ANALYSE – L’Odyssée : Homère à l’épreuve du wokisme

ANALYSE – L’Odyssée : Homère à l’épreuve du wokisme

lediplomate.media — imprimé le 29/07/2026
L'Odyssée
Tous droits réservés Universal Pictures

Par Philippe Pulice – Découvrez son roman d’anticipation 2076, à quoi ressemblera le monde de demain

L’adaptation de L’Odyssée par Christopher Nolan était attendue comme l’un des grands événements cinématographiques de l’année. Derrière le spectacle et les performances du box-office, le film soulève pourtant une interrogation plus fondamentale : Hollywood est-il encore capable de porter à l’écran les grands récits de la civilisation occidentale sans les soumettre aux grilles de lecture idéologiques du présent ? Pour Le Diplomate média, Philippe Pulice livre une analyse aussi critique que stimulante d’une œuvre qui, au-delà de ses qualités artistiques, interroge l’emprise croissante du wokisme sur l’industrie culturelle américaine.

Avec L’Odyssée, Christopher Nolan s’attaque à l’un des monuments de la littérature occidentale. Le film comptait parmi les sorties les plus attendues de l’année. Pour donner vie à cette fresque, le réalisateur n’a pas lésiné sur les moyens : un budget estimé à près de 250 millions de dollars et un casting réunissant des stars telles que Matt Damon, Charlize Theron et Anne Hathaway.

Christopher Nolan n’est plus à présenter. Réalisateur de plusieurs succès majeurs du cinéma contemporain, parmi lesquels The Dark KnightInceptionInterstellar ou encore Oppenheimer, il s’est imposé comme l’une des grandes références du cinéma hollywoodien. Sur le plan commercial, L’Odyssée réalise d’ores et déjà d’excellentes performances au box-office. En effet, après seulement quelques semaines d’exploitation, les recettes mondiales dépassent son budget de production, confirmant les immenses attentes qu’il suscite.

Je ne suis pas en mesure de juger de la fidélité de cette adaptation à l’œuvre d’Homère. Je laisse volontiers cette question aux historiens de l’Antiquité grecque et aux spécialistes de la littérature homérique, dont les avis semblent d’ailleurs partagés. Ce qui m’intéresse ici est tout autre : la manière dont ce récit est représenté à l’écran.

Concrètement, comme la grande majorité des productions cinématographiques contemporaines, L’Odyssée n’échappe pas à une règle désormais bien établie : le passage par le filtre du wokisme.

Une représentation du passé avec les codes d’aujourd’hui

Ses marqueurs les plus visibles sont connus : la diversité et l’inclusion. Peu importent les anachronismes qu’ils peuvent engendrer. Le passé semble désormais devoir se conformer aux sensibilités du présent. L’histoire n’est plus seulement représentée telle qu’elle fut — ou telle que les connaissances disponibles permettent de l’imaginer — mais telle que certains souhaiteraient qu’elle ait été.

La raison est simple : à force de représenter le passé avec les codes du présent, ce présent cesse d’apparaître comme une rupture historique. Il devient la continuité naturelle de ce qui aurait toujours existé.

Dès les toutes premières minutes du film, le ton est donné sans ambiguïté. Le premier visage que découvre le spectateur est celui du rappeur noir américain Travis Scott. Ce dernier interprète un aède, c’est-à-dire un poète-chanteur de la Grèce antique chargé de transmettre les récits héroïques par la tradition orale. Christopher Nolan explique avoir voulu établir un parallèle entre l’aède et le rappeur, qu’il présente tous deux comme des passeurs d’histoires.

Personne ne doit être oublié

Ensuite apparaît un soldat grec, utilisé comme appât afin d’attirer les Troyens vers le célèbre cheval de Troie, bien avant que celui-ci ne soit introduit dans la ville. Son apparence est résolument androgyne. Impossible de dire s’il s’agit d’un homme ou d’une femme. La question du genre s’impose alors au spectateur : a-t-il devant lui un homme, une femme, une femme transgenre, un homme transgenre ou autre ? Choix anodin ? Certainement pas. Le genre ne doit plus être présenté sous un angle exclusivement binaire. Pour le coup, c’est réussi.

Athéna est interprétée par l’actrice américaine métisse Zendaya. Les compagnons d’Ulysse comptent également de nombreux soldats noirs ainsi que plusieurs personnages d’origine indienne ou pakistanaise. La Grèce antique prend alors des allures étonnamment cosmopolites. Le choix n’est évidemment pas neutre. Les éventuels anachronismes passent au second plan. La diversité et le métissage sont présentés comme des traits constitutifs de la Grèce antique et, plus largement, comme des réalités intemporelles des sociétés humaines.

Au chapitre de l’inclusion, le spectateur attentif aura également noté l’apparition furtive d’un guerrier atteint de nanisme.

À lire aussi : TRIBUNE – Otages : Boualem, Christophe, Cécile, Jacques, Laurent et les autres 

Circé : une néo-féministe avant l’heure ?

L’épisode de Circé mérite lui aussi que l’on s’y attarde. Dans le récit d’Homère, la magicienne transforme les compagnons d’Ulysse en porcs. Christopher Nolan reprend naturellement cet épisode, mais il lui confère une portée nouvelle. Circé se lance dans une diatribe féroce contre les hommes, donnant le sentiment que leur transformation n’est plus un simple enchantement mais la révélation de leur véritable nature, particulièrement peu flatteuse. La métamorphose cesse alors d’être un simple ressort mythologique pour devenir une véritable métaphore. Serait-ce un clin d’œil aux néo-féministes ?

Il y a un autre élément frappant : les paysages, les décors, les costumes… Tout est d’une étonnante sobriété. Comme si la recherche du beau avait été reléguée au second plan, pour ne pas dire au troisième. Malgré son budget colossal, le film ne provoque jamais ce fameux effet « waouh ». La beauté est-elle devenue à ce point suspecte parce qu’elle fait partie de cet ordre ancien qu’il est devenu de bon ton de vouloir déconstruire ? Au risque de produire une œuvre visuellement sans relief ? Doit-on y voir une fois encore la volonté de casser les codes traditionnels ?

Divertir n’est pas séduire

Cette même question se pose à propos de la bande originale. Certaines musiques, notamment dans la dernière partie du film, paraissent totalement décalées par rapport à l’univers qu’elles accompagnent. Faut-il y voir, là aussi, une volonté de rompre avec les codes au détriment de l’harmonie et de la poésie — une poésie que, pour ma part, je n’ai jamais retrouvée à l’écran — alors que L’Odyssée est avant tout un poème ?

Oh, bien sûr, le film ne manque pas de scènes d’action. Elles sont nombreuses et, globalement, réussies. Il faut dire que le récit d’Homère offre une matière exceptionnelle : le cheval de Troie, le Cyclope, les Sirènes, les monstres marins, les géants, les tempêtes, les batailles… Autant d’épisodes mythiques qui se prêtent naturellement au spectacle. Les effets spéciaux sont au rendez-vous et les amateurs du genre ne seront pas déçus. Les productions de cette envergure misent d’ailleurs largement sur ce registre : offrir au spectateur du spectaculaire et de l’action. De ce point de vue, Christopher Nolan remplit son contrat. En revanche, une fois ces séquences passées, le rythme retombe souvent, au point que certains passages semblent longs.

Entre Robin des bois et Jason Bourne

La scène d’action finale mérite une mention particulière. À mes yeux, elle constitue sans doute la meilleure du film. Plus rythmée que les précédentes, elle voit Ulysse reprendre possession de son arc avant de régler leur compte aux prétendants félons de Pénélope. Et Dieu sait s’ils sont nombreux… Matt Damon — qui nous refait son Jason Bourne en les éliminant un à un — retrouve là un registre qui lui est familier.

Reste que le spectaculaire n’est pas synonyme d’émotion. Celle-ci naît avant tout du jeu des acteurs et de la musique. Or, sur ce terrain, L’Odysséeéchoue également. Le choix d’une bande originale parfois décalée n’aurait finalement été qu’anecdotique si elle avait su porter cette émotion. Ce n’est pas le cas.

Le jeu des acteurs ne convainc guère davantage. Les interprétations manquent, elles aussi, de relief et les personnages peinent à exister. Quant aux seconds rôles, ils souffrent d’un réel déficit de charisme. C’est aussi une manière de casser les codes. Désormais, au nom de l’inclusion, les comédiens — comme les mannequins dans l’univers de la mode — semblent devoir ressembler à Monsieur et Madame Tout-le-Monde plutôt que de cultiver cette singularité, cette présence, ce « quelque chose » qui attire immédiatement le regard et contribue largement à faire le succès d’un acteur. Le résultat est plat, fade.

Faut-il en conclure que L’Odyssée est un mauvais film ? Certainement pas. Christopher Nolan remplit sa mission : faire revivre le récit d’Homère et offrir au public le spectacle qu’il est venu chercher. Mais opère-t-il cette magie propre aux très grands films, celle qui nous transporte et nous habite longtemps après la projection ? À mes yeux, non.

La magie du cinéma

Ah si, tout de même… Il y a bien une magie à l’œuvre dans ce film : celle qui a fait rajeunir Charlize Theron. Formidable ! Les années n’ont manifestement eu aucune prise sur elle.

Au-delà de ses qualités et de ses faiblesses, L’Odyssée illustre la place désormais occupée par les marqueurs de l’idéologie woke dans une grande production hollywoodienne. Il est toutefois intéressant de constater que les précédents films de Christopher Nolan semblaient s’en affranchir.

Go woke, go rich ?

Que s’est-il passé entre-temps ? S’agit-il d’une évolution personnelle du réalisateur ? Ou assiste-t-on à une forme d’emprise grandissante sur une industrie où il deviendrait de plus en plus difficile de produire un film de cette envergure sans se conformer à certains codes ? En d’autres termes, l’absence de ces marqueurs compromettrait-elle la levée des financements ?

À ceux qui annoncent depuis des mois la fin du wokisme, le succès commercial de L’Odyssée apporte un sérieux démenti. Aux États-Unis, le slogan Go woke, go broke, littéralement « Devenez woke, faites faillite », popularisé par les milieux conservateurs et selon lequel les œuvres jugées woke finiraient par être sanctionnées par le public, ne trouve manifestement pas ici matière à s’illustrer. Au vu des recettes déjà enregistrées par le film, nous en sommes même très loin. Décidément, le wokisme se porte bien.

À lire aussi : CHRONIQUE – À ceux qui pensent que le wokisme est terminé


#LOdyssee, #ChristopherNolan, #Homere, #Cinema, #Hollywood, #Wokisme, #AnalyseCinema, #CritiqueCinema, #Culture, #CivilisationOccidentale, #MythologieGrecque, #GrèceAntique, #Ulysse, #BoxOffice, #MattDamon, #CharlizeTheron, #Zendaya, #TravisScott, #Adaptation, #Film2026, #Ideologie, #Diversite, #Inclusion, #CinemaAmericain, #DebatCulturel, #AnalysePolitique, #AnalyseCulturelle, #LeDiplomateMedia, #Patrimoine, #Litterature, #Epic, #Mythologie, #CinemaHollywoodien, #GrandEcran, #CultureOccidentale, #Deconstruction, #Spectacle, #Opinion, #Essai, #GeopolitiqueCulturelle

Avatar photo

Philippe Pulice

Philippe Pulice, diplômé d’une école de commerce (ESSEC IMD) avec un master en Management, est passionné par les grands sujets de société, ardent défenseur de la liberté d’expression et du débat d’idées.

▼ Lire la biographie complète
Retour en haut