PORTRAIT – Hélène Carrère d’Encausse : La Russie au miroir du temps long

Par la Rédaction
Elle connaissait la Russie de l’intérieur, par l’histoire autant que par le sang. Née apatride dans une famille venue de l’ancien Empire russe, devenue française à vingt et un ans, Hélène Carrère d’Encausse consacra sa vie à comprendre cette puissance immense que l’Occident n’a cessé, tour à tour, de craindre, de combattre, de courtiser ou de mal interpréter. Bien avant l’effondrement de l’URSS, elle avait perçu les fractures profondes de l’empire soviétique : le réveil des peuples, le poids des nationalités, la démographie et la fragilité d’un pouvoir contraint de tenir un territoire continental. De Lénine aux Romanov, de Staline à Poutine, elle chercha derrière les idéologies les permanences de l’histoire russe : la hantise de l’encerclement, l’obsession de l’unité, la profondeur stratégique et la volonté de demeurer une grande puissance. À l’heure où la guerre en Ukraine a replacé la Russie au cœur du destin européen, relire Hélène Carrère d’Encausse revient à poser une question essentielle : avons-nous réellement compris la Russie que nous affrontons ?
Une enfant de l’exil devenue historienne de l’Empire
Il y a, dans le destin d’Hélène Carrère d’Encausse, quelque chose qui ressemble à ces histoires européennes que le XXe siècle a produites par millions : des frontières qui se déplacent, des familles dispersées, des patries perdues et des identités qu’il faut reconstruire. Née à Paris en 1929 dans une famille marquée par la Russie et le Caucase, elle grandit avec la mémoire d’un monde emporté par la révolution. Son père est géorgien, sa mère issue d’une famille russe et européenne ; elle-même naît apatride avant d’acquérir la nationalité française à vingt et un ans. La Russie n’est donc pas, chez elle, un exotisme intellectuel. Elle est une présence intime, presque une géographie intérieure.
Cette origine éclaire une part essentielle de son travail. Hélène Carrère d’Encausse ne regarde jamais l’Union soviétique comme un simple régime idéologique posé sur une carte. Sous le communisme, elle voit aussi un empire, c’est-à-dire un espace immense, composite, travaillé par des peuples, des religions, des langues et des mémoires différentes. Là où beaucoup d’analyses occidentales du temps réduisent l’URSS au face-à-face entre marxisme et capitalisme, elle cherche ce qui résiste sous l’idéologie : la démographie, les nationalités, l’islam d’Asie centrale, le Caucase, la profondeur territoriale et l’obsession russe de l’unité.
C’est ce regard qui fait la force de L’Empire éclaté, publié en 1978. Le livre devient célèbre parce qu’il annonce la fragilisation de l’ensemble soviétique. On a parfois résumé son intuition à une « prédiction » de la disparition de l’URSS. C’est plus subtil. Elle identifie surtout une contradiction impériale : un centre russe vieillissant et des périphéries, notamment musulmanes, dont le poids démographique et identitaire progresse. L’histoire ne suivra pas exactement le scénario démographique envisagé, mais le diagnostic sur la question nationale touche juste. Treize ans plus tard, l’Union soviétique disparaît et quinze républiques deviennent indépendantes.
Ce point est capital pour comprendre sa méthode. Pour elle, les empires ne meurent pas seulement parce qu’une doctrine échoue ou parce qu’une économie s’essouffle. Ils se défont lorsque le centre ne parvient plus à maintenir un récit commun, une autorité crédible et un équilibre entre les peuples qu’il gouverne. La puissance est politique, militaire et économique ; elle est aussi psychologique. Un empire tient tant que ceux qui le composent croient encore, par adhésion, intérêt ou crainte, qu’il est plus coûteux de le quitter que d’y rester.
Comprendre la Russie : la géographie, l’État et la hantise du déclassement
Toute l’œuvre d’Hélène Carrère d’Encausse est traversée par une idée simple : la Russie ne peut être comprise avec les seules catégories politiques de l’Europe occidentale. Sa géographie lui impose une autre relation à la puissance. Immense territoire sans grandes barrières naturelles sur une partie de ses frontières occidentales, ouverte aux invasions venues d’Europe comme aux turbulences de ses marches méridionales, la Russie a historiquement associé sécurité et profondeur stratégique. Elle a cherché des glacis, des zones d’influence, des frontières éloignées du cœur du pays. Ce réflexe n’excuse aucune guerre ; il explique pourquoi la question des frontières y prend une dimension presque existentielle.
Des tsars à Staline, puis de l’URSS à la Fédération de Russie, le régime change mais certaines préoccupations demeurent : conserver l’État, maîtriser l’espace, empêcher la fragmentation, obtenir la reconnaissance d’un rang de grande puissance. Hélène Carrère d’Encausse s’intéresse précisément à ces continuités. Ses biographies de Catherine II, d’Alexandre II, de Nicolas II ou de Lénine racontent des personnages, mais aussi une mécanique historique : comment réformer un empire sans le dissoudre ? Comment moderniser sans perdre le contrôle ? Comment ouvrir la société sans provoquer l’effondrement du pouvoir ?
La question est tragiquement russe. Alexandre II abolit le servage et engage des réformes avant d’être assassiné. Nicolas II hésite entre autocratie et modernisation jusqu’à l’effondrement de 1917. Lénine détruit l’ancien ordre mais reconstitue, sous une forme révolutionnaire, une grande partie de l’espace impérial. Staline pousse à l’extrême la centralisation et la terreur. À chaque époque revient la même inquiétude : si le pouvoir desserre trop l’étau, l’État survivra-t-il ? Cette peur de la désagrégation est l’un des fils rouges de l’histoire russe.
Elle permet également de mieux comprendre l’après-1991. Pour une large partie des élites russes, la disparition de l’URSS n’est pas seulement la fin d’un système communiste ; elle signifie la perte d’un empire, de populations, de bases, de profondeur stratégique et d’un statut international. La Russie des années 1990 découvre brutalement l’impuissance, l’effondrement économique, la corruption et le recul de l’État. Vladimir Poutine construira une grande partie de sa légitimité sur la promesse inverse : restaurer l’autorité, la continuité et le rang.
Carrère d’Encausse a souvent insisté sur la nécessité de prendre au sérieux cette représentation russe du monde. Ce réalisme lui a valu des critiques, surtout lorsque les relations entre Moscou et l’Occident se sont durcies. Mais prendre au sérieux la perception stratégique d’un adversaire n’est pas adopter son récit. C’est le commencement de toute diplomatie digne de ce nom. La Realpolitik n’est pas l’art d’aimer ses adversaires ; c’est celui de savoir qu’ils agissent selon leurs intérêts, leurs peurs et leur mémoire, et non selon les intentions que nous leur prêtons.
De l’Académie française à l’Ukraine : l’héritage d’une pensée du réel
Hélène Carrère d’Encausse n’était pas seulement l’historienne de la Russie. Élue à l’Académie française en 1990, puis Secrétaire perpétuel en 1999, première femme à exercer cette fonction, elle incarne aussi une certaine idée de la France : une nation qui demeure une puissance lorsqu’elle conserve une langue, une culture, une mémoire et une diplomatie propres. Son attachement à la langue française relevait moins de la nostalgie que d’une intuition géopolitique. Une langue est un instrument d’influence ; elle transporte une vision du monde, des références, un imaginaire et une capacité à nommer le réel sans emprunter les catégories des autres.
Cette dimension rejoint directement sa lecture des relations franco-russes. Dans Le général de Gaulle et la Russie puis La Russie et la France, elle revient sur une relation ancienne, faite d’alliances, de méfiances, de guerres et de fascination réciproque. De Gaulle, qui ne confondait ni la Russie avec le communisme ni l’Europe avec l’alignement, savait que la géographie survit aux régimes. Pour lui, Moscou demeurait une puissance avec laquelle la France devait parler parce que l’équilibre européen l’exigeait. Carrère d’Encausse retrouvait là une conception classique de la politique étrangère : les régimes passent, les nations et leurs intérêts ont une durée plus longue.
La guerre déclenchée par la Russie contre l’Ukraine en février 2022 impose toutefois de mesurer aussi les limites et les tensions de cette grille de lecture. Comprendre l’obsession russe de la sécurité, la mémoire de l’encerclement ou le traumatisme impérial de 1991 ne suffit pas à rendre compte du choix de l’invasion, pas plus que cela ne retire aux Ukrainiens leur propre histoire, leur identité politique et leur volonté nationale. Le temps long ne doit jamais devenir un déterminisme qui condamnerait les petits États à n’être que les marges des grands. Une géopolitique réaliste doit tenir ensemble deux réalités : les grandes puissances raisonnent en zones d’influence ; les peuples, eux, peuvent refuser d’y être enfermés.
C’est précisément ici que l’héritage de Carrère d’Encausse reste fécond. Elle oblige à regarder simultanément la Russie comme État, comme civilisation, comme ancien empire et comme société historique. Elle rappelle que la puissance ne se réduit ni au PIB ni au nombre de chars : elle tient à la profondeur du territoire, à la démographie, aux ressources, à la cohésion nationale, à la mémoire des victoires et des défaites, à la capacité d’un peuple à accepter le coût de ses ambitions. Elle rappelle également qu’une politique étrangère fondée uniquement sur le droit proclamé ou sur l’indignation morale risque de découvrir trop tard que l’histoire n’a jamais cessé de produire des rapports de force.
Mais son œuvre invite aussi à ne pas tomber dans l’excès inverse. Le réalisme n’est pas le fatalisme. Les empires se transforment, les périphéries deviennent des nations, les peuples changent d’allégeance et les sociétés inventent des futurs que la géographie seule ne commande pas. L’URSS elle-même, que beaucoup croyaient durable parce qu’elle possédait l’arme nucléaire, une armée gigantesque et un appareil d’État redoutable, s’est effondrée presque sans bataille. La puissance peut impressionner longtemps après que ses fondations ont commencé à se fissurer.
Comprendre n’est pas absoudre
Hélène Carrère d’Encausse laisse une œuvre dont l’utilité dépasse largement l’histoire de la Russie. Elle nous rappelle qu’en géopolitique les peuples ont une mémoire, les États une géographie et les puissances une peur du déclassement. Elle avait fait de la Russie son grand laboratoire historique parce qu’on y voit, avec une intensité presque théâtrale, se succéder les mêmes questions : comment tenir un territoire immense ? comment gouverner des peuples différents ? comment réformer sans se défaire ? comment rester une grande puissance lorsque le monde change autour de vous ?
Dans l’Europe de 2026, ces questions ne sont plus celles des bibliothèques. Elles se jouent de nouveau dans les plaines ukrainiennes, dans la mer Noire, dans le Caucase, en Asie centrale et jusque dans la recomposition du rapport entre la Russie, la Chine, l’Europe et les États-Unis. Relire Carrère d’Encausse n’impose donc pas de reprendre chacune de ses analyses. Cela impose quelque chose de plus précieux : refuser les explications paresseuses.
Elle savait qu’un peuple ne se résume pas à son gouvernement, qu’un empire ne se résume pas à son idéologie et qu’une guerre ne commence jamais le matin où les premiers chars franchissent une frontière. Avant les batailles viennent les mémoires, les humiliations, les ambitions, les erreurs de calcul et les occasions manquées.
C’est peut-être là sa leçon la plus actuelle. La morale peut dire ce qui devrait être. La géopolitique doit d’abord comprendre ce qui est. Et entre les deux se joue, depuis toujours, le destin des nations.
Pour Roland Lombardi, géopolitologue, historien et directeur du Diplomate, « Hélène Carrère d’Encausse restera l’une des très grandes figures de l’école historique et géopolitique française : une chercheuse d’une immense culture, d’une rare finesse et d’une profonde intelligence du temps long. Elle possédait cette qualité devenue trop rare dans le débat public : comprendre la Russie sans complaisance, mais sans jamais céder aux simplifications, aux passions du moment ou aux conformismes idéologiques. Une véritable leçon pour tous ceux qui prétendent analyser les relations internationales ».
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