ANALYSE – Après le mur de Berlin, le Brandmauer cédera-t-il ?

ANALYSE – Après le mur de Berlin, le Brandmauer cédera-t-il ?

lediplomate.media — imprimé le 19/09/2026
ANALYSE – Après le mur de Berlin, le Brandmauer cédera-t-il ?

Par Pierre Sassine

La victoire de l’Alternative für Deutschland en Saxe-Anhalt, le 6 septembre, dépasse par son ampleur le cadre d’une élection régionale. Avec 43,8 % des voix et 39 sièges sur 83, l’AfD échoue à trois sièges seulement de la majorité absolue. La CDU tombe à 17,2 % et 15 sièges. Le « Brandmauer », ce pare-feu politique par lequel les principaux partis allemands refusent toute alliance avec l’AfD, tient toujours. Mais l’arithmétique électorale commence à en éprouver la solidité. À onze jours des élections de Berlin et du Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, la question n’est plus seulement de savoir jusqu’où l’AfD peut progresser, mais comment gouverner durablement lorsqu’elle approche, dans certains Länder, de la majorité.

Une victoire régionale, un changement d’échelle

Le résultat de Saxe-Anhalt est sans ambiguïté. Derrière l’AfD et la CDU, le SPD obtient 9,3 % et huit sièges, les Verts 8,9 % et huit sièges, Die Linke 8,6 % et huit sièges, tandis que le BSW franchit le seuil des 5 % avec 5,3 % et cinq élus. L’AfD dispose ainsi de 39 des 83 sièges du nouveau Landtag, la majorité absolue étant fixée à 42.

Il faut toutefois éviter de confondre la Saxe-Anhalt avec l’ensemble de l’Allemagne. L’AfD demeure particulièrement forte dans les Länder issus de l’ancienne Allemagne de l’Est. Mais l’explication régionale ne suffit plus : le 8 septembre, INSA plaçait l’AfD à 29 % au niveau fédéral contre 19,5 % pour la CDU-CSU ; Forsa la donnait à 28 % contre 21 %. Il s’agit de sondages, non d’un scrutin national, mais la dynamique dépasse manifestement le seul cas saxon.

Le 20 septembre fournira deux nouveaux tests. À Berlin, l’AfD est donnée autour de 18 %, derrière la CDU et Die Linke : une victoire n’y est donc nullement acquise. En Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, en revanche, elle reste en tête avec 35 %, devant le SPD de la ministre-présidente Manuela Schwesig, à 32 %. Le scrutin dira donc à la fois jusqu’où l’AfD peut progresser et si cette progression peut se transformer en capacité réelle à gouverner.

Le Brandmauer à l’épreuve des sièges

C’est en Saxe-Anhalt que l’équation devient la plus spectaculaire. Les cinq autres formations représentées au Landtag disposent ensemble de 44 sièges : CDU 15, SPD 8, Verts 8, Die Linke 8 et BSW 5. Autrement dit, si l’on exclut l’AfD et si l’on recherche une coalition majoritaire, il faudrait réunir toutes les autres formations représentées. Une coalition CDU-SPD-Verts n’aurait que 31 sièges ; même en y ajoutant Die Linke, elle n’en compterait que 39. D’autres solutions, notamment un gouvernement minoritaire bénéficiant de soutiens ponctuels, restent possibles.

Friedrich Merz a réaffirmé qu’il excluait toute coopération gouvernementale avec l’AfD. Une première ouverture apparaît toutefois du côté du BSW. Le 8 septembre, son nouveau chef de groupe au Landtag, Thomas Schulze, a déclaré : « Pour nous, il n’existe pas de Brandmauer », en annonçant que son parti discuterait avec toutes les formations, AfD comprise. Cela ne constitue pas un accord de coalition. Mais avec cinq sièges, le BSW détient précisément le nombre de voix qui permettrait, avec les 39 élus AfD, de dépasser la majorité absolue.

Il faut aussi rappeler pourquoi le Brandmauer possède en Allemagne une portée particulière. Depuis 2023, le service de protection de la Constitution de Saxe-Anhalt classe officiellement la section régionale de l’AfD comme « gesichert rechtsextremistische Bestrebung », c’est-à-dire comme une organisation dont l’orientation extrémiste de droite est considérée comme avérée par ce service. L’AfD conteste les accusations d’extrémisme formulées à son encontre. Cette situation explique pourquoi une coalition avec elle ne relève pas, pour les autres partis, d’une simple question d’arithmétique parlementaire.

Merz n’a d’ailleurs donné aucun signe d’assouplissement. Le 9 septembre au Bundestag, il a au contraire attaqué frontalement l’AfD, l’accusant de soutenir Moscou et assimilant sa politique de « remigration » à une logique d’« épuration ethnique ». Le paradoxe est désormais clair : plus l’AfD devient difficile à contourner électoralement, plus la confrontation politique avec la CDU se durcit.

Quand l’équation allemande devient européenne

Une élection régionale ne modifie évidemment pas, à elle seule, la politique étrangère de l’Allemagne. La Saxe-Anhalt ne décide ni des sanctions contre Moscou, ni de l’aide à l’Ukraine, ni de la position de Berlin au Conseil européen. Mais le résultat du 6 septembre fragilise politiquement le gouvernement fédéral et confirme la progression d’une force dont les orientations sur l’Union européenne, la Russie et l’Ukraine diffèrent profondément de celles du chancelier.

L’immigration constitue l’une des principales lignes de fracture. Elle occupe une place centrale dans le discours de l’AfD et reste l’un des terrains sur lesquels la CDU a durci sa propre réponse. Le résultat de Saxe-Anhalt montre cependant qu’une ligne plus ferme du gouvernement ne suffit pas mécaniquement à ramener les électeurs de l’AfD vers la CDU-CSU. Pour l’Europe, cela compte : toute inflexion majeure de Berlin sur l’asile, les contrôles aux frontières ou les expulsions pèserait nécessairement sur les négociations européennes.

La divergence est encore plus nette à propos de la Russie et de l’Ukraine. Dans son programme fédéral adopté pour les élections de 2025, l’AfD demande la levée des sanctions économiques contre la Russie et la remise en état des gazoducs Nord Stream. Elle envisage l’avenir de l’Ukraine comme celui d’un État neutre, situé en dehors de l’OTAN comme de l’Union européenne. Ces orientations entrent directement en contradiction avec la ligne défendue par Merz.

La divergence touche enfin à la construction européenne elle-même. Le programme de l’AfD propose de remplacer progressivement l’Union actuelle par un « Bund europäischer Nationen », une union de nations européennes souveraines, et demande que l’Allemagne sorte du système de l’euro pour retrouver une monnaie nationale. Si l’AfD s’installe durablement autour de 30 % au niveau fédéral, ces positions ne pourront plus être traitées comme marginales dans le débat allemand.

Pour la France, la question essentielle n’est donc pas de savoir si le scénario allemand reproduira le scénario français. L’enjeu est plus concret : avec quelle Allemagne Paris devra-t-il travailler demain ? Depuis des décennies, le moteur franco-allemand repose moins sur l’identité des positions que sur la capacité de gouvernements relativement stables à construire des compromis. Une Allemagne où les majorités deviennent de plus en plus difficiles à former serait mécaniquement un partenaire européen moins prévisible.

Le Brandmauer n’est évidemment pas le mur de Berlin. Le premier est une doctrine politique ; le second fut une frontière physique et le symbole tragique de la division de l’Europe. Mais le jeu de mots pose une question réelle : combien de temps un mur politique peut-il tenir lorsque l’arithmétique électorale se transforme autour de lui ?

Le 20 septembre ne donnera probablement pas à lui seul la réponse. Berlin peut même apporter un contrepoint sérieux à la poussée observée en Saxe-Anhalt. Le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale constituera un test plus direct. Mais une chose est déjà acquise : après le résultat du 6 septembre, l’AfD n’est plus seulement un problème électoral pour les partis allemands. Elle devient un problème de construction des majorités. Et si cette évolution se confirme, ses conséquences dépasseront nécessairement les frontières de l’Allemagne.


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Pierre Sassine

Pierre Sassine

Pierre Sassine, né en 1967 au Liban, est un chrétien patriote engagé au sein de la diaspora libanaise.
Témoin des profondes mutations politiques de son pays, il développe très tôt un attachement aux valeurs de liberté et de souveraineté.
Installé en France, il s’implique activement dans la défense des causes libanaises et dans la promotion d’une vision démocratique et pluraliste du Liban.
Son engagement se manifeste à travers sa participation à divers débats publics, ses échanges avec les institutions et son implication dans les initiatives citoyennes.
Son parcours reflète la détermination d’un patriote résolument attaché à l’héritage spirituel et culturel du Liban.
Il occupe aujourd’hui le poste de Représentant du « Forum des Cèdres » en France et auprès de l’Union européenne.

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