TRIBUNE – Europe : La citadelle assiégée

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant : l’Europe ! L’Europe ! L’Europe ! Mais ça n’aboutit à rien et ça ne signifie rien. Il faut prendre les choses comme elles sont. Vous avez un pays français. Il y en a un. Vous avez un pays allemand. Il y en a un. Vous avez un pays italien, un pays belge, un pays hollandais, un pays luxembourgeois. Et vous avez un peu plus loin un pays anglais et un pays espagnol… Ce sont des pays. Ils ont leur histoire, ils ont leur langue, ils ont leur manière de vivre. Ce sont ces pays-là qu’il faut mettre ensemble. Ce sont ces pays-là qu’il faut habituer progressivement à vivre ensemble et à agir ensemble » (Entretien télévisé du général de Gaulle avec Michel Droit, 14 décembre 1965).
Six décennies plus tard, le jugement porté par le fondateur de la Cinquième République sur l’aventure européenne n’a pas pris la moindre ride à juger de la sidération de nos « fédérastes » face à l’incapacité structurelle de l’Union européenne à relever les multiples défis de la « construction d’un monde en état de guerre permanent » (Pape Léon XIV). Pour avoir trop galopé dans les nuages, pour avoir trop chevauché moultes chimères depuis le milieu des années cinquante, le retour de bâton (« backlash » dans la langue préférée de notre Président de la République) est sévère. Un à un, les principes vénérés, hier, sont en passe de répudiation, aujourd’hui. Comme le rappelle si justement, le psychanalyste, Jacques Lacan – que nous citons régulièrement sur ce site -, le réel, c’est quand on se cogne ! Une sorte de bégaiement bien connu de l’Histoire avec un grand « H ». Après le temps béni du cap pérenne du navire amiral qui a pour nom Europe et qui poursuit sa route pour la liberté, vient malheureusement le temps maudit du louvoiement du bateau fantôme qui est en route pour la soumission à la loi du plus fort[1].
Le cap du navire amiral : En route pour la liberté
Qui pourrait mettre en doute la noblesse des principes des « Pères fondateurs » ayant servi de fondement à la construction européenne ? Personne. Mais, au-delà, au fil du temps, apparaît la fragilité de ses réalisations concrètes.
La noblesse des principes : la liberté guidant l’Europe
Durant des décennies, la construction européenne nous est présentée, vendue comme la solution aux maux du continent et de ses concitoyens qui en redemandent. Elle n’a qu’un seul mantra qui se conjugue autour du concept grandiloquent de liberté que l’on doit chérir : liberté de circulation des hommes, des capitaux, des biens et des marchandises. Elle proclame, haut et fort, son opposition résolue à quelques concepts rances que sont la souveraineté, la nation, la patrie, les frontières, l’indépendance, la géographie et l’Histoire dont certains proclament urbi et orbi la fin programmée … Tous concepts porteurs de divisions, de conflits, de guerres entre les peuples qui sont bannis du langage de la bien-pensance bruxello-centrée. Ainsi nous entrerons dans le monde rêvé des Bisounours au sein duquel tout le monde, il est beau, tout le monde, il est gentil. Une sorte de projet de Paix perpétuelle kantienne revue à la sauce UVL. Bon an mal an, le système voulu par les « Pères fondateurs » (Konrad Adenauer, Alcide de Gasperi, Jean Monet, Robert Schuman …), fonctionne convenablement jusqu’à la fin des années 1900 et du début des années 2000. Il est vrai qu’une Communauté économique européenne (CEE) à six, neuf, dix ou douze a plus de chance de fonctionner correctement tant « l’animus societatis » ne fait pas défaut entre ses associés. Et, les réalisations concrètes ne manquent pas du marché unique à l’euro. Mais, faute d’un sursaut de volontarisme et d’un excès de résignation, la machinerie européenne commence à se gripper durablement et profondément. Elle parvient de moins en moins à agir dans le présent tout en se projetant dans l’avenir. Elle oublie que gouverner, c’est prévoir et non communiquer.
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La fragilité des réalisations : le château de cartes
Comme dans toute organisation humaine, qu’elle soit nationale ou internationale, le temps ne fait rien à l’affaire ! Et les motifs de questionnement à l’égard du projet européen, qui a trop tendance à trouver le réel insupportable, ne manquent pas au fur et à mesure que la structure de l’édifice se complexifie : vénération inconsidérée de la norme ; recours permanent à des procédures picrocholines ; excès des pesanteurs administratives ; poids démesuré d’une technostructure – une sorte de mammouth qui mériterait d’être dégraissé – irresponsable ; poids excessif de l’idéologie libre-échangiste ; élargissement débridé de l’Union à une kyrielle de nouveaux venus sans approfondissement préalable qui tourne souvent à la cacophonie, à la foire d’empoigne, à la désunion ; tyrannie de la minorité bloquant les avancées indispensables au bon fonctionnement de la structure ; primat de la communication par rapport à l’action ; défaut de réflexion stratégique de long terme sur les objectifs du projet européen ; défaut chronique d’une approche prospective des grandes problématiques internationales du moment ; récusation idéologique ab initio du fonctionnement chaotique d’une structure aussitôt assimilée à du nationalisme et du souverainisme ; incapacité à se remettre en question en dépit d’échecs à répétition … N’en jetez plus, la coupe est pleine. On ne saurait trop insister sur l’importance de cette évolution problématique qui n’a pas suffisamment été prise en compte par nos dirigeants inconscients. L’Europe ne se transforme-t-elle pas progressivement en un musée d’un monde disparu faute de reprendre contact avec la réalité du monde tel qu’il est de nos jours ?
Et ce qui devait arriver arrivât au grand dam de nos grands prêtes de la religion fédéraliste et intégrationniste européenne ! Tant va la cruche qu’à la fin elle se brise. Lorsque l’on répète ad nauseam, les mêmes erreurs, on finit par en être victime. C’est bien à ce spectacle désolant que nous assistons.
Le louvoiement du bateau fantôme : En route pour la soumission
Un constat d’évidence s’impose à tous ceux qui ne sont ni sourds, ni aveugles. Face à l’ampleur des défis – qui s’apparente au Rocher de Sisyphe -, auxquels l’Union européenne est aujourd’hui confrontée, l’on est sidéré par la vacuité des réponses apportées qui relèvent d’une logique du château de cartes.
L’ampleur des défis : le Rocher de Sisyphe
Une question métaphysique est désormais sur toutes les lèvres. L’Union européenne n’est-elle pas, aujourd’hui et désespérément, aux abonnés absents sur toutes les grandes questions de notre temps qui nécessitent des réponses rapides et audacieuses. Citons-en quelques-unes pour illustrer notre propos. Que fait l’Europe dans le domaine essentiel de l’Intelligence artificielle (IA), sorte de révolution industrielle du XXIe siècle quand nous apprenons que le Pape Léon XIV vient d’y consacrer une encyclique très complète intitulée : « Magnifica Humanitas » (Magnifique humanité)[2]. Elle soulève les vraies questions d’aujourd’hui et de demain[3], et cela quoi qu’en dise le volatil mal inspiré dans le cas de figure[4] ? Que fait l’Europe dans le domaine des drones dont l’importance fondamentales ne se dément pas au fil des guerres en Ukraine et au Moyen-Orient ?[5] Que fait l’Europe dans le domaine des voitures électriques quand nous apprenons que face à la Chine l’industrie européenne abdique ? Que fait l’Europe dans le domaine commercial pour éviter d’être inondée par des produits venus du monde entier ne respectant pas les normes sociales, environnementales, sanitaires … imposées aux citoyens du continent ?[6] Que fait l’Europe dans le domaine du contrôle des migrations si ce n’est réagir sur le seul plan de la protection des droits de l’homme ou si peu ?[7] Que fait l’Europe dans le domaine de sa sécurité hormis s’aligner sur les positions de l’Oncle Sam au sein de l’OTAN ? Cette liste n’est malheureusement pas exhaustive. Force est de constater que l’agitation européenne n’apporte aucune réponse crédible à toutes ces questions existentielles au-delà de pétitions de principe convenues et sans lendemain[8].
La vacuité des réponses : la Roche tarpéienne
En guise de réponse à ces défis, l’Union européenne préfère toujours plus de normes, plus de procédures, plus de technocratie, plus de communication, plus d’idéologie, plus d’incantations, plus d’anathèmes, plus de péroraisons martiales, plus de leçons de morale à la terre entière, plus d’agitations stériles et moins de réflexion, de stratégie, de prospective pour préparer l’action. Que prônent les eurobéats pour sortir du tunnel ? Des mots pour soigner les maux : « Face à un contexte géopolitique hostile marqué par l’agressivité de la Russie et le désengagement américain, l’Europe vit un tournant historique exigeant une adaptation radicale. Pour préserver son modèle démocratique et sa souveraineté, l’Union européenne doit abandonner ses rigidités bureaucratiques au profit d’une efficacité accrue, d’une autonomie stratégique renforcée et d’une fierté retrouvée »[9]. Nous voilà bien avancés. Nous passons insensiblement de l’heure de l’Europe au leurre européen. Et cela même si la sympathique Gauleiterin, Ursula von der Pfeizer, celle qui se couche devant Donald Trump et d’autres[10], admet à voix basse, quelques erreurs sur le dénigrement du nucléaire, sur l’immigration incontrôlée, sur la défense européenne … et sur bien d’autres dogmes intangibles des temps jadis. Mieux vaut tard que jamais sauf que nous avons manqué plusieurs trains par l’inconséquence, l’incohérence, l’inconstance de tous ces hauts dignitaires du temple de la religion européiste. Comme dit l’autre, la Roche tarpéienne est proche du Capitole. Quand tous ces irresponsables rendront-ils des comptes aux citoyens européens qu’ils ont moqués, ignorés, vilipendés durant des décennies ? Si pénible soit-elle, une révision des jugements n’en est pas moins indispensable si l’Union européenne ne veut pas connaître le triste sort de la SDN[11].
En définitive, l’aventure européenne ressemble à une sorte de rupture amoureuse revisitée sous forme de farce diplomatico-politique !
Sauver le soldat Europe[12]
« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » (Antonio Gramsci). Le moins que l’on puisse dire est que les monstres ne manquent pas. Le climat d’incertitude, d’imprévisibilité, de dangerosité dans lequel nos sociétés évoluent devrait naturellement conduire les États européens et l’Union européenne à se poser, le plus rapidement possible, quelques questions iconoclastes. Quand comprendrons-nous que la diplomatie européenne du chien crevé au fil de l’eau conduit le frêle esquif vers le fond des mers agitées du XXIe siècle ? Quand comprendrons-nous que la diplomatie du tout change pour que rien ne change conduit la construction européenne vers sa déconstruction ? Quand comprendrons-nous que la diplomatie sans cap ni boussole ne mène nulle part si ce n’est dans l’impasse la plus dangereuse ? En un mot comme en cent, la gravité du problème impose des réponses courageuses et non des anathèmes[13]. Or, nous en sommes encore loin tant manque la prise de conscience salutaire de la crise structurelle que connaît l’Europe. Une Europe qui fait de plus en plus figure de citadelle assiégée.
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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Paul Dahan, Réflexions sur les modalités et vicissitudes de la construction européenne, Questions internationales, QI, DILA, n° 134, décembre 2025-janvier 2026.
[2] Sarah Belouezzane, Le pape appelle à « désarmer l’intelligence artificielle », Le Monde, 27 mai 2026, p. 4.
[3] Éditorial, IA, paix et humanité, le retentissant avertissement du pape, Le Monde, 27 mai 2026, p. 27.
[4] J.-M. Th., IA du bobo pour Léon, Le Canard enchaîné, 27 mai 2026, p. 8.
[5] Claude Angeli, Des robots prêts à mourir pour la patrie, Le Canard enchaîné, 27 mai 2026, p. 3.
[6] Natacha Polony, « Protéger d’urgence le tissu économique européen de toutes les formes déloyales de concurrence », www.marianne.net , 28 mai 2026.
[7] Nejma Brahim, Pacte sur la migration et l’asile : pour l’Union européenne, le jour de la honte, www.mediapart.fr , 12 juin 2026.
[8] Virginie Malingre (propos recueillis par), Stéphane Séjourné : « Les Européens n’ont jamais parlé d’une seule voix avec la Chine », Le Monde, 29 mai 2025, p. 15.
[9] Jean-Dominique Giuliani, Le grand tournant, www.info@lalettre.robert-schuman.eu , Lettre n° 1157 du 26 mai 2026.
[10] Alain Frachon, Poutine, Xi et l’atout Trump, Le Monde, 29 mai 2026, p. 38.
[11] Jean Daspry, Union européenne : soigner le mal ou briser le thermomètre, www.lediplomate.media , 21 janvier 2026.
[12] Sorj Chalandon, Sauver le soldat Europe, Le Canard enchaîné, 27 mai 2026, p. 7.
[13] Laurent Warlouzet, Si le programme du RN était appliqué, la rupture serait profonde avec la politique européenne de la France, Le Monde, 29 mai 2026, p. 26.
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