicain de l’État, résume la ligne de son candidat : « la main ferme et le bon sens » face aux « politiques d’extrême gauche et de gouvernement tentaculaire » d’un adversaire « qui fait campagne avec des gens comme Hasan Piker et a semblé justifier l’horrible attaque terroriste visant des enfants et la communauté juive à Bloomfield Hills ». El-Sayed présente sa campagne comme centrée sur l’accessibilité économique et renvoie les attaques sur son identité à une diversion.
Deux lectures de l’avenir de l’État s’affrontent donc. L’une met en garde contre des positions passées et présentes jugées extrêmes, contre le coût de l’expansion des programmes publics et contre une ambiguïté persistante en politique étrangère, de l’Égypte de 2011 à l’Iran de 2026. L’autre promet des protections sociales élargies et conteste la légitimité même des questions posées. Les électeurs du Michigan auront à juger, le 3 novembre, de la cohérence entre ce que les candidats ont écrit, signé ou filmé et ce qu’ils promettent aujourd’hui, et du coût réel de ces promesses dans un État dont les contraintes industrielles, fiscales et scolaires sont, elles, parfaitement documentées.
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