EXCLUSIF – Le Grand Entretien avec Uwe Boll, le réalisateur de Citizen Vigilante : « On ne peut pousser un peuple que jusqu’à un certain point »

Peu de réalisateurs en activité entretiennent une relation aussi conflictuelle avec l’establishment cinématographique qu’Uwe Boll. Depuis plus de trois décennies, ce cinéaste allemand a construit une œuvre en dehors du système des studios, financée sur ses propres deniers, et a répondu à l’hostilité de la critique avec une franchise rare. Qu’on apprécie ou non ses films, son indépendance n’est pas une posture : il a toujours tourné les films qu’il voulait tourner, et en a payé le prix.
Citizen Vigilante, tourné en Croatie début 2025 et sorti aux États-Unis le 19 juin 2026 via Quiver Distribution, est sans doute son film le plus frontal. Écrit, produit et réalisé par Boll pour un budget annoncé d’environ quatre millions de dollars, ce thriller de 89 minutes réunit Armie Hammer — dans l’un de ses premiers grands rôles depuis 2021 — et Costas Mandylor, sur une musique originale de Rodolfo Matulich. Il suit Sanders, un Américain installé dans une ville européenne, qui conclut que les institutions censées protéger les citoyens ne le feront pas, et décide de rendre la justice lui-même.
La sortie du film est devenue une affaire en soi. Interdit en Allemagne au motif qu’il pourrait inciter à la violence contre les immigrés, il a ensuite été mis en ligne gratuitement pendant quarante-huit heures sur X par Elon Musk. En quelques jours, il prenait la tête des locations sur Amazon et la deuxième place du classement Apple TV, devant des productions aux budgets bien supérieurs. La critique l’a éreinté ; le public en a fait l’un des succès numériques de l’été ; une suite est déjà évoquée.
Après avoir analysé Citizen Vigilante dans un premier article, Le Diplomate Media s’est entretenu en exclusivité avec son réalisateur, Uwe Boll. Il revient sur les raisons qui l’ont conduit à réaliser ce film aujourd’hui, sur sa manière de représenter la violence, sur une sortie hors norme façonnée par une interdiction et par l’intervention d’un milliardaire, et sur le message qu’il entend adresser aux publics européens — et aux Français en particulier.
Propos recueillis par Angélique Bouchard
Entretien réalisé par écrit en juillet 2026. Les réponses sont reproduites intégralement, dans une traduction fidèle de l’anglais. Les propos tenus dans cet entretien n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas la position de la rédaction du Diplomate Media.
Le Diplomate Media : Citizen Vigilante arrive à un moment où la confiance dans les institutions est au plus bas des deux côtés de l’Atlantique. Y a-t-il eu un déclencheur précis — un fait divers, une expérience personnelle, une conversation — qui vous a donné envie de faire ce film maintenant plutôt qu’il y a cinq ans ?
Uwe Boll : Je vois Citizen Vigilante dans le prolongement de mes films Hanau et Run, avec Amanda Plummer. Citizen Vigilante est la synthèse d’un ensemble de faits. Par faits, j’entends le déclin visible de l’Europe, lié à une immigration de masse en provenance de pays du tiers-monde. Une affaire de viol collectif à Hambourg, où le violeur est ressorti libre et où la presse justifiait la peine minimale infligée aux violeurs, a fini par déclencher chez moi l’envie de faire un film sans détour, plein de rage contre l’injustice et l’aveuglement des gouvernements européens.
Le film de vigilante a une longue lignée, de Death Wish à Taxi Driver et au-delà. Qu’est-ce qui vous semblait manquer à ces films, ou que vouliez-vous dire qu’ils n’avaient pas dit ?
Ils avaient leur pertinence à l’époque où ils ont été faits. Death Wish était une réaction à toute la criminalité dans le métro de New York, et Taxi Driver parlait des vétérans du Vietnam qui n’arrivaient plus à trouver leur place. Mon vigilante à moi est un analyste froid, qui parvient à la conclusion que nous aurons dans quarante ans une Europe islamiste si nous n’y mettons pas un terme maintenant.
Le film demande au spectateur de comprendre un homme qui agit en dehors de la loi. Où placez-vous personnellement la limite entre montrer pourquoi quelqu’un en arrive là et cautionner ce qu’il fait ? Est-ce une limite à laquelle vous avez pensé pendant le tournage ?
Non. En tant qu’artiste, on ne peut pas avoir peur des conséquences. J’ai fait beaucoup de films à contre-courant, comme Assault on Wall Street, Rampage, Run Amok ou Postal. Dans un film de fiction, on peut créer un monde dont on ne veut pas, et avertir la société : si elle continue avec une politique erronée, elle s’expose à un avenir dystopique et violent.
Comment avez-vous filmé la violence ? Vouliez-vous que le public la ressente comme réaliste et coûteuse, ou comme quelque chose de plus stylisé et cathartique — et qu’est-ce que ce choix fait au propos du film ?
Je filme toujours la violence de manière sèche, dure et réaliste. Regardez mes films Darfur, 1968 – Tunnel Rats ou Rampage, par exemple.
Quelles ont été les décisions les plus difficiles au montage ? Y a-t-il eu des scènes qui fonctionnaient sur le papier et qu’il a fallu couper ou adoucir à cause de ce qu’elles faisaient dire au film ?
Non. Tout a fonctionné tel que c’était tourné. La seule scène que nous avons nettement raccourcie au montage est celle où Sanders taille en pièces l’unité d’intervention. Nous avions davantage de matière gore, mais nous avons estimé que nous n’en avions pas besoin.
Vous avez travaillé hors du système des studios pendant l’essentiel de votre carrière. Qu’est-ce que cette indépendance vous a permis de faire sur ce film qu’une production financée par un studio n’aurait pas permis ?
J’ai travaillé avec des studios sur mes films tirés de jeux vidéo, comme In the Name of the King – Dungeon Siege, Far Cry, Alone in the Dark, House of the Dead ou BloodRayne. Mais tous mes films d’action durs et réalistes ont été indépendants, parce que j’ai pu réunir l’argent moi-même et que je n’avais donc de comptes à rendre à personne. La plupart de mes films, comme Citizen Vigilante, n’auraient jamais obtenu de financement d’une plateforme ou d’un studio.
Comment avez-vous travaillé avec Rodolfo Matulich sur la musique ? Que demandiez-vous à la musique de faire que les images ne pouvaient pas faire seules ?
Je lui ai laissé toute latitude pour composer et enregistrer la musique avec un orchestre symphonique. Son thème principal est très triste et très dramatique, et il dit exactement ce que je ressens quant à l’avenir de l’Europe. Je suis profondément triste de nous voir nous désagréger. Il m’envoyait des propositions, je les validais, et au bout du compte c’est au montage que j’ai décidé quels morceaux utiliser et lesquels écarter.
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Quelle était la réalité budgétaire de cette production, et comment a-t-elle façonné le film que vous avez pu faire ?
Je savais, en finançant le film moi-même, que je ne pouvais dépenser que quelques millions de dollars. Mais je savais aussi qu’en Croatie j’obtiendrais avec cette somme trois fois la valeur de production que j’aurais eue au Royaume-Uni, en Allemagne ou aux États-Unis.
Le film a été interdit en Allemagne au motif qu’il pourrait inciter à la violence contre les immigrés. Quelle est votre réponse à cette décision — et à l’accusation sous-jacente selon laquelle le film viserait une communauté plutôt que des criminels ?
Le système de classification allemand est absurde. On veut empêcher les adolescents de voir certains films — mais si vous classez un film en interdiction aux moins de 18 ans, vous les protégez. Alors interdire un film dans sa totalité, c’est une connerie intégrale. Cela n’arrive qu’en Allemagne, où l’on peut ne donner aucune classification à un film : aucun magasin ne distribue alors le Blu-ray, et il devient impossible de le proposer sur une plateforme ou à la télévision. Tous les autres pays se contentent d’un classement 18+ ou R. Le film est dirigé contre des criminels violents, pas contre tout un groupe de personnes. Des tas de migrants adorent mon film : ils ne s’identifient pas à la nouvelle vague de migrants arrivée depuis 2016.
Elon Musk a ensuite rendu le film disponible gratuitement sur X, et en quelques jours il dominait les classements de location numérique. Qu’est-ce que cette intervention a apporté au film — et est-ce que cela ne complique pas l’indépendance dont vous vous êtes toujours réclamé, quand l’homme le plus riche du monde devient de fait votre distributeur ?
Il a adoré la bande-annonce et le film, et il lui a donné un formidable coup de projecteur pendant deux jours. Le film avait déjà une dynamique avant qu’il ne le publie — sinon il ne l’aurait pas remarqué. Jusqu’à présent, aucune plateforme ne veut l’acheter, malgré son succès en télévision et en streaming payants. Je suis donc très reconnaissant à X d’avoir aidé le film à toucher un public plus large.
Beaucoup d’Européens estiment que les partis traditionnels se sont coupés des préoccupations quotidiennes : sécurité, immigration, pouvoir d’achat. Partagez-vous ce constat, et pensez-vous que votre film s’y adresse ?
À cent pour cent. Les gouvernements sont victimes d’une campagne au long cours du type « nous voulons être les gentils », mais ils n’ont plus conscience de ce qui est bien et de ce qui est mal. Le bien, c’est faire quelque chose qui est bon pour vous et pour les autres. Le mal, c’est faire quelque chose qui est mauvais pour vous mais présenté comme bon pour les autres. C’est ce qu’ils font. L’immigration de masse en provenance du Sénégal, de Somalie, d’Afghanistan ou de Syrie est très mauvaise pour notre sécurité intérieure et pour notre économie.
La France s’apprête à vivre une élection présidentielle, l’Allemagne traverse une période d’incertitude politique et économique, l’Italie a connu des gouvernements populistes successifs et le Royaume-Uni digère encore le Brexit. Voyez-vous là une seule histoire européenne, ou des trajectoires nationales très différentes ?
En Italie, on constate de façon positive qu’un gouvernement de droite fonctionne sans transformer le pays en Mussolini deuxième époque. En Allemagne, le mur que les responsables politiques dressent face à l’AfD, qui est le premier parti du pays, est absurde. La majorité de la population veut un arrêt complet de l’immigration en provenance de ces pays.
Votre protagoniste perd foi dans les institutions et agit seul. Pensez-vous que ce type de réaction individuelle devienne plus probable en Europe si la situation continue de se dégrader — et le considéreriez-vous comme un avertissement ou comme une issue que vous comprenez ?
Je veux que ce soit un avertissement. Je veux que l’État protège les citoyens, la loi et la culture de nos pays. Je ne crois pas que la justice expéditive mène à quoi que ce soit de bon. Mais si un gouvernement échoue à protéger ses propres citoyens, il arrive un moment où les gens débordent.
Que peut encore faire le cinéma dans un moment d’une telle division ? Un film peut-il changer la façon dont on pense la justice, ou ne fait-il que confirmer ce que l’on croyait déjà ?
Mon film, contre toute attente et sans le moindre budget publicitaire, a peut-être été le film dont on a le plus parlé de tous les temps. Bien sûr, The Odyssey et d’autres films géants bénéficient d’une couverture massive, mais ils dépensent aussi cent cinquante millions de dollars en publicité. Dans mon cas, c’est le contenu du film qui a frappé tout le monde comme un coup de masse. Les gens aiment ce film parce qu’il met en scène leurs peurs et leurs inquiétudes, et parce qu’il parle de leur vie quotidienne. Les critiques le détestent parce qu’ils travaillent pour les studios et les plateformes, qui font tout pour enjoliver et nier la réalité.
Si vous deviez résumer l’argument central de Citizen Vigilante en une seule phrase, quelle serait-elle ?
On ne peut pousser un peuple que jusqu’à un certain point.
Y a-t-il quelque chose que vous voudriez dire spécifiquement aux publics européens, et aux électeurs français à l’approche de l’élection présidentielle, sur ce que ce film défend et ne défend pas ?
C’est un film d’action, avec un arrière-plan politique fort. Le violeur principal, dans la scène finale du film, est d’ailleurs joué par un acteur parisien.
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