DÉCRYPTAGE – La géopolitique des cartes : L’Afrique redessine le monde

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Une déformation devenue ordre politique
Les cartes géographiques ne se contentent pas de décrire le monde : elles l’interprètent, en organisent les espaces et, parfois, en légitiment les hiérarchies. C’est pourquoi la décision de l’Assemblée générale des Nations unies de soutenir la campagne africaine en faveur d’une représentation plus fidèle des dimensions des continents ne constitue pas une simple querelle de spécialistes. Il s’agit d’un petit séisme culturel, inscrit dans le processus plus vaste d’émancipation politique du Sud global.
La résolution « Corriger la carte », présentée par le Togo et soutenue par le Groupe africain, a été approuvée par 164 voix contre une, celle des États-Unis, tandis que six pays se sont abstenus : l’Estonie, la Géorgie, la Lituanie, la Moldavie, la Serbie et l’Ukraine. Le texte invite les gouvernements, les établissements scolaires, les organisations internationales et les plateformes numériques à utiliser des projections capables de mieux respecter les proportions réelles des continents.
La cible principale est la projection de Mercator, élaborée en 1569 pour faciliter la navigation. Très utile pour tracer des routes maritimes, elle agrandit progressivement les territoires situés à proximité des pôles. Le Groenland paraît ainsi presque aussi vaste que l’Afrique, alors qu’en réalité le continent africain est environ quatorze fois plus étendu.
Il ne s’agit pas d’une simple erreur cartographique : toute carte transpose une surface courbe sur un plan et introduit donc inévitablement des déformations. Le problème apparaît lorsqu’un instrument conçu pour la navigation devient la représentation universelle de la planète et s’impose dans les écoles, les administrations, les médias et les systèmes numériques.
Le colonialisme des proportions
Pendant des siècles, l’Europe a été placée au centre des cartes et représentée avec des dimensions supérieures à sa superficie réelle, tandis que l’Afrique et l’Amérique du Sud apparaissaient réduites. La géographie devenait ainsi une pédagogie silencieuse de la puissance. Les régions occupant le plus d’espace sur la carte semblaient également posséder une importance politique, économique et culturelle supérieure.
La campagne africaine soutient la projection appelée « Terre égale », qui conserve les proportions des superficies tout en modifiant inévitablement les formes. Ce n’est pas une carte parfaite, car une telle carte n’existe pas. Elle constitue toutefois une représentation plus appropriée lorsque l’objectif n’est pas de naviguer, mais de comparer l’étendue réelle des continents.
Moky Makura, directrice de l’organisation Afrique sans filtre, a résumé la question par une formule efficace : l’Afrique n’a pas besoin d’être agrandie, mais d’être représentée avec exactitude. Derrière l’apparente simplicité de cette affirmation se cache une critique radicale : si nous avons accepté sans nous interroger une déformation aussi manifeste, quelles autres représentations de l’Afrique avons-nous héritées de l’époque coloniale ?
La bataille diplomatique derrière le planisphère
Le vote révèle également de nouvelles configurations internationales. La Russie a soutenu la résolution, la présentant comme un volet de la lutte contre l’héritage colonial. Les États-Unis ont voté contre, estimant que la question était secondaire au regard des missions des Nations unies et qu’elle s’inscrivait dans un programme politique plus vaste, fondé sur les réparations historiques et la justice cognitive.
L’Ukraine, tout en reconnaissant la nécessité d’une cartographie scientifiquement rigoureuse, a contesté certaines représentations territoriales utilisées dans les documents de la campagne, craignant que des régions ukrainiennes occupées n’y apparaissent comme russes. L’Union européenne et le Royaume-Uni ont soutenu la résolution, tout en précisant que les cartes ne peuvent modifier les frontières, la souveraineté ou le statut juridique des territoires internationalement reconnus.
Ces réserves sont loin d’être secondaires. La cartographie est aussi un instrument stratégique : elle établit des frontières, nomme des territoires contestés, représente des occupations militaires et peut transformer une situation de fait en une normalité visuelle. Une ligne tracée sur une carte peut préparer psychologiquement le terrain à une revendication politique.
Paris change de carte, mais pas encore de politique
La France a annoncé qu’elle abandonnerait progressivement la projection de Mercator dans ses représentations officielles, afin d’adopter des systèmes mieux adaptés aux différents usages. Le Togo mettra également à jour ses manuels scolaires. Cette évolution est particulièrement significative pour Paris, contraint de redéfinir ses relations toujours plus difficiles avec une Afrique francophone devenue intolérante à l’égard des anciennes dépendances militaires, monétaires et économiques.
Changer de planisphère coûte naturellement moins cher que de transformer les rapports de force. Les économies africaines continuent d’exporter des matières premières et d’importer des produits manufacturés. Les infrastructures, les mines, les réseaux numériques et les couloirs logistiques sont devenus des terrains de compétition entre les États-Unis, la Chine, la Russie, l’Europe, la Turquie et les monarchies du Golfe. La revalorisation cartographique acquiert donc une signification géoéconomique : rendre visible l’étendue de l’Afrique revient à rappeler son poids dans les ressources naturelles, la démographie et les futures chaînes de production.
La résolution n’oblige personne à supprimer la projection de Mercator et n’impose pas une carte unique. Elle affirme néanmoins un principe politique essentiel : la représentation de l’espace doit elle aussi pouvoir être discutée, car aucune image du monde n’est innocente. Corriger la carte ne renversera pas les rapports de force, mais fissurera l’un des miroirs dans lesquels l’Occident a contemplé pendant des siècles sa propre centralité. Et il arrive que les empires commencent précisément à se réduire lorsque change la carte accrochée aux murs des écoles.
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