HISTOIRE – DOSSIER « FINS D’EMPIRE » (7/8) – URSS, 1991 : Comment une superpuissance peut disparaître sans perdre une guerre mondiale

HISTOIRE – DOSSIER « FINS D’EMPIRE » (7/8) – URSS, 1991 : Comment une superpuissance peut disparaître sans perdre une guerre mondiale

lediplomate.media — imprimé le 16/09/2026
HISTOIRE – DOSSIER « FINS D’EMPIRE » (7/8) – URSS, 1991 : Comment une superpuissance peut disparaître sans perdre une guerre mondiale

Par La Rédaction

Septième volet de notre dossier consacré aux « Fins d’Empire ». Après Rome, Byzance, l’Espagne des Habsbourg, la France du « sursaut Napoléon », l’Allemagne vaincue deux fois dans sa tentative de domination continentale et l’Empire britannique découvrant à Suez qu’il n’était plus maître du jeu, voici peut-être le cas le plus fascinant de tous : celui d’une superpuissance qui disparaît sans avoir été conquise. En décembre 1991, aucun char américain n’entre dans Moscou, aucune armée étrangère n’occupe le Kremlin, aucune capitulation militaire n’est signée. Pourtant, en quelques mois, l’Union soviétique se désagrège, quinze républiques deviennent indépendantes et le gigantesque ensemble qui avait vaincu Hitler, envoyé le premier homme dans l’espace et disputé aux États-Unis la direction du monde pendant près d’un demi-siècle cesse juridiquement d’exister. Pour Roland Lombardi, historien, géopolitologue et directeur du Diplomate média, cette disparition rappelle une règle essentielle des fins d’Empire : « Les grandes puissances meurent rarement d’une seule blessure. Elles meurent lorsque leurs faiblesses économiques, leurs fractures internes et leurs erreurs politiques finissent par converger au moment précis où leurs adversaires savent les exploiter. » Le paradoxe russe est cependant plus extraordinaire encore : l’URSS a disparu, mais la Russie, héritière d’une construction impériale vieille de plusieurs siècles, demeure en 2026 le plus vaste État du monde et une puissance nucléaire majeure. Pour comprendre 1991, il faut donc remonter bien avant 1917, jusqu’aux origines d’une civilisation qui a presque toujours pensé sa sécurité à l’échelle du continent.

Avant l’URSS, la Russie : une civilisation née entre Europe et Eurasie

On comprend mal l’effondrement soviétique lorsqu’on commence l’histoire en octobre 1917. L’URSS fut certes une construction idéologique révolutionnaire, mais elle se superposa largement à un espace politique façonné pendant des siècles par la Russie. C’est d’ailleurs l’un des grands enseignements de l’œuvre d’Hélène Carrère d’Encausse, de L’Empire éclaté en 1978 à La Gloire des nations, La Russie inachevée, L’Empire d’Eurasie et Six années qui ont changé le monde, 1985-1991. Bien avant la disparition soviétique, elle avait compris que derrière l’apparente unité communiste subsistaient les nations, les mémoires, les religions et les identités que le marxisme-léninisme n’avait jamais réussi à dissoudre complètement. Son Empire éclaté analysait précisément la contradiction entre l’universalisme soviétique et la persistance des nationalités dans un État où les Russes occupaient de fait une position centrale.

Les origines russes elles-mêmes reflètent cette position intermédiaire entre l’Europe et l’Asie. Il serait historiquement trop simplificateur de définir les Russes comme un simple « mélange de Slaves, de Vikings et de Mongols ». Le noyau démographique et linguistique est essentiellement slave oriental, mais l’espace russe s’est constitué au contact et par l’intégration progressive d’éléments finno-ougriens, scandinaves, turciques et, plus tard, de populations très diverses de l’immense espace eurasiatique. Les Varègues, Scandinaves empruntant les routes commerciales reliant la Baltique à Byzance, participèrent au IXe siècle à la formation de la Rus’ de Kiev autour de la dynastie rurikide.

Mais l’identité politique russe s’est également forgée dans la confrontation avec deux expériences historiques considérables : la domination mongole et, plus largement, le contact permanent avec les puissances musulmanes des steppes, de la Volga, du Caucase et de la mer Noire. L’invasion mongole du XIIIe siècle détruit plusieurs centres de la Rus’ et place une grande partie des principautés russes sous la suzeraineté de la Horde d’Or. Pendant près de deux siècles, Moscou apprend ainsi à survivre, négocier, payer tribut et progressivement accumuler suffisamment de puissance pour s’émanciper. La bataille de Koulikovo en 1380 acquiert rétrospectivement une immense valeur symbolique, même si la domination de la Horde ne disparaît pas immédiatement, et l’affirmation de l’indépendance moscovite à la fin du XVe siècle contribue fortement à la construction du récit national russe.

Cette confrontation ne fut toutefois jamais une simple opposition entre une Russie chrétienne et un bloc musulman homogène. L’histoire est plus complexe. Les héritiers de la Horde d’Or formèrent plusieurs khanats musulmans, notamment Kazan, Astrakhan et la Crimée, mais les interactions mêlèrent guerres, alliances, commerce et intégration. Des Tatars musulmans servirent les souverains moscovites et, dès avant les conquêtes de Kazan et Astrakhan au XVIe siècle, des populations musulmanes vivaient déjà à l’intérieur de la Moscovie. Les travaux de la Cambridge History of Inner Asia montrent qu’après l’annexion de Kazan et d’Astrakhan dans les années 1550, d’importantes populations turciques, musulmanes et non slaves furent incorporées à l’État russe sans être nécessairement russifiées.

Autrement dit, l’identité russe ne s’est pas seulement construite contre les mondes mongol et musulman ; elle s’est aussi construite à leur contact et en intégrant une partie d’entre eux comme le rappelle Roland Lombardi, dans son Poutine d’Arabie, 2020, VA Éditions. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’Empire russe deviendra très tôt un empire orthodoxe mais profondément multiconfessionnel et multiethnique. Cette dualité est capitale : l’orthodoxie fournit le noyau civilisationnel, mais l’Empire absorbe Tatars, Bachkirs, peuples caucasiens, musulmans d’Asie centrale, bouddhistes et populations sibériennes. Ce modèle impérial ne repose donc pas sur une homogénéité ethnique inexistante, mais sur la capacité d’un centre politique russe à faire tenir ensemble des populations extraordinairement diverses.

La conversion de Vladimir de Kiev au christianisme byzantin en 988 fut à cet égard fondamentale. Elle rattacha durablement le monde russe à l’orthodoxie et à l’héritage de Constantinople. Après la chute de cette dernière en 1453, puis avec la montée en puissance de Moscou, se développa progressivement l’idée de Moscou « Troisième Rome ». Au début du XVIe siècle, le moine Philothée de Pskov formula cette conception selon laquelle, après Rome et Constantinople, Moscou devait devenir le dernier grand centre de la chrétienté orthodoxe. Cette idée, initialement religieuse et eschatologique davantage qu’un programme impérial au sens moderne, sera néanmoins réinterprétée politiquement et contribuera à nourrir la représentation d’une mission historique particulière de la Russie. Jean-François Colosimo a magistralement exploré cette articulation entre Byzance, orthodoxie, autocratie, révolution et identité russe dans L’Apocalypse russe.

Cette permanence du fait religieux et civilisationnel au-delà de la parenthèse soviétique rejoint également les travaux de l’historienne et géopolitologue Ana Pouvreau, spécialiste du monde russe, qui a notamment étudié les mouvements chrétiens dans la société russe contemporaine et, plus largement, la recherche par la Russie post-soviétique d’une voie propre entre héritage historique, identité nationale et rapport complexe à l’Occident.

Ivan, Pierre, Catherine : construire l’Empire par la profondeur

Sous Ivan IV, dit Ivan le Terrible, premier souverain moscovite couronné tsar en 1547, la Russie entreprend une formidable expansion vers l’est avec la conquête des khanats de Kazan en 1552 puis d’Astrakhan quelques années plus tard. Ce sont des conquêtes majeures car elles mettent progressivement fin à une partie de l’héritage politique de la Horde d’Or, donnent à Moscou le contrôle d’une grande partie du bassin de la Volga et ouvrent davantage encore la route du sud et de l’est. Astrakhan était un khanat musulman sunnite et sa conquête représente une étape décisive dans l’expansion russe vers la Caspienne et le Caucase.

Mais cette expansion ne produit pas un espace uniformément orthodoxe. C’est précisément l’une des singularités de l’Empire russe : à mesure qu’il avance contre des puissances politiques musulmanes, il incorpore des millions de sujets musulmans qui deviennent eux-mêmes des acteurs de l’Empire. Des travaux récents, notamment ceux de Danielle Ross sur les Tatars de Kazan, montrent même que les réseaux intellectuels, religieux et commerciaux musulmans participèrent à leur manière à l’expansion russe vers l’Oural, la Sibérie occidentale et les steppes kazakhes.

La route de la Sibérie s’ouvre parallèlement. Sous les Romanov, cette progression devient vertigineuse : explorateurs, cosaques, marchands et soldats traversent la Sibérie jusqu’au Pacifique. Au XVIIe siècle, la Russie atteint l’océan près d’un siècle avant que les États-Unis indépendants ne commencent véritablement leur grande marche vers l’Ouest.

Cette poussée vers l’est ne s’arrête d’ailleurs pas au Pacifique. Aux XVIIIe et XIXe siècles, l’Empire russe franchit le détroit de Béring, colonise une partie de l’Alaska et développe ce que l’on appellera l’Amérique russe. À son apogée, cette présence ne se limite pas à l’Alaska : les Russes établissent également des comptoirs beaucoup plus au sud sur la façade pacifique de l’Amérique du Nord. Le plus célèbre est Fort Ross, fondé en 1812 en Californie, au nord de San Francisco, par la Compagnie russo-américaine. Il devait notamment fournir en produits agricoles les établissements russes d’Alaska. La présence russe en Californie resta limitée et Fort Ross fut vendu en 1841, tandis que l’Alaska fut finalement cédé aux États-Unis en 1867 pour 7,2 millions de dollars. Mais cet épisode rappelle jusqu’où avait porté l’expansion d’un Empire russe qui, à un moment de son histoire, avait littéralement pris pied sur le continent américain et étendu son espace stratégique de la Baltique jusqu’au Pacifique Nord.

Cette simultanéité historique mérite d’être rappelée. Comme le souligne Roland Lombardi, « on oublie que pendant que les Européens construisaient leurs empires coloniaux outre-mer et que les futurs États-Unis puis les Américains faisaient leur Conquête de l’Ouest, les Russes effectuaient leur propre conquête de l’Est ». Français et Britanniques bâtirent principalement des empires maritimes ; les Russes construisirent un empire continental. Cette différence géographique aura des conséquences immenses : les possessions britanniques, françaises ou espagnoles pouvaient devenir indépendantes sans amputer directement le territoire métropolitain historique, tandis que l’Empire russe s’était constitué par continuité territoriale. Colonies, marches militaires, peuples conquis, populations intégrées et provinces anciennes finirent par former un espace sans frontière évidente entre « métropole » et « empire ».

Pierre le Grand transforme ensuite la Russie en puissance européenne. Sa victoire contre la Suède de Charles XII lors de la grande guerre du Nord ouvre la Baltique, Saint-Pétersbourg devient une « fenêtre sur l’Europe » et la Russie entre définitivement dans le concert des grandes puissances. Catherine II poursuit cette expansion vers la mer Noire, annexe la Crimée en 1783 et consolide l’avancée russe vers le sud. Se dessine alors l’une des constantes les plus célèbres de la géopolitique russe : la recherche d’accès aux mers chaudes, vers la mer Noire et les détroits ottomans, vers le Caucase et indirectement vers la Méditerranée, tandis que l’expansion asiatique progresse jusqu’au Pacifique et à l’Asie centrale.

La longue confrontation avec l’Empire ottoman, les khanats musulmans et les puissances caucasiennes contribue elle aussi à modeler la représentation russe de ses frontières. Encore une fois, cette histoire ne doit pas être réduite à une guerre religieuse permanente : Saint-Pétersbourg pouvait combattre Istanbul tout en gouvernant des populations musulmanes et en utilisant des élites tatares ou caucasiennes. Mais l’expérience répétée des raids, des guerres russo-turques, des conflits pour la Crimée, le Caucase et les détroits contribue puissamment à nourrir cette obsession russe pour la profondeur territoriale, les frontières sécurisées et l’accès aux mers libres de glace.

La géographie impose en effet à la Russie une obsession presque permanente de la profondeur stratégique. Immense mais longtemps dépourvue de frontières naturelles protectrices sur sa façade occidentale, elle a subi les invasions polonaises, suédoises, napoléoniennes et allemandes. L’espace devient donc simultanément vulnérabilité et défense : plus l’Empire s’étend, plus ses frontières deviennent difficiles à protéger ; mais plus il dispose également de profondeur pour absorber les invasions.

De là cette formule de Roland Lombardi : la Russie a construit « l’un des plus anciens grands empires continentaux encore partiellement conservés sous la forme d’un État, aujourd’hui le plus vaste de la planète avec environ 17 millions de kilomètres carrés ». L’expression doit être comprise historiquement et non juridiquement : la Fédération de Russie contemporaine n’est évidemment pas l’Empire russe, mais elle demeure l’héritière territoriale d’une partie exceptionnelle de cette expansion pluriséculaire.

1905 : le premier avertissement venu d’Asie

Mais cette expansion gigantesque finit aussi par rencontrer ses limites. Au tournant du XXe siècle, la Russie veut consolider sa présence en Extrême-Orient, notamment en Mandchourie et en Corée, où elle entre directement en concurrence avec un Japon modernisé depuis l’ère Meiji. La guerre russo-japonaise de 1904-1905 constitue alors un choc considérable. L’armée russe subit de lourdes défaites à Port-Arthur puis à Moukden, tandis que la flotte de la Baltique, envoyée à l’autre bout du monde après un voyage de plusieurs mois, est pratiquement anéantie par l’amiral Tōgō lors de la bataille de Tsushima, en mai 1905. Le traité de Portsmouth, négocié sous l’égide du président américain Theodore Roosevelt, consacre la victoire japonaise et oblige la Russie à reconnaître la prépondérance de Tokyo en Corée, à céder la moitié sud de Sakhaline et à abandonner une partie de ses positions en Mandchourie. Pour la première fois à l’époque contemporaine, une grande puissance européenne est ainsi battue par une puissance asiatique modernisée. L’effet psychologique est immense, en Russie comme dans le reste du monde.

Cette défaite ne provoque pas à elle seule l’effondrement de l’Empire, mais elle révèle brutalement ses faiblesses militaires, administratives et sociales. Elle contribue directement à la révolution de 1905, oblige Nicolas II à concéder la création de la Douma et constitue, rétrospectivement, l’un des avertissements les plus sérieux annonçant la catastrophe de 1917.

1917 : la révolution qui aurait dû détruire l’Empire

La Première Guerre mondiale semble pourtant devoir mettre fin à cette construction. En 1917, l’Empire russe s’effondre sous l’effet combiné des défaites militaires, des pénuries, de l’épuisement social et de la crise politique. Nicolas II abdique. Quelques mois plus tard, les bolcheviks prennent le pouvoir.

L’Allemagne impériale a joué un rôle parfaitement documenté dans le retour de Lénine en Russie. En avril 1917, les autorités allemandes permettent à Lénine et à d’autres révolutionnaires de traverser leur territoire dans le fameux « train plombé ». Berlin avait un objectif stratégique évident : aggraver la décomposition russe et obtenir la sortie de la Russie de la guerre. La manœuvre réussit. Le traité de Brest-Litovsk de mars 1918 permet à l’Allemagne de dégager momentanément son front oriental au prix, pour la Russie, de pertes territoriales considérables.

Mais ce qui aurait pu être l’équivalent russe de la Révolution française dans sa dimension de rupture impériale ne produit finalement pas la disparition durable de l’espace russe. Une terrible guerre civile oppose les Rouges aux armées blanches, tandis que Britanniques, Français, Américains, Japonais et d’autres puissances interviennent de diverses manières dans l’ancien Empire. La Finlande devient indépendante, les États baltes s’émancipent, la Pologne ressuscite, mais les bolcheviks reconquièrent une grande partie de l’ancien espace tsariste.

Le paradoxe est immense : les révolutionnaires internationalistes qui avaient dénoncé « la prison des peuples » tsariste reconstruisent finalement une large partie de l’Empire sous un autre nom. Hélène Carrère d’Encausse avait précisément montré comment l’URSS, officiellement fédération égalitaire de peuples socialistes, resta dans les faits organisée autour du poids démographique, politique, culturel et militaire russe.

Staline : le terrible « sursaut » soviétique

C’est avec Staline que cette continuité impériale atteint sa forme la plus brutale. Il n’est évidemment pas question d’oublier ici les crimes du régime : collectivisation forcée, famines, Grande Terreur, déportations de populations entières, Goulag et répression politique de masse constituent des éléments inséparables du stalinisme. Mais l’analyse géopolitique exige simultanément de constater qu’au terme de son règne, l’Union soviétique est devenue l’une des deux premières puissances mondiales.

La Seconde Guerre mondiale constitue le basculement. L’invasion allemande de juin 1941 place l’URSS devant un danger existentiel. Le coût humain soviétique est effroyable, généralement évalué autour de 27 millions de morts, civils et militaires. Stalingrad, Koursk, l’opération Bagration puis l’avancée de l’Armée rouge jusqu’à Berlin détruisent l’essentiel de la puissance terrestre du IIIe Reich.

Cette transformation militaire constitue également un élément essentiel pour comprendre le passage de la Russie soviétique du désastre de 1941 au statut de superpuissance de 1945. Les travaux de l’historien militaire Laurent Henninger, notamment autour des grands chefs militaires soviétiques, permettent de rappeler que cette victoire ne saurait être ramenée au seul poids démographique de l’URSS : l’Armée rouge apprit elle aussi de ses catastrophes initiales, transforma ses méthodes opérationnelles et finit par développer une redoutable maîtrise de la guerre mécanisée à très grande échelle.

Sans minimiser le rôle décisif des États-Unis, du Royaume-Uni, des autres Alliés et de l’aide américaine du Lend-Lease, il reste impossible de comprendre la défaite de Hitler sans reconnaître le poids colossal du front de l’Est.

Pour Roland Lombardi, Staline représente dès lors, dans une catégorie évidemment particulière compte tenu de la nature criminelle de son régime, une forme de « sursaut de fin d’Empire » comparable structurellement — et seulement structurellement — à Napoléon : « La révolution aurait pu disloquer définitivement l’ancien Empire russe comme la Révolution française avait brisé une partie de la puissance accumulée par la monarchie française. Staline, au prix d’une violence monstrueuse, conserve l’essentiel de l’espace soviétique, industrialise massivement le pays, remporte la guerre contre l’Allemagne nazie et transforme l’URSS en superpuissance mondiale. » La comparaison ne porte donc ni sur les régimes ni sur les hommes ; elle porte sur cette capacité exceptionnelle à transformer une crise potentiellement terminale en spectaculaire rebond de puissance.

En 1945, Moscou contrôle directement l’URSS et indirectement une immense profondeur stratégique en Europe centrale et orientale. En quelques années, elle acquiert la bombe atomique, développe des missiles balistiques et entre dans l’âge spatial. En 1957, Spoutnik sidère les Occidentaux ; en 1961, Youri Gagarine devient le premier homme dans l’espace. L’ancien Empire agricole que Hitler pensait écraser en quelques mois est devenu le grand rival des États-Unis.

Guerre froide : deux idéologies, mais aussi deux Empires

La Guerre froide fut évidemment une confrontation idéologique. D’un côté, les États-Unis et les démocraties libérales occidentales, même si Washington n’hésita jamais à soutenir des régimes autoritaires lorsque ses intérêts l’exigeaient ; de l’autre, l’Union soviétique et les démocraties populaires organisées autour du parti unique, de l’économie planifiée et du marxisme-léninisme. Capitalisme et communisme prétendaient chacun incarner un modèle universel.

Mais réduire la Guerre froide à l’idéologie serait une erreur. Derrière le conflit des systèmes se trouve également une lutte géopolitique classique pour la maîtrise de l’Eurasie.

La victoire communiste de Mao en Chine en 1949 donne un moment l’impression qu’un gigantesque ensemble continental communiste s’étend de Berlin à Pékin. Pour Roland Lombardi, « après les tentatives napoléonienne puis hitlérienne de domination du continent, l’URSS semble alors avoir réussi, sous une forme idéologique différente, à constituer le noyau d’une formidable puissance continentale eurasiatique et soviétique allant de l’Europe orientale à la Chine de Mao ; les plans du fameux Institut Frounze étaient également d’envahir l’Europe de l’Ouest en cas de IIIe Guerre mondiale… ». C’est précisément le cauchemar géopolitique décrit auparavant, sous des formes différentes, par Halford Mackinder et surtout Nicholas Spykman : l’apparition d’une puissance ou d’une coalition susceptible de contrôler suffisamment de ressources du continent eurasiatique pour contester la suprématie de la puissance maritime.

La rupture sino-soviétique va cependant fissurer ce bloc. Les divergences idéologiques et nationales entre Moscou et Pékin deviennent progressivement hostilité ouverte, jusqu’aux affrontements frontaliers de 1969 sur l’Oussouri. Et c’est là que deux Américains comprennent mieux que presque tous leurs contemporains l’occasion historique qui s’offre à eux.

Nixon et Kissinger : le coup de génie chinois

Richard Nixon et Henry Kissinger réalisent l’un des chefs-d’œuvre diplomatiques du XXe siècle. Plutôt que de combattre simultanément les deux grandes puissances communistes, Washington va exploiter leur rivalité. Kissinger se rend secrètement à Pékin en 1971 ; Nixon rencontre Mao en février 1972. La normalisation diplomatique complète n’interviendra qu’en 1979 sous Carter, mais le basculement stratégique est déjà acquis : les États-Unis disposent désormais d’un levier chinois contre l’Union soviétique.

Roland Lombardi a longuement développé cette lecture dans son éditorial consacré à Richard Nixon ainsi que dans son portrait d’Henry Kissinger, qualifiant cette ouverture de « coup de génie géopolitique » : l’Amérique, affaiblie par le Vietnam, réussit à placer un coin définitif dans le monde communiste et transforme une confrontation bipolaire en jeu triangulaire Washington-Moscou-Pékin.

Cette manœuvre aura une postérité considérable. Kissinger comprendra d’ailleurs beaucoup plus tard que l’ascension chinoise avait fini par inverser l’équation et qu’il fallait désormais éviter une alliance durable entre Pékin et Moscou. C’est toute la logique de la diplomatie triangulaire : la première puissance mondiale doit empêcher les deuxième et troisième puissances de coaliser leurs forces contre elle.

Les années 1970 : lorsque l’URSS semble encore gagner

La chute soviétique apparaît d’autant plus spectaculaire que, quinze ans auparavant, Moscou semblait encore progresser. Après le traumatisme américain du Vietnam, les mouvements et régimes proches de l’URSS gagnent du terrain dans plusieurs régions du monde. Angola, Mozambique, Éthiopie, Nicaragua, Afghanistan : l’influence soviétique paraît s’étendre tandis que les États-Unis traversent le Watergate, le choc pétrolier, les séquelles du Vietnam puis la crise iranienne.

Roland Lombardi a développé dans son bilan particulièrement critique de Jimmy Carter l’idée que l’idéalisme et les hésitations de son administration ont contribué à une période de recul stratégique américain, même si cette lecture doit être nuancée par les accords de Camp David et plusieurs initiatives diplomatiques importantes du président démocrate. L’invasion soviétique de l’Afghanistan en décembre 1979 et la révolution iranienne donnent néanmoins aux États-Unis l’image d’une puissance sur la défensive.

Mais derrière la façade géopolitique soviétique, le moteur économique commence déjà à gripper dangereusement.

Le colosse scientifique aux pieds économiques d’argile

Il serait caricatural de présenter l’URSS comme une société totalement arriérée. Elle avait construit un système éducatif de masse remarquable, formé d’excellents mathématiciens, physiciens, ingénieurs et médecins, développé une industrie lourde gigantesque et atteint des sommets dans le nucléaire, l’aéronautique, l’armement et l’espace. Son appareil de renseignement, notamment le KGB, figurait parmi les plus performants du monde. Une puissance incapable d’innovation n’envoie pas Gagarine dans l’espace trente-cinq ans après être sortie ravagée d’une guerre civile.

Le problème soviétique se trouvait ailleurs : l’excellence sectorielle coexistait avec une inefficacité systémique. L’économie planifiée savait concentrer des ressources immenses sur une priorité décidée par l’État, qu’il s’agisse d’un missile, d’une centrale nucléaire ou d’un programme spatial ; elle était beaucoup moins performante pour organiser les millions de décisions quotidiennes nécessaires à une économie moderne de consommation. Prix administrés, absence de concurrence, faibles incitations à la productivité, pénuries chroniques, mauvaise allocation du capital, agriculture régulièrement déficiente malgré l’immensité des terres disponibles et bureaucratisation paralysante minèrent progressivement le système.

L’économiste Alec Nove, l’un des grands spécialistes occidentaux de l’économie soviétique, a insisté sur ces inefficacités structurelles de la planification centralisée, auxquelles s’ajouteront sous Gorbatchev des réformes incohérentes : on desserre certains mécanismes administratifs sans avoir encore construit les institutions permettant à un véritable marché de fonctionner. Le résultat sera parfois le pire des deux systèmes : moins de contrôle sans véritable marché.

Les catastrophes humaines du stalinisme, notamment les grandes famines liées à la collectivisation, appartiennent à une période antérieure mais avaient déjà montré le prix monstrueux de certaines politiques économiques. Tchernobyl, en avril 1986, révèle autre chose : l’opacité bureaucratique, la culture du secret, les défaillances de responsabilité et l’incapacité initiale du système à reconnaître publiquement une catastrophe. L’accident ne provoque évidemment pas à lui seul l’effondrement de l’URSS, mais il devient le symbole de ses pathologies.

Jean-Paul II : fissurer l’Empire par la nation et la foi

Un autre élément échappe largement aux équations économiques : le retour du religieux et du national. L’élection en 1978 du cardinal polonais Karol Wojtyła, devenu Jean-Paul II, possède une portée géopolitique considérable. Son voyage triomphal en Pologne en 1979 rappelle que quarante années de communisme n’ont pas détruit le catholicisme polonais ni le sentiment national. Solidarność apparaît l’année suivante autour de Lech Wałęsa.

Le Vatican ne « détruit » évidemment pas l’URSS à lui seul, mais Jean-Paul II contribue puissamment à délégitimer le système communiste en Europe orientale. Il montre que derrière l’Homo sovieticus imaginé par le régime subsistent le Polonais catholique, le Lituanien, l’Ukrainien, le Géorgien, l’Arménien et toutes ces identités que l’idéologie avait prétendu dépasser.

C’est précisément le problème identifié avant beaucoup d’autres par Hélène Carrère d’Encausse. Le communisme avait cru résoudre la question nationale ; il l’avait surtout congelée. Lorsque la glace idéologique fond, les nations réapparaissent.

Reagan : accélérer l’épuisement soviétique

« L’arrivée de Ronald Reagan à la Maison Blanche en janvier 1981 change radicalement le rapport psychologique et stratégique. C’est pourtant lui, celui que l’on considérait comme un clown à l’époque, un peu comme Trump aujourd’hui, qui sera le tombeur de l’URSS. Là où la détente avait cherché à stabiliser la compétition, Reagan choisit d’exploiter les faiblesses soviétiques. Il augmente fortement l’effort militaire américain et annonce en mars 1983 l’Initiative de défense stratégique, bientôt surnommée « Guerre des étoiles ». Le programme est technologiquement très ambitieux et une partie de ses promesses relève alors davantage de la projection que d’une capacité opérationnelle immédiate. Mais précisément : Moscou ne peut être certain qu’il s’agit d’un bluff.

L’effet psychologique compte presque autant que l’effet militaire. Les dirigeants soviétiques savent que leur économie est beaucoup plus petite et moins dynamique que celle des États-Unis et redoutent l’avance technologique américaine. Plusieurs analyses de la chute soviétique soulignent que la nouvelle course technologique et aux armements imposée par Reagan augmentait encore la pression sur des ressources déjà insuffisantes » (Roland Lombardi).

À cela s’ajoute le contre-choc pétrolier de 1985-1986. Les cours du brut s’effondrent lorsque l’Arabie saoudite abandonne sa politique de restriction de production et augmente fortement ses volumes afin de reconquérir ses parts de marché. Pour l’URSS, grand exportateur d’hydrocarbures et fortement dépendante de ses recettes en devises, le choc est sévère.

Roland Lombardi insiste à juste titre sur l’importance souvent sous-estimée de ce facteur énergétique dans la fragilisation soviétique. Il faut néanmoins distinguer ici le fait établi de l’interprétation géopolitique : l’idée selon laquelle Reagan aurait personnellement ordonné aux Saoudiens d’inonder le marché dans le but explicite de provoquer l’effondrement de l’URSS demeure discutée par les historiens et n’est pas démontrée de manière suffisamment solide pour être présentée comme un fait acquis. Ce qui est incontestable, en revanche, est la concomitance : la chute du prix du pétrole priva Moscou d’une partie essentielle de ses revenus extérieurs au moment même où les dépenses militaires, les difficultés économiques et les besoins d’importation pesaient lourdement sur le système.

C’est peut-être là la plus grande réussite stratégique de Reagan : moins « abattre » directement l’URSS que l’obliger à soutenir une compétition dont le coût devenait disproportionné par rapport aux performances de son économie. L’Amérique avait procédé de manière comparable, sur un autre terrain et sans provoquer un effondrement politique, face au défi économique japonais des années 1980 : exploiter les avantages structurels du système américain et déplacer la compétition sur les terrains où l’adversaire est le moins capable de suivre.

Afghanistan : une défaite, mais pas le Vietnam soviétique simpliste que l’on raconte

L’intervention soviétique en Afghanistan entre 1979 et 1989 est souvent présentée comme le coup fatal porté à l’URSS. Elle fut indéniablement coûteuse humainement, financièrement et politiquement. Les États-Unis, le Pakistan et l’Arabie saoudite apportèrent une aide considérable aux moudjahidines ; les missiles antiaériens Stinger devinrent l’un des symboles de cette guerre par procuration.

Mais la comparaison mécanique avec le Vietnam américain mérite d’être sérieusement nuancée, comme le rappelle Roland Lombardi en s’appuyant notamment sur les analyses militaires de Mériadec Raffray, notamment dans son : Afghanistan : Les victoires oubliées de l’armée rouge. Après des débuts difficiles face à une guerre asymétrique pour laquelle l’armée soviétique conventionnelle était mal préparée, la 40e Armée adapte progressivement ses méthodes.

Cette capacité d’adaptation militaire n’était d’ailleurs pas entièrement nouvelle dans l’histoire soviétique : comme le rappelle plus largement l’histoire opérationnelle de l’Armée rouge étudiée notamment par Laurent Henninger, l’appareil militaire soviétique pouvait se montrer extraordinairement rigide dans ses phases initiales avant d’apprendre, parfois brutalement, de ses propres échecs.

Quoi qu’il en soit, les Soviétiques ne « gagnent » évidemment pas la guerre politiquement, mais remportent plusieurs succès tactiques et opérationnels importants, dont l’opération Magistral en 1987-1988.

Surtout, leur retrait de février 1989 est planifié et effectué en bon ordre. Les archives du Politburo étudiées depuis lors ont conduit plusieurs chercheurs à remettre en cause l’image d’une armée soviétique fuyant un champ de bataille après un effondrement militaire. Le gouvernement de Mohammad Najibullah, soutenu par Moscou, survit près de trois ans au départ des troupes soviétiques et ne tombe qu’en 1992, après la disparition de l’URSS et l’interruption du soutien qui l’accompagnait. Des études universitaires sur le retrait soviétique parlent explicitement d’une stratégie de sortie cohérente ayant atteint pendant un temps ses objectifs limités.

La comparaison avec le retrait américain d’août 2021 est donc cruelle : le gouvernement afghan soutenu par les États-Unis s’effondra avant même l’achèvement complet du retrait occidental et Kaboul tomba aux mains des talibans dans des scènes de chaos mondialement diffusées. Najibullah, lui, avait résisté jusqu’en 1992. Cela ne transforme évidemment pas l’intervention soviétique en victoire ; cela oblige simplement à distinguer échec stratégique à long terme et débâcle militaire immédiate.

Cette distinction rejoint les réflexions développées dans notre récent portrait du général Giáp sur les guerres asymétriques : une guérilla n’est jamais victorieuse par une sorte de magie du « faible contre le fort » ; le résultat dépend de la durée, du sanctuaire extérieur, des soutiens étrangers, de la volonté politique et de la capacité du pouvoir local à survivre après le départ de la grande puissance.

Gorbatchev : l’homme célébré en Occident, beaucoup moins en Russie…

Lorsque Mikhaïl Gorbatchev arrive au pouvoir en 1985, il comprend correctement une chose fondamentale : le système soviétique ne peut continuer ainsi. Mais comprendre la nécessité de la réforme ne signifie pas savoir la conduire. La perestroïka cherche à restructurer l’économie ; la glasnost libère progressivement la parole ; la politique étrangère soviétique devient moins confrontationnelle. Gorbatchev accepte la réunification allemande, renonce à intervenir militairement pour sauver les régimes communistes d’Europe orientale et contribue directement à terminer pacifiquement la Guerre froide.

C’est pourquoi son prestige reste considérable en Occident. Mais le regard russe est beaucoup plus sévère. La libéralisation politique détruit progressivement les mécanismes d’autorité qui maintenaient l’Union tandis que les réformes économiques ne parviennent pas à construire un système viable. Pénuries, déficit budgétaire, désorganisation des circuits de production et crise monétaire s’aggravent. Comme l’a montré Alec Nove, les réformes accumulent incohérences et erreurs au moment même où la montée des nationalismes et la perte de légitimité du Parti créent un véritable vide de pouvoir.

Il faut cependant éviter un anachronisme fréquent : l’effondrement catastrophique du niveau de vie russe, la grande vague d’oligarques, les privatisations prédatrices et l’explosion des inégalités appartiennent surtout aux années Eltsine qui suivent la disparition de l’URSS, même si la dégradation avait commencé auparavant.

Eltsine : la liberté, le chaos et la désintégration de la puissance russe

Boris Eltsine constitue à cet égard une figure absolument incontournable et profondément ambivalente. Il joue un rôle déterminant dans la destruction du système soviétique et dans la naissance de la Fédération de Russie contemporaine. En août 1991, debout sur un char devant la Maison-Blanche de Moscou, il devient le symbole de la résistance au putsch conservateur. Quelques mois plus tard, il est également l’un des trois dirigeants qui, avec Leonid Kravtchouk pour l’Ukraine et Stanislav Chouchkevitch pour la Biélorussie, signent les accords de Belovej constatant que l’URSS « n’existe plus ».

Il serait trop simple de réduire Eltsine au rôle de fossoyeur irresponsable. Il contribue réellement à démanteler le système du parti unique, autorise une liberté politique et médiatique inconnue sous le régime soviétique et engage la Russie vers l’économie de marché. Mais la manière dont cette transition est menée produit simultanément une catastrophe économique et une désorganisation de l’État dont la Russie mettra plus d’une décennie à se remettre.

La « thérapie de choc » engagée en 1992 libéralise brutalement les prix dans une économie où les structures de marché sont encore embryonnaires. L’inflation détruit une grande partie de l’épargne accumulée par les ménages soviétiques, la production s’effondre et des millions de personnes voient leur niveau de vie se dégrader. Les privatisations massives de 1992-1994 transfèrent une part immense de l’ancien appareil productif soviétique vers le secteur privé dans des conditions souvent opaques. Le FMI rappelle qu’environ 130 000 entreprises avaient été privatisées ou louées avec option d’achat à la fin de 1994, soit plus de la moitié des entreprises publiques et municipales existant au début de la transition.

Le système des « loans for shares » de 1995 accélère encore la concentration des richesses entre les mains d’une poignée d’hommes d’affaires qui deviendront les fameux oligarques. Le FMI a lui-même décrit comment ces derniers renforcèrent massivement leur pouvoir économique et politique, financèrent la réélection d’Eltsine en 1996, influencèrent les lois, les ministères et la fiscalité et contribuèrent ainsi à affaiblir davantage un État déjà extrêmement fragile.

La crise politique de 1993, lorsque le conflit entre Eltsine et le Parlement débouche sur l’assaut militaire contre la Maison-Blanche, montre également les limites du récit d’une transition démocratique paisible. Le président gagne l’épreuve de force et la Constitution de décembre 1993 instaure un régime présidentiel particulièrement fort. Dans le même temps, la première guerre de Tchétchénie à partir de 1994 révèle de manière humiliante l’état de décomposition des forces armées russes. Grozny devient le symbole de cette Russie qui possède toujours des milliers d’armes nucléaires mais éprouve des difficultés à rétablir son autorité sur une petite république du Caucase.

Pour des millions de Russes, les années Eltsine sont donc associées à un paradoxe douloureux : davantage de libertés individuelles et politiques, mais aussi l’effondrement social, le non-paiement de salaires et de pensions, l’explosion de la criminalité organisée, l’apparition de fortunes oligarchiques considérables et un déclassement international spectaculaire. C’est cette expérience, davantage encore que la nostalgie idéologique du communisme, qui explique pourquoi la décennie 1990 est devenue dans la mémoire politique russe le repoussoir sur lequel Vladimir Poutine construira une part essentielle de sa légitimité.

Cette ambivalence du moment Eltsine a notamment été étudiée par Jean-Robert Raviot, spécialiste de la Russie post-soviétique, qui a consacré plusieurs travaux aux héritages politiques du premier président de la Fédération de Russie. La décennie 1990 apparaît ainsi moins comme une simple transition linéaire du communisme vers la démocratie que comme une recomposition chaotique du pouvoir russe, de ses élites, de ses institutions et des rapports entre le centre et les régions.

Pourtant, au sein même de cette Russie affaiblie apparaît progressivement une réaction stratégique. Elle porte notamment le nom d’un personnage trop souvent oublié en Europe occidentale : Evgueni Primakov.

Evgueni Primakov : lorsque la Russie recommence à dire non

Primakov est l’une des figures charnières de la Russie post-soviétique. Orientaliste, spécialiste du monde arabe, ancien correspondant de la Pravda, puis dirigeant du renseignement extérieur russe après la disparition du KGB, il devient ministre des Affaires étrangères en janvier 1996 avant d’être nommé Premier ministre en septembre 1998, au lendemain de la grande crise financière russe.

Son arrivée aux Affaires étrangères marque une inflexion majeure. Depuis 1991, la diplomatie d’Andreï Kozyrev avait cherché une intégration très étroite de la Russie dans l’ordre occidental dominé par les États-Unis. Primakov ne prône pas pour autant une rupture avec l’Occident. Les témoignages et analyses de l’époque montrent au contraire un homme pragmatique, capable de compromis, y compris avec l’OTAN. Mais il considère que la Russie ne peut accepter durablement le statut d’une puissance vaincue ou secondaire et que l’ordre international issu de la Guerre froide ne saurait rester éternellement unipolaire. L’OTAN elle-même a par la suite décrit Primakov comme un pragmatique, malgré son opposition à l’élargissement de l’Alliance.

Ce qui deviendra la « doctrine Primakov » repose sur une idée centrale : le monde doit évoluer vers la multipolarité et la Russie doit conserver une capacité de décision indépendante en développant simultanément ses relations avec l’Europe, la Chine, l’Inde, le Moyen-Orient et les anciennes républiques soviétiques. Il ne s’agit donc plus de tenter de reconstituer l’URSS, mais d’empêcher que la disparition soviétique transforme la Russie en simple périphérie du système américain. Primakov pressent déjà que Moscou peut compenser une partie de son affaiblissement économique en jouant sur la géographie, la diplomatie et l’équilibre entre plusieurs pôles.

L’épisode devenu légendaire du « Primakov Loop » résume cette volonté d’autonomie. En mars 1999, alors qu’il se rend officiellement aux États-Unis comme Premier ministre, Primakov apprend au-dessus de l’Atlantique que l’OTAN commence ses bombardements contre la Yougoslavie sans mandat du Conseil de sécurité. Il ordonne à son avion de faire demi-tour et retourne à Moscou. Le geste est symbolique mais considérable : la Russie des années 1990, appauvrie, militairement affaiblie et dépendante financièrement de l’Occident, signifie néanmoins qu’elle ne veut plus automatiquement s’aligner sur Washington.

Primakov ne resta pas suffisamment longtemps au pouvoir pour transformer entièrement le système russe. Mais sa pensée annonce largement ce qui suivra. L’idée d’un monde multipolaire, l’importance accordée à la Chine et à l’Inde, le refus d’une hégémonie américaine sans contrepoids et la volonté de restaurer l’autonomie stratégique russe deviendront quelques années plus tard des piliers de la politique étrangère de Vladimir Poutine.

C’est pourquoi il serait historiquement erroné de faire commencer le « retour de la Russie » en 2000 seulement. Poutine restaurera les moyens de la puissance ; Primakov avait déjà commencé à en restaurer la doctrine.

1991 : lorsque les nations font exploser l’Empire

Entre-temps, l’édifice soviétique se fissure. Les États baltes réclament leur indépendance. Le Caucase s’agite. Les nationalismes se réveillent en Ukraine, en Géorgie, en Arménie et ailleurs. Le pouvoir russe lui-même, autour de Boris Eltsine, entre en concurrence avec le pouvoir soviétique de Gorbatchev.

Le putsch conservateur d’août 1991 précipite ce qu’il voulait empêcher. Les conspirateurs échouent ; Gorbatchev revient à Moscou politiquement détruit ; Eltsine apparaît comme le vainqueur. Le 8 décembre, les dirigeants russe, ukrainien et biélorusse signent les accords de Belovej qui constatent la disparition de l’URSS et créent la Communauté des États indépendants. Le 25 décembre 1991, Gorbatchev démissionne. Le drapeau rouge est descendu du Kremlin.

La superpuissance qui possédait plusieurs millions de soldats, des milliers d’armes nucléaires, des sous-marins stratégiques, une flotte océanique, un programme spatial et l’un des plus puissants appareils de renseignement de l’histoire disparaît pratiquement sans combat.

Hélène Carrère d’Encausse avait eu raison sur l’essentiel avant presque tout le monde : l’Empire soviétique était moins homogène qu’il n’en avait l’air et la question nationale constituait une faille fondamentale. Les mécanismes précis de l’effondrement différèrent de certaines anticipations démographiques de L’Empire éclaté, mais l’intuition centrale était remarquable.

L’URSS n’a donc pas été « vaincue » : elle s’est rendue incapable de continuer

C’est peut-être la grande leçon de 1991. Chercher une cause unique relève de la reconstruction idéologique. Reagan n’a pas, à lui seul, « détruit » l’URSS. Jean-Paul II non plus. L’Afghanistan non plus. Le pétrole non plus. Gorbatchev non plus.

Mais tout s’est additionné.

La stagnation de la productivité, les rigidités de la planification, le poids disproportionné du complexe militaro-industriel, la dépendance aux exportations énergétiques, le retard dans certaines technologies civiles, la crise de légitimité idéologique, la corruption bureaucratique, Tchernobyl, l’Afghanistan, la pression stratégique américaine, l’effondrement pétrolier, la montée des nationalismes, l’émancipation de l’Europe orientale et enfin les réformes mal maîtrisées de Gorbatchev ont fini par se renforcer mutuellement.

Des historiens et politistes comme Stephen Kotkin, notamment dans Armageddon Averted, Vladislav Zubok dans Collapse: The Fall of the Soviet Union, Archie Brown dans The Gorbachev Factor et The Rise and Fall of Communism, ou encore Serhii Plokhy dans The Last Empire ont insisté, avec des sensibilités différentes, sur cette interaction entre structures économiques, décisions politiques, nationalités, idéologie et contingence. L’effondrement n’était ni un miracle américain ni une fatalité inscrite depuis 1917.

Il fut une convergence.

Poutine : le « sursaut » russe après l’effondrement

Lorsque Vladimir Poutine arrive au sommet de l’État à la charnière de 1999-2000, la Russie sort d’une décennie traumatique. Son projet est largement construit contre l’expérience des années 1990 : restaurer l’État, rétablir le paiement des fonctionnaires, remettre au pas les oligarques qui prétendent dicter leurs choix au Kremlin, reprendre le contrôle de secteurs stratégiques et restaurer l’autorité fédérale.

Mais Poutine n’arrive pas dans un vide stratégique total. Il hérite également de la réaction intellectuelle et diplomatique engagée par Primakov à partir du milieu des années 1990. L’ancien Premier ministre avait redonné une cohérence à une politique étrangère qui ne voulait plus être simplement occidentalisée ; Poutine lui apportera progressivement des moyens économiques, militaires et institutionnels supplémentaires. La continuité Primakov-Poutine est donc réelle, même si les méthodes, les contextes et la concentration du pouvoir diffèrent profondément.

La seconde guerre de Tchétchénie devient l’acte fondateur de ce retour de l’État. Puis viennent le redressement économique des années 2000, facilité de manière décisive par l’augmentation des prix des hydrocarbures, la guerre de Géorgie de 2008, l’annexion de la Crimée en 2014, l’intervention en Syrie à partir de 2015 et le retour de Moscou au centre du jeu moyen-oriental. Après l’humiliation des années Eltsine, la Russie redevient une puissance avec laquelle les autres acteurs doivent compter.

Dans notre grille des « sursauts de fin d’Empire », Poutine constitue ainsi un cas particulièrement intéressant. Il n’a évidemment pas reconstitué l’Union soviétique, et tout indique qu’il sait que cette restauration intégrale serait impossible. Sa formule souvent citée est d’ailleurs plus subtile que la caricature qu’on en fait : « Ceux qui ne regrettent pas la disparition de l’Union soviétique n’ont pas de cœur ; ceux qui veulent la restaurer sous sa forme antérieure n’ont pas de cerveau. »

Poutine cherche plutôt à restaurer autour de la Russie un espace de sécurité et d’influence compatible avec son histoire impériale et avec sa représentation de la puissance. C’est précisément ce projet qui entre en collision avec l’élargissement de l’OTAN et, finalement, avec la question ukrainienne.

Cette incompréhension croissante entre Moscou et les capitales occidentales ne date d’ailleurs pas de la guerre d’Ukraine. Dès les années 1990, Ana Pouvreau, notamment dans Les Russes et la sécurité européenne, s’était intéressée à la manière dont les Russes percevaient leur propre environnement stratégique et leur place dans l’architecture de sécurité du continent européen.

Ukraine : le sursaut peut-il devenir épuisement ?

La guerre commencée en février 2022 est entrée en 2026 dans sa cinquième année et constitue désormais l’épreuve la plus lourde du système poutinien. Contrairement aux prédictions initiales d’un effondrement rapide sous l’effet des sanctions occidentales, la Russie a démontré une capacité remarquable d’adaptation économique, industrielle et militaire. Elle dispose toujours de ressources naturelles gigantesques, d’une industrie d’armement puissante, d’une profondeur territoriale exceptionnelle et de partenaires capables d’atténuer une partie de son isolement occidental.

Mais aucune guerre longue n’est gratuite. Les pertes humaines, les dépenses militaires, la mobilisation d’une part croissante de l’économie, les sanctions, les difficultés technologiques et les attaques contre les infrastructures énergétiques imposent un coût réel.

Pour Roland Lombardi, cette situation doit être replacée dans une perspective beaucoup plus vaste : « La Russie s’épuise en partie en Ukraine sous la pression et avec le soutien militaire de l’OTAN ; l’Europe s’épuise elle aussi économiquement et politiquement dans cette confrontation ; et les États-Unis de Trump sont désormais engagés dans une coûteuse confrontation avec l’Iran. Si vous êtes stratège à Pékin, vous ne pouvez qu’observer avec satisfaction vos principaux concurrents consacrer simultanément une part croissante de leurs ressources à des conflits périphériques pendant que la Chine raisonne sur le temps long. »

Voilà peut-être l’un des grands renversements de notre époque : après avoir été l’objet de la diplomatie triangulaire de Nixon et Kissinger, la Chine peut désormais profiter de l’affrontement entre les autres pôles du système.

Russie-Chine : alliance nécessaire, inquiétude silencieuse

Le rapprochement spectaculaire entre Moscou et Pékin ne doit donc pas être confondu avec une alliance naturelle et éternelle comme l’a rappelé Roland Lombardi dans l’un de ses éditos. Il l’a déjà souligné dans Le Diplomate : le basculement russe vers la Chine est en grande partie le produit de la rupture avec l’Occident. Les sanctions européennes et américaines ont accéléré une réorientation commerciale et stratégique russe vers l’Asie qui aurait autrement été beaucoup plus progressive.

Mais l’asymétrie s’accroît. La Chine possède désormais une économie très supérieure à celle de la Russie, une population presque dix fois plus nombreuse et une puissance industrielle que l’Union soviétique elle-même n’a jamais possédée à cette échelle relative. Moscou apporte l’énergie, les matières premières, une formidable puissance militaire et nucléaire, une profondeur stratégique ainsi qu’une expérience diplomatique mondiale ; Pékin possède la masse économique.

L’histoire pèse également. Les affrontements sino-soviétiques de 1969 n’appartiennent pas à un passé si lointain, et la montée de la Chine en Asie centrale touche une région longtemps considérée comme l’arrière-cour stratégique russe. De Gaulle avait d’ailleurs perçu très tôt cette contradiction géopolitique. Lors de sa conférence de presse du 10 novembre 1959, il insistait déjà sur le fait que, malgré l’idéologie communiste commune, la Russie demeurait une puissance européenne et asiatique confrontée à l’immense masse chinoise en pleine ascension.

L’erreur stratégique occidentale des dernières décennies pourrait ainsi avoir été de transformer une méfiance potentielle entre Moscou et Pékin en partenariat de nécessité. C’est exactement l’inverse de la logique Nixon-Kissinger — et, sur bien des aspects, de l’intuition que Primakov avait développée dès les années 1990 en cherchant lui-même à utiliser la relation avec Pékin et New Delhi pour rendre à la Russie des marges de manœuvre face à Washington.

Du monde bipolaire au monde multipolaire

La disparition de l’URSS avait semblé ouvrir une parenthèse historique exceptionnelle. Les États-Unis se retrouvaient sans rival global. Francis Fukuyama pouvait populariser l’idée d’une « fin de l’Histoire » et l’Occident croire que démocratie libérale, économie de marché et mondialisation allaient progressivement constituer l’horizon politique universel.

Trente-cinq ans plus tard, cette certitude paraît appartenir à un autre monde.

La Chine est devenue le principal rival économique et stratégique des États-Unis. L’Inde affirme ses intérêts propres. Les puissances du Golfe refusent de plus en plus de choisir systématiquement un camp. Les BRICS se sont élargis. Le « Sud global », notion certes imprécise, exprime néanmoins une réalité politique : une part croissante du monde non occidental entend entretenir simultanément des relations avec Washington, Pékin, Moscou et d’autres pôles plutôt que s’aligner automatiquement.

Cette évolution rejoint la réflexion développée dans Le Diplomate autour de Henry Kissinger et de l’équilibre westphalien : un ordre durable ne repose pas nécessairement sur l’universalisation du système du vainqueur, mais sur la reconnaissance des intérêts, des cultures politiques et des rapports de puissance des différents acteurs.

Elle donne également rétrospectivement une importance considérable à Primakov. Au milieu des années 1990, alors que l’unipolarité américaine semblait triomphante, il affirmait déjà que cette configuration serait temporaire et qu’un monde multipolaire finirait nécessairement par réapparaître. Que l’on partage ou non la vision russe de cet ordre, il faut reconnaître que l’évolution du système international depuis le début du XXIe siècle a rendu cette intuition beaucoup moins marginale qu’elle ne paraissait alors.

La Russie post-soviétique a précisément cherché à se faire une place dans ce monde multipolaire. Elle n’a plus la puissance économique de l’URSS relativement au reste du monde, mais elle possède suffisamment d’atouts pour rester un acteur incontournable : territoire, ressources naturelles, nucléaire, armement, siège permanent au Conseil de sécurité, espace, Arctique, agriculture, diplomatie et position géographique entre Europe et Asie.

Le véritable défi russe : conserver l’espace

C’est finalement ici que 1991 rejoint Ivan le Terrible, Pierre le Grand, Catherine II, Staline, Eltsine, Primakov et Poutine. Depuis des siècles, le problème fondamental de la Russie est moins de conquérir que de tenir ensemble un espace gigantesque.

Hélène Carrère d’Encausse avait compris que les empires multinationaux ne sont jamais définitivement consolidés. L’URSS avait tenté de résoudre le problème par une idéologie supranationale, une organisation fédérale théorique et un pouvoir central extrêmement puissant. Lorsque l’idéologie et le centre s’effondrèrent simultanément, les frontières administratives des républiques soviétiques devinrent en quelques mois des frontières internationales.

Cette permanence invite à considérer la dimension impériale russe autrement que comme la simple nostalgie de l’URSS. Dans Le logiciel impérial russe, Jean-Robert Raviot analyse précisément la persistance, à travers les ruptures de régime, de représentations du pouvoir, de l’espace et de la souveraineté héritées de la longue histoire russe. L’Empire des tsars, l’Union soviétique et la Fédération de Russie ne sont évidemment pas des régimes interchangeables, mais certaines conceptions de la profondeur stratégique, du rôle du centre et du statut de grande puissance traversent leurs discontinuités politiques.

La Fédération de Russie contemporaine reste elle-même multinationale, multiconfessionnelle et immense. Russes ethniques, Tatars, Bachkirs, Tchétchènes, peuples du Caucase et de Sibérie appartiennent à un État qui couvre onze fuseaux horaires. Cette diversité n’est pas un accident tardif : elle est le produit de plusieurs siècles d’expansion, de confrontations, de conquêtes mais aussi d’intégration progressive de populations finno-ougriennes, turciques, mongoles, caucasiennes, musulmanes et bouddhistes.

Son problème historique demeure donc exactement celui qu’avaient rencontré les tsars puis les dirigeants soviétiques : comment maintenir la cohésion d’un espace aussi immense sans que la diversité périphérique ne se transforme en force centrifuge ?

La démographie, le développement de la Sibérie et de l’Extrême-Orient, l’équilibre entre Moscou et les régions, l’intégration des populations musulmanes, la relation avec le Caucase et surtout la capacité à maintenir un État suffisamment puissant sans étouffer la société compteront probablement davantage pour l’avenir russe que les kilomètres carrés conquis ou perdus sur tel front.

« La Russie boira le communisme comme le buvard boit l’encre »

Charles de Gaulle avait peut-être formulé mieux que quiconque cette extraordinaire permanence historique. On lui attribue la formule selon laquelle « la Russie boira le communisme comme le buvard boit l’encre », formulation dont l’idée est bien attestée dans les témoignages sur sa vision de l’URSS. Pour de Gaulle, derrière le communisme demeurait la Russie.

Cette intuition explique peut-être mieux que beaucoup de théories la différence entre la chute soviétique et la chute romaine ou byzantine.

Le régime s’est effondré ; la civilisation est restée.

L’Union soviétique n’avait duré que soixante-neuf ans. La Russie, sous des formes politiques successives, avait derrière elle plusieurs siècles d’histoire étatique. Le marxisme-léninisme pouvait disparaître ; Moscou restait Moscou. L’aigle bicéphale pouvait remplacer la faucille et le marteau. L’orthodoxie pouvait réapparaître là où le régime avait détruit ou fermé des milliers d’églises. Les couleurs impériales, les Romanov, la mémoire de la Grande Guerre patriotique et jusqu’à certains symboles soviétiques pouvaient paradoxalement coexister dans une nouvelle synthèse nationale.

C’est précisément ce que Jean-François Colosimo analyse lorsqu’il replace le communisme dans la très longue durée religieuse et politique russe : 1917 n’a jamais entièrement effacé Byzance, la « Troisième Rome », Pierre le Grand ou la Russie orthodoxe. Et cette permanence est d’autant plus remarquable que la Russie ne s’est jamais constituée comme une nation ethniquement homogène : elle est née slave et orthodoxe, a été façonnée par la domination mongole, s’est affirmée face aux khanats musulmans puis à l’Empire ottoman et a fini par intégrer à son propre système politique une multitude de peuples issus précisément de ces mondes. C’est aussi cela, la singularité russe : l’adversaire d’hier devient souvent une composante de l’Empire de demain.

1991 : la plus étrange des fins d’Empire

L’URSS constitue donc un cas presque unique dans notre dossier. Rome fut progressivement submergée et désagrégée. Constantinople fut conquise. L’Espagne perdit son hégémonie dans une succession de guerres et d’épuisements. La France napoléonienne fut battue à Waterloo. L’Allemagne fut écrasée militairement en 1918 puis totalement détruite en 1945. La Grande-Bretagne découvrit à Suez qu’elle ne pouvait plus conduire une guerre contre la volonté américaine.

L’Union soviétique, elle, disposait encore le jour de sa disparition des moyens militaires de détruire plusieurs fois la planète.

Voilà le paradoxe.

Elle n’a pas perdu de guerre mondiale. Elle n’a pas été envahie. Son armée n’a pas capitulé. Ses missiles étaient toujours dans leurs silos. Ses sous-marins patrouillaient toujours. Son KGB fonctionnait toujours. Et pourtant l’État disparut.

La Russie des années Eltsine montre d’ailleurs que la fin juridique de l’Empire ne constitue pas nécessairement la fin du déclassement. Après 1991 vient une seconde crise, celle de l’État russe lui-même, de son économie, de sa société et de sa place internationale. C’est précisément pourquoi Primakov puis Poutine peuvent être compris comme deux étapes successives d’un même mouvement de réaction : le premier tente de restaurer une pensée stratégique autonome au moment où la Russie n’a pratiquement plus les moyens de ses ambitions ; le second rétablit progressivement une partie de ces moyens.

Pourquoi l’URSS a-t-elle disparu ?

Parce que la puissance militaire n’est jamais que l’un des éléments de la puissance. Lorsqu’une économie ne peut plus soutenir durablement les ambitions de l’État, lorsque l’idéologie ne convainc plus ceux qui sont censés la défendre, lorsque les peuples périphériques cessent de croire au centre, lorsque les élites elles-mêmes doutent du système, lorsque les réformes détruisent les anciens mécanismes avant que les nouveaux soient opérationnels et lorsqu’un adversaire extérieur suffisamment intelligent augmente simultanément le coût de la compétition, des milliers d’ogives nucléaires ne peuvent empêcher un empire de se défaire de l’intérieur.

C’est en cela que 1991 constitue peut-être l’avertissement le plus important de toute notre série.

De Washington à Pékin : la leçon soviétique pour les Empires d’aujourd’hui

Les États-Unis auraient tort de lire l’effondrement soviétique uniquement comme la preuve de leur supériorité éternelle. L’URSS n’est pas morte parce que l’Amérique possédait davantage de porte-avions ; elle est morte parce qu’elle ne parvenait plus à mettre durablement en cohérence ses ambitions extérieures, ses ressources économiques, son système politique et la cohésion de son espace intérieur.

Toutes les grandes puissances sont soumises à cette équation.

La Russie de Poutine elle-même doit aujourd’hui en tenir compte. Elle a démontré depuis 2000 une capacité de rebond que peu d’observateurs occidentaux imaginaient en 1991. Mais son « sursaut » ne pourra être durable que s’il préserve les fondements démographiques, technologiques, économiques et politiques de la puissance russe. Une guerre longue peut consolider momentanément un État ; elle peut également l’épuiser. L’histoire russe connaît les deux scénarios.

Les États-Unis sont confrontés à une autre version du même problème : dette colossale, engagements militaires planétaires, polarisation intérieure et compétition simultanée avec plusieurs puissances. L’Europe, quant à elle, possède une formidable richesse économique mais peine à la convertir en volonté stratégique autonome. Et pendant ce temps, la Chine observe, investit, produit, développe ses forces armées et tente d’éviter précisément les erreurs commises par les empires qui l’ont précédée.

Pour Roland Lombardi, c’est peut-être ici que se trouve la véritable ironie géopolitique de 2026 : « Les Américains s’épuisent au Moyen-Orient, les Russes en Ukraine, les Européens dans une confrontation avec Moscou dont ils supportent une partie croissante du coût, tandis que la Chine peut observer ses principaux concurrents user mutuellement leurs ressources. Si l’on se place un instant non à Paris, Washington ou Moscou mais à Pékin, le spectacle est nécessairement instructif voire jouissif même… »

Cela ne signifie nullement que la Chine ait déjà gagné le XXIe siècle. Elle possède elle-même ses fragilités démographiques, financières, sociales et territoriales. Mais elle a étudié avec une attention obsessionnelle la disparition de l’Union soviétique. Pour le Parti communiste chinois, 1991 constitue moins un épisode historique étranger qu’un manuel de ce qu’il ne faut surtout pas laisser arriver.

C’est peut-être l’ultime ironie : la grande puissance qui a tiré les leçons les plus profondes de la chute de l’URSS est aujourd’hui la dernière grande puissance gouvernée par un parti communiste.

La Russie après le communisme : la civilisation plus longue que l’idéologie

Il reste enfin une dernière leçon, probablement la plus profonde. Les idéologies peuvent être extrêmement puissantes, mais les grandes civilisations ont souvent une durée infiniment supérieure.

Le communisme soviétique prétendait créer un homme nouveau et dépasser les nations. Soixante-neuf ans plus tard, le système disparut et les nations réapparurent presque instantanément. Mais au centre de l’ancien ensemble soviétique, la Russie demeura.

Elle avait survécu aux Mongols, aux guerres contre les khanats de la Horde, aux affrontements pluriséculaires avec l’Empire ottoman, aux guerres civiles, à Napoléon, à Hitler, aux purges, aux famines, à la révolution et au communisme. Surtout, elle avait progressivement incorporé une partie des mondes qu’elle avait autrefois combattus, jusqu’à devenir cette puissance orthodoxe mais multiethnique et multiconfessionnelle dont la diversité constitue simultanément une richesse et une difficulté permanente de gouvernement. Elle avait perdu l’URSS sans disparaître elle-même.

C’est pourquoi la phrase attribuée à de Gaulle possède une telle force : la Russie a effectivement absorbé le communisme davantage que le communisme n’a réussi à absorber définitivement la Russie.

L’URSS est morte le 26 décembre 1991.

La Russie, elle, avait commencé bien avant elle.

Eltsine incarne l’une des périodes les plus chaotiques de sa réinvention, Primakov le retour d’une pensée stratégique propre, et Poutine la tentative de restituer à l’État les instruments matériels d’une puissance perdue. Cette succession ne signifie nullement qu’elle conduise mécaniquement à une nouvelle grandeur. Elle montre seulement quelque chose de profondément russe : derrière les ruptures de régime subsiste une étonnante continuité de la question centrale, celle de la puissance du centre, de la cohésion de l’espace et de la place de la Russie entre Europe et Asie.

Et c’est probablement pourquoi elle a survécu à l’Union soviétique.

Le défi de Moscou au XXIe siècle sera de savoir si cette extraordinaire capacité historique à survivre aux régimes, aux catastrophes et aux invasions suffira encore dans un monde où la puissance se mesure moins qu’autrefois à la seule profondeur territoriale et davantage à la démographie, à la technologie, à l’industrie, aux données, à l’intelligence artificielle et à la capacité d’innovation.

Car l’histoire des fins d’Empire nous apprend désormais quelque chose d’essentiel : les civilisations peuvent survivre à leurs empires, mais seulement si elles savent se réinventer après eux.

Et c’est précisément sur cette question que s’ouvrira le dernier volet de notre dossier : celui de l’Empire qui domine encore le système mondial mais qui voit apparaître, pour la première fois depuis 1945, un concurrent capable de lui disputer durablement la première place.

À suivre : HISTOIRE – DOSSIER « FINS D’EMPIRE » (8/8) – États-Unis : assistons-nous au dernier sursaut de l’Empire américain ?

Repères historiographiques

Pour approfondir cette histoire, l’œuvre d’Hélène Carrère d’Encausse constitue naturellement l’un des fils directeurs les plus précieux, depuis L’Empire éclaté. La révolte des nations en URSS (1978), qui avait placé très tôt la question nationale au cœur des fragilités soviétiques, jusqu’à La Gloire des nations, L’Empire d’Eurasie et surtout Six années qui ont changé le monde, 1985-1991. Son travail permet de comprendre l’URSS non comme une parenthèse totalement détachée de l’histoire russe, mais comme une construction politique inscrite dans la longue durée d’un espace impérial et multinational.

À cette lecture doivent être associés Jean-François Colosimo, notamment L’Apocalypse russe, pour la profondeur religieuse et byzantine de l’histoire russe ; Stephen Kotkin, avec Armageddon Averted: The Soviet Collapse, 1970-2000 ; Vladislav Zubok, auteur de Collapse: The Fall of the Soviet Union ; Serhii Plokhy, avec The Last Empire ; Archie Brown, notamment The Gorbachev Factor et The Rise and Fall of Communism ; Alec Nove, incontournable pour comprendre les contradictions économiques de la planification soviétique ; sans oublier Moshe Lewin, Martin Malia, Richard Pipes et Orlando Figes, dont les interprétations parfois très divergentes permettent précisément de mesurer combien la disparition soviétique reste un objet historiographique disputé.

Pour la longue durée impériale russe et notamment les relations entre Moscovie, monde tatar et islam russe, les travaux rassemblés dans The Cambridge History of Inner Asia ainsi que ceux de Danielle Ross sur les Tatars de Kazan permettent utilement de dépasser une lecture trop simpliste opposant continuellement Russes orthodoxes et musulmans : l’Empire s’est construit à la fois par affrontements, conquêtes, compromis et intégrations successives. Enfin, l’étude de la Russie post-soviétique ne saurait s’arrêter à Gorbatchev : Eltsine, avec la libéralisation et l’effondrement institutionnel des années 1990, puis Evgueni Primakov, véritable père doctrinal du retour russe à la multipolarité, constituent deux maillons indispensables pour comprendre pourquoi le système poutinien a ensuite pu se présenter à la fois comme une restauration de l’État et comme une rupture avec la décennie précédente.

À ces références doivent être associés plusieurs auteurs français contemporains dont les travaux permettent d’éclairer différentes dimensions de cette longue histoire russe. Ana Pouvreau, spécialiste des mondes russe et turc, a notamment publié Une Troisième Voie pour la Russie (L’Harmattan, 1996) et Les Russes et la sécurité européenne (L’Harmattan, 1998), deux ouvrages particulièrement intéressants pour comprendre les interrogations identitaires et stratégiques de la Russie au lendemain de la disparition soviétique. Laurent Henninger, historien militaire et spécialiste des questions stratégiques, a notamment établi une édition revue et augmentée de Les maréchaux soviétiques parlent (Perrin, 2013), utile pour replacer l’expérience militaire soviétique et ses grands chefs dans l’histoire de la puissance russe. Enfin, Jean-Robert Raviot, l’un des meilleurs spécialistes français de la Russie post-soviétique, est notamment l’auteur de Démocratie à la russe. Pouvoir et contre-pouvoir en Russie (Ellipses, 2008), Qui dirige la Russie ? (Lignes de repères, 2007), De l’URSS à la Russie : la civilisation soviétique avec Taline Ter Minassian (Ellipses, 2006), Le logiciel impérial russe (L’Artilleur, 2024) et Vladimir Poutine et la Russie (2024-2025). Il a également codirigé en 2026 La puissance russe au XXIe siècle, ouvrage collectif particulièrement actuel sur les ressorts et les limites de la puissance russe contemporaine.

C’est précisément cette pluralité des causes et cette exceptionnelle continuité de la civilisation russe qui font de 1991 une fin d’Empire différente de toutes les autres : la plus grande défaite géopolitique de l’histoire soviétique fut remportée sans bataille décisive, mais elle ne fut pas la fin de la Russie.


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Le Diplomate

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