HISTOIRE – DOSSIER « FINS D’EMPIRE » (1/8) – De la bataille d’Andrinople à la chute de Rome : Comment meurent les empires

HISTOIRE – DOSSIER « FINS D’EMPIRE » (1/8) – De la bataille d’Andrinople à la chute de Rome : Comment meurent les empires

lediplomate.media — imprimé le 30/08/2026
DOSSIER « FINS D’EMPIRE »
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par La Rédaction

DOSSIER – Fins d’Empire : les leçons de l’Histoire pour comprendre le basculement du monde

Il est des périodes où l’Histoire cesse d’être seulement l’étude du passé pour redevenir un instrument indispensable de compréhension du présent. La nôtre en est incontestablement une. Après près de cinq siècles durant lesquels les puissances occidentales ont progressivement imposé leur prééminence politique, économique, militaire et culturelle au reste du monde, depuis les grandes découvertes et les premiers empires maritimes européens jusqu’à la Pax Americana, le système international connaît aujourd’hui un point de bascule historique et une transformation majeure. Ascension de la Chine et retour de l’Asie au centre de l’économie mondiale, affirmation de puissances longtemps subordonnées, contestation croissante de l’ordre occidental, fragmentation du système international et déclin relatif de la puissance américaine annoncent moins nécessairement la disparition de l’Occident que la fin possible de son exceptionnelle parenthèse hégémonique.

C’est pour éclairer ce moment historique que Le Diplomate ouvre avec cet article un grand dossier consacré aux fins d’Empire. De Rome à Byzance, de l’Espagne des Habsbourg à la France napoléonienne, de l’Allemagne à l’Empire britannique puis à l’Union soviétique, chaque puissance a connu son propre chemin vers le déclassement, parfois brutal, le plus souvent progressif. Certaines furent détruites par leurs ennemis ; d’autres s’épuisèrent financièrement à maintenir une domination devenue trop coûteuse ; certaines furent victimes de leur surextension militaire, de leurs fractures intérieures ou de l’aveuglement de leurs élites ; d’autres encore connurent ce que Roland Lombardi, historien, géopolitologue et directeur du Diplomate média, a conceptualisé dans plusieurs de ses analyses comme des « sursauts de fin d’Empire », ces moments où un Justinien, un Napoléon ou un Churchill paraît momentanément inverser le mouvement du déclin sans nécessairement parvenir à supprimer ses causes profondes. Cette série conduira naturellement jusqu’aux États-Unis de Donald Trump et à la question centrale de notre époque : assistons-nous à un simple rééquilibrage de la puissance mondiale ou aux premières étapes de la fin du cycle occidental commencé il y a cinq siècles ?

L’objectif ne sera jamais de chercher dans l’Histoire des prophéties toutes faites. Rome n’est pas Washington, la Chine de Xi Jinping n’est pas l’Amérique de Roosevelt, pas davantage que les migrations contemporaines ne reproduisent celles de l’Antiquité tardive. Mais les acteurs changent plus rapidement que certaines constantes de la puissance : surextension stratégique, épuisement financier, crise des frontières, fractures des élites, perte de cohésion, déplacement des centres économiques, apparition de nouveaux compétiteurs et difficulté psychologique des puissances dominantes à comprendre que le monde qu’elles avaient organisé commence à leur échapper. Comprendre comment les empires du passé ont décliné ne permet pas de prédire l’avenir ; cela permet en revanche de reconnaître certains mécanismes lorsqu’ils réapparaissent. Et pour ouvrir cette série, il fallait naturellement commencer par l’Empire qui, depuis quinze siècles, demeure la référence presque universelle de toutes les réflexions sur la grandeur, la puissance et leur disparition : Rome.

Le 9 août 378, près d’Andrinople, dans l’actuelle Turquie européenne, l’empereur Valens et une grande partie de l’armée romaine d’Orient sont anéantis par les Goths. Rome ne s’effondre pas ce jour-là : l’Empire d’Occident survivra encore près d’un siècle et celui d’Orient plus d’un millénaire. Mais quelque chose vient de se briser. Derrière ce désastre militaire se trouve une crise commencée deux ans plus tôt, lorsque des dizaines de milliers de Goths, poussés vers le Danube par l’irruption des Huns, demandent refuge à l’intérieur de l’Empire. Mal administrés, exploités par des fonctionnaires corrompus puis révoltés, ces réfugiés deviennent une force militaire que Rome ne parvient plus à maîtriser. L’histoire d’Andrinople ne démontre évidemment pas que « l’immigration fit tomber Rome » : les causes de la disparition de l’Empire romain d’Occident sont multiples, profondes et débattues depuis des siècles. Elle montre en revanche comment une pression extérieure peut devenir existentielle lorsqu’elle rencontre un État affaibli, des frontières moins maîtrisées, des élites divisées et une puissance qui conserve encore les apparences de sa grandeur alors que ses fondations commencent à se fissurer. Une mécanique historique sur laquelle Roland Lombardi, historien, géopolitologue, spécialiste des questions de défense et de sécurité et directeur du Diplomate, avait déjà attiré l’attention en rapprochant, avec toutes les précautions qu’impose l’exercice comparatif, la bataille d’Andrinople des crises migratoires contemporaines : « comparaison n’est jamais raison, surtout en histoire », rappelle-t-il, mais certaines résonances historiques méritent précisément d’être étudiées. Au moment où l’Occident s’interroge sur son propre déclin relatif, Andrinople mérite donc d’être relue non comme une prophétie commode, mais comme une leçon de géopolitique.

Rome ne tombe pas en 476

La chute de Rome possède une date commode : 476. Cette année-là, le chef militaire Odoacre dépose Romulus Augustule, jeune empereur dont l’autorité réelle ne dépasse guère l’Italie, et renvoie les insignes impériaux à Constantinople. L’Empire romain d’Occident disparaît traditionnellement des chronologies. Pourtant, aucun Romain ne s’est probablement réveillé le lendemain avec le sentiment d’être entré dans le Moyen Âge. L’effondrement d’un empire n’est presque jamais un instant ; c’est un processus. Les institutions survivent à la puissance qui les a créées, les titres demeurent après que l’autorité s’est évaporée, les élites continuent longtemps à parler le langage de la grandeur et les frontières restent dessinées sur les cartes alors qu’elles ne sont déjà plus réellement contrôlées. C’est précisément ce qui rend le cas romain si fascinant pour notre époque : pendant des décennies, Rome demeure Rome, mais elle l’est de moins en moins.

Chercher une cause unique à la disparition de l’Empire d’Occident serait pourtant une faute historique. Depuis Edward Gibbon jusqu’aux historiens contemporains, les explications se sont accumulées : instabilité politique, guerres civiles, difficultés fiscales, transformations économiques, épidémies, évolution démographique, poids de l’armée, changement religieux, corruption administrative, pression perse à l’Est, déplacements de populations, invasions germaniques, transformations climatiques ou incapacité croissante du pouvoir central à mobiliser suffisamment de ressources. Certaines thèses se complètent, d’autres s’opposent. Le débat n’est pas clos et ne le sera probablement jamais. Mais la géopolitique invite à regarder moins une cause isolée que l’interaction entre les fragilités intérieures d’un système et les pressions extérieures qui finissent par les révéler.

C’est pourquoi l’année 378 importe tant.

376 : lorsque les réfugiés arrivent au limes

À la fin du IVᵉ siècle, Rome demeure une puissance gigantesque. Depuis les réformes de Dioclétien et Constantin, l’Empire s’est transformé, christianisé, bureaucratisé et réorganisé militairement. Il est désormais gouverné selon un système dans lequel plusieurs empereurs peuvent se répartir les immenses espaces impériaux. Constantinople, inaugurée en 330, devient progressivement le grand centre politique de l’Orient. Les frontières sont toujours défendues, les armées romaines demeurent redoutables et l’État dispose encore de ressources considérables. Parler dès cette époque d’un empire moribond serait donc excessif.

Mais au-delà du Danube, un événement extérieur vient bouleverser l’équilibre régional. Les Huns progressent vers l’ouest et déstabilisent les populations gothiques installées dans les régions situées au nord du fleuve. Sous cette pression, une partie des Goths, notamment les Tervinges conduits par Fritigern, se présente en 376 sur la frontière romaine et demande à entrer dans l’Empire. L’épisode mérite d’être compris dans toute son ambiguïté : ces populations ne constituent pas simplement une armée d’invasion venue conquérir Rome. Elles fuient elles-mêmes une menace plus redoutable et recherchent la protection impériale.

L’empereur Valens accepte leur installation. Sa décision n’est pas nécessairement absurde. Rome possède depuis longtemps une remarquable capacité d’intégration des populations extérieures. Des barbares servent dans l’armée, commercent avec l’Empire, s’établissent sur ses terres et peuvent gravir les échelons de la société impériale. Les nouveaux arrivants représentent également des contribuables, des cultivateurs et surtout un réservoir potentiel de soldats à une époque où l’Empire a constamment besoin d’hommes. Dans une chronique publiée initialement en 2019 puis republiée en 2023 sous le titre « Émeutes en France : souvenons-nous d’Andrinople ! », Roland Lombardi rappelait précisément cette dimension économique de la décision de Valens et les relations déjà anciennes existant entre Goths et Romains.

Le problème n’est donc pas simplement que Rome ouvre sa frontière.

Le problème est qu’elle perd le contrôle de ce qui se produit après l’ouverture.

Une crise humanitaire transformée par l’incurie politique

Le passage du Danube tourne rapidement au désastre administratif. Le nombre des arrivants dépasse les capacités de contrôle et d’approvisionnement prévues par les autorités. Des fonctionnaires romains profitent de leur détresse, détournent des ressources et organisent un véritable système d’exploitation. Les sources antiques, notamment Ammien Marcellin, décrivent des situations de famine et des trafics sordides dans lesquels des Goths affamés auraient été contraints d’échanger leurs enfants contre de la nourriture.

Ce détail est fondamental. La crise qui conduit à Andrinople n’est pas seulement le résultat d’une pression migratoire extérieure. Elle est aussi une faillite de l’État romain. L’Empire a accepté ces populations sans disposer ensuite de la capacité administrative, logistique et politique nécessaire pour organiser correctement leur installation. Des hommes que Rome espérait transformer en contribuables et en soldats deviennent progressivement des ennemis à l’intérieur même de son territoire.

La révolte éclate. La Thrace est ravagée. Pendant près de deux années, les forces romaines tentent difficilement de contenir les Goths. Puis Valens décide d’en finir.

Le 9 août 378, près d’Andrinople, il engage son armée sans attendre les renforts occidentaux de son neveu Gratien. La bataille tourne au massacre. Les Romains sont encerclés et écrasés ; Valens lui-même disparaît dans la catastrophe. Les estimations des effectifs et des pertes varient considérablement selon les historiens, mais l’importance du désastre ne fait aucun doute. Rome vient de perdre un empereur et une part majeure de son armée de campagne orientale face à une population que l’Empire avait lui-même admise sur son territoire deux ans auparavant.

Dans son texte consacré à Andrinople, Roland Lombardi résumait brutalement la portée symbolique de l’événement : « Pour Rome, c’est le début de la fin. »

La formule doit être comprise comme une image historique et non comme une causalité mécanique. Constantinople ne tombe pas. L’Empire d’Orient se reconstitue. Rome dispose encore de ressources immenses. Mais le rapport entre l’État impérial et certaines populations installées à l’intérieur de ses frontières vient profondément de changer.

Théodose : intégrer ce que Rome ne peut plus expulser

Le successeur de Valens, Théodose Ier, finit par rechercher un compromis. En 382, un accord est conclu avec les Goths. Les modalités précises du traité sont encore discutées par les spécialistes faute de conservation de son texte, mais les Goths sont installés dans l’Empire et conservent une organisation et des chefs propres tout en fournissant des forces militaires à Rome. L’utilisation de groupes barbares comme foederati n’est pas en elle-même une nouveauté absolue ; ce qui importe est la transformation progressive du rapport de force et l’ampleur prise par ces contingents.

Rome découvre alors un mécanisme caractéristique des puissances vieillissantes : pour préserver immédiatement sa sécurité, elle accepte des solutions qui réduisent progressivement sa capacité à assurer elle-même cette sécurité.

Les armées romaines comptent de plus en plus de soldats et de chefs d’origine germanique. Là encore, toute lecture ethnique simpliste serait trompeuse : nombre de ces hommes servent loyalement Rome, se romanisent et considèrent l’Empire comme leur propre monde. Stilicon, fils d’un Vandale et d’une Romaine, constitue l’exemple emblématique de cette hybridation. Il est l’un des derniers grands défenseurs de l’Occident romain. Le problème n’est donc pas que les soldats soient « étrangers », mais que l’État impérial perde progressivement le monopole politique, fiscal et militaire qui lui permettait auparavant d’intégrer les nouveaux venus selon ses propres règles.

La différence est considérable.

Pendant des siècles, Rome avait absorbé les peuples qu’elle conquérait.

Désormais, elle commence parfois à négocier avec des peuples qu’elle ne peut plus absorber complètement.

395-410 : lorsque Rome découvre qu’elle n’est plus inviolable

À la mort de Théodose en 395, l’Empire est de nouveau partagé entre ses fils Arcadius en Orient et Honorius en Occident. Cette division ne constitue pas encore juridiquement la naissance de deux États étrangers l’un à l’autre, mais leurs intérêts et leurs appareils politiques divergent progressivement. L’Orient, plus urbanisé, plus riche et disposant d’une assiette fiscale plus robuste, résistera. L’Occident, plus fragile, sera confronté à une succession de crises qu’il ne parviendra finalement plus à maîtriser.

Les Goths d’Alaric deviennent l’un des principaux acteurs de cette décomposition. Après des années de confrontations, de négociations et de ruptures, ils entrent dans Rome en août 410. La Ville éternelle est pillée pendant trois jours.

Le choc psychologique est immense.

Rome n’est déjà plus la capitale administrative effective de l’Empire, mais elle demeure le centre symbolique d’un monde. Depuis le sac gaulois traditionnellement daté de 390 avant notre ère, huit siècles auparavant, aucun ennemi étranger n’avait pris la ville. Saint Jérôme, apprenant la nouvelle, laisse transparaître dans ses écrits le vertige provoqué par l’événement : si Rome peut tomber, qu’est-ce qui peut encore être considéré comme éternel ?

Pourtant, l’Empire continue.

C’est là encore toute la leçon : les empires peuvent survivre très longtemps à des événements qui auraient autrefois paru annoncer leur fin immédiate. Chaque crise abaisse cependant un peu plus le seuil de ce qui devient acceptable. Une frontière franchie, une province abandonnée, un peuple installé, un tribut payé, une armée confiée à un général devenu presque autonome : aucune concession ne détruit à elle seule l’Empire. Leur accumulation finit par changer sa nature.

406 : lorsque le Rhin cède

Pendant que les Goths parcourent les Balkans et l’Italie, une autre rupture se produit sur la frontière rhénane. À la fin de 406, des groupes de Vandales, Suèves et Alains traversent le Rhin et pénètrent en Gaule. La chronologie exacte et les circonstances du franchissement restent débattues, mais son importance stratégique est incontestable. Le système frontalier occidental est désormais incapable d’empêcher durablement l’entrée de groupes armés considérables.

Ces populations ne disparaîtront plus.

Les Vandales traversent la Gaule, gagnent l’Hispanie puis l’Afrique du Nord. En 439, ils s’emparent de Carthage, l’une des villes les plus importantes de l’Empire et surtout du cœur d’une région essentielle à l’économie et au ravitaillement de l’Occident. En perdant l’Afrique romaine, Ravenne ne perd pas seulement une province : elle perd des recettes fiscales, des ressources agricoles et une base stratégique fondamentale en Méditerranée occidentale.

C’est ici que l’analyse économique rejoint la géopolitique. Un empire ne défend pas ses frontières avec des discours, mais avec de l’argent, des hommes, des infrastructures et une administration capable de prélever puis de redistribuer des ressources. Chaque province perdue diminue les recettes disponibles pour financer l’armée qui doit défendre les provinces restantes. Le recul territorial nourrit ainsi le recul militaire, qui accélère à son tour le recul territorial.

La spirale impériale s’inverse.

Pendant la phase ascendante, chaque conquête apporte à Rome de nouvelles ressources permettant de nouvelles conquêtes.

Pendant le déclin, chaque perte retire à Rome les ressources nécessaires pour empêcher la suivante.

Les « barbares » n’ont pas détruit seuls Rome

C’est précisément ici qu’il faut se méfier des analogies contemporaines trop faciles. Dire que l’Empire romain est tombé « à cause de l’immigration » serait historiquement aussi faux que prétendre que les migrations n’ont joué aucun rôle dans sa désagrégation. Les mouvements de peuples des IVᵉ et Vᵉ siècles mêlent réfugiés, migrations, armées, peuples fédérés, conquérants et groupes déjà profondément romanisés. Les catégories contemporaines ne peuvent être projetées mécaniquement sur l’Antiquité.

Surtout, les barbares rencontrent un Empire déjà fragilisé par ses propres contradictions. Les guerres civiles romaines ont probablement détruit davantage de soldats romains que nombre d’invasions. Les prétendants au trône utilisent eux-mêmes des contingents barbares les uns contre les autres. Les rivalités de cour conduisent à l’élimination de généraux compétents. Stilicon est exécuté en 408 sur ordre d’Honorius ; Aetius, vainqueur avec ses alliés d’Attila aux Champs Catalauniques en 451, est assassiné trois ans plus tard par l’empereur Valentinien III, qui sera lui-même tué quelques mois après.

L’État romain consacre ainsi une partie considérable de son énergie à combattre… d’autres Romains.

C’est peut-être l’une des leçons les plus universelles de son déclin. Une grande puissance peut supporter longtemps des adversaires extérieurs redoutables tant que son système politique conserve suffisamment de cohésion. Elle devient beaucoup plus vulnérable lorsque ses élites considèrent leurs rivaux intérieurs comme plus dangereux que les menaces qui s’accumulent aux frontières.

Rome ne manque pas toujours d’ennemis.

Elle finit surtout par manquer de Romains capables de s’accorder sur la manière de leur répondre.

Andrinople et les migrations contemporaines : comparaison n’est pas raison

C’est précisément sur ce terrain que Roland Lombardi a plusieurs fois mobilisé le précédent d’Andrinople pour analyser les crises migratoires européennes contemporaines. Dans sa chronique de 2019 republiée en 2023, puis plus récemment dans les pages du Diplomate, il rappelle la coïncidence géographique frappante : Andrinople est aujourd’hui Edirne, à proximité de la frontière gréco-turque, l’une des zones emblématiques de la crise migratoire européenne de 2015. Dans une analyse consacrée au référendum sur l’immigration, il résumait sa position en prenant lui-même soin de rappeler que « comparaison n’est jamais raison, surtout en histoire », avant d’inviter à ne jamais oublier que l’une des grandes ruptures ayant précédé l’effondrement occidental de Rome commence autour de 376 par ce que nous qualifierions aujourd’hui de crise migratoire.

Le rapprochement mérite donc d’être utilisé comme outil de réflexion plutôt que comme équivalence historique. Les migrants qui arrivent aujourd’hui en Europe ne sont évidemment pas les Goths de Fritigern, l’Union européenne n’est pas l’Empire romain du IVᵉ siècle, les États-nations contemporains disposent d’institutions, de technologies et de capacités économiques sans commune mesure avec celles de l’Antiquité. Les déplacements actuels sont eux-mêmes extrêmement divers dans leurs origines et leurs conséquences.

Mais l’Histoire permet d’identifier des mécanismes.

Une frontière n’est durablement une frontière que si le pouvoir politique qui la contrôle conserve la capacité et la volonté de décider qui la franchit. Une politique d’accueil n’est viable que si l’État maîtrise les flux, dispose des ressources nécessaires et possède une capacité suffisante d’intégration. Une population nouvellement arrivée n’est pas nécessairement une menace ; elle peut même constituer une ressource économique, démographique ou militaire, comme Rome l’avait compris depuis des siècles. Mais lorsque les volumes dépassent les capacités d’absorption, lorsque l’administration perd la maîtrise du processus et lorsque les dirigeants refusent de penser les conséquences à long terme de leurs décisions, une question humanitaire peut progressivement devenir une question de cohésion, puis de sécurité et finalement de puissance.

C’est cette mécanique, davantage que toute comparaison ethnique ou civilisationnelle, qui rend Andrinople contemporaine.

Le véritable problème romain : la crise du centre

Car la leçon la plus profonde de Rome n’est probablement pas aux frontières.

Elle est à Rome elle-même.

Au Vᵉ siècle, l’Empire d’Occident possède toujours une administration, une aristocratie extraordinairement riche, des palais, des lois, une diplomatie, des généraux et un empereur. Les cérémonies continuent. Les titres deviennent même parfois d’autant plus grandioses que le pouvoir qu’ils désignent s’amenuise. Pourtant, le centre politique perd progressivement la capacité de transformer ses décisions en réalité dans les périphéries.

C’est le véritable seuil du déclin impérial.

Un empire ne cesse pas d’être un empire lorsque ses ennemis le critiquent ou lorsqu’il connaît une défaite. Il commence à cesser de l’être lorsque l’écart entre ses prétentions et ses capacités devient structurel.

Rome prétend encore gouverner la Bretagne lorsqu’elle n’est plus capable de la défendre. Elle revendique la Gaule alors que des royaumes germaniques s’y constituent. Elle considère toujours l’Afrique comme romaine après la prise de Carthage par les Vandales. Elle distribue des dignités à des chefs dont elle dépend militairement. Les institutions décrivent progressivement un monde qui n’existe plus.

C’est ici que le parallèle avec les puissances contemporaines devient beaucoup plus intéressant que la seule question migratoire.

Washington n’est pas Rome, mais Rome parle encore à Washington

Comparer les États-Unis du XXIᵉ siècle à la Rome finissante est devenu un exercice presque banal. Il faut s’en méfier. L’Amérique demeure une puissance économique, militaire, financière, scientifique, technologique et culturelle gigantesque. Le dollar reste au cœur du système monétaire mondial, les forces américaines disposent d’un réseau d’alliances sans équivalent, les universités et entreprises américaines demeurent parmi les plus innovantes de la planète et aucun adversaire ne possède aujourd’hui l’ensemble des attributs de puissance dont dispose Washington.

La question n’est donc pas celle d’une « chute » américaine imminente.

Elle est celle d’un déclin relatif.

Après 1945, les États-Unis disposaient d’une prépondérance économique exceptionnelle dans un monde où l’Europe et le Japon étaient dévastés, la Chine ravagée par des décennies de guerre et l’Union soviétique saignée par le conflit. Après 1991, ils connurent même cet extraordinaire « moment unipolaire » durant lequel aucune puissance ne semblait capable de contester sérieusement leur primauté mondiale. Cette parenthèse se referme. La Chine est devenue un concurrent systémique, l’Asie a retrouvé une centralité économique perdue depuis plusieurs siècles, des puissances moyennes revendiquent davantage d’autonomie et l’ordre international se fragmente.

Ce déplacement du centre de gravité mondial ne signifie pas davantage la disparition de l’Occident que le désastre d’Andrinople ne signifiait la disparition immédiate de Rome.

Il signifie que le rapport de force change.

Et l’Histoire enseigne que c’est précisément pendant ces périodes que la qualité des dirigeants devient décisive.

Le déclin vient-il toujours de l’extérieur ?

L’erreur classique consiste à chercher celui qui fera tomber l’empire : les Goths pour Rome, les Ottomans pour Byzance, les puissances européennes pour l’Espagne, l’Amérique pour l’Empire britannique, les États-Unis pour l’URSS, la Chine demain pour Washington.

La réalité est presque toujours plus dérangeante.

Les adversaires profitent d’un affaiblissement qu’ils n’ont pas nécessairement créé.

Les Goths n’ont pas inventé les guerres civiles romaines. Les Huns n’ont pas créé la corruption administrative. Les Vandales n’ont pas décidé des rivalités entre Ravenne et Constantinople. Alaric n’a pas ordonné l’exécution de Stilicon. Les ennemis de Rome ont exploité les faiblesses romaines avec le réalisme que l’on pouvait attendre d’eux.

Dans une analyse récente du Camp des Saints de Jean Raspail, Le Diplomate rappelait précisément cette lecture : Andrinople n’est pas le jour où Rome tombe, mais un accélérateur d’un déclin intérieur beaucoup plus ancien ; les grandes civilisations ne disparaissent généralement pas sous la seule pression extérieure, mais lorsque leurs propres élites ne possèdent plus la volonté ou la capacité d’entretenir les conditions de leur puissance.

C’est probablement la grande leçon de cette première « fin d’empire ».

476 : lorsque l’événement devient presque secondaire

Lorsque Romulus Augustule est finalement déposé en 476, l’événement paraît presque modeste comparé aux catastrophes du siècle précédent. Rome a déjà été pillée par Alaric en 410 puis par les Vandales en 455. La Bretagne est perdue depuis des décennies. L’Afrique est vandale. Une grande partie de la Gaule et de l’Hispanie appartient désormais à des royaumes germaniques. Les empereurs occidentaux sont devenus pour beaucoup des créatures de généraux, de cours et de coalitions militaires.

L’Empire est mort politiquement avant que quelqu’un ne songe à rédiger son acte de décès.

Et même alors, Rome ne disparaît pas. Odoacre gouverne l’Italie en conservant une partie des structures romaines et en reconnaissant formellement l’empereur d’Orient Zénon. Les Ostrogoths de Théodoric perpétuent ensuite de nombreux usages impériaux. À Constantinople, l’Empire romain continue pendant près de mille ans. Quelques décennies plus tard, Justinien tentera même de reconquérir l’Occident et donnera l’impression, pendant un instant extraordinaire, que l’Histoire peut revenir en arrière.

Ce sera le premier grand « sursaut de fin d’empire » de notre série.

Mais Justinien appartient à l’article suivant.

Souvenons-nous d’Andrinople

Andrinople n’est donc ni l’explication unique de la chute de Rome ni une parabole permettant de plaquer mécaniquement le IVᵉ siècle sur le XXIᵉ. Elle est beaucoup plus intéressante que cela.

Elle montre comment une grande puissance peut encore disposer d’une armée formidable tout en commençant à perdre le contrôle de ses frontières ; comment une décision rationnelle en apparence peut devenir catastrophique lorsqu’une administration n’est plus capable de l’appliquer ; comment une crise humanitaire extérieure peut devenir une crise politique intérieure ; comment l’utilisation croissante d’acteurs extérieurs pour compenser les faiblesses de l’État peut progressivement modifier le rapport entre le centre et ses périphéries ; et surtout comment les pressions venues de l’extérieur deviennent réellement dangereuses lorsqu’elles rencontrent une puissance qui doute déjà d’elle-même.

Roland Lombardi concluait en 2019 sa chronique par une formule volontairement lapidaire : « Souvenons-nous toujours d’Andrinople… »

Il faut effectivement s’en souvenir, mais pour la bonne raison.

Non parce que l’Histoire se répéterait. Elle ne se répète jamais exactement. Non parce que les États-Unis seraient Rome, que Bruxelles serait Ravenne ou que les migrations du XXIᵉ siècle seraient celles du IVᵉ. Ces simplifications rassurent davantage qu’elles n’expliquent.

Il faut s’en souvenir parce que Rome nous apprend quelque chose de beaucoup plus universel sur la puissance : les empires sont rarement détruits par un seul coup porté de l’extérieur. Ils commencent par perdre lentement la capacité de transformer leur richesse en puissance, leur puissance en autorité et leur autorité en volonté politique. Alors seulement les frontières cèdent, les périphéries s’émancipent et les adversaires découvrent que le géant qu’ils redoutaient peut encore impressionner, mais qu’il n’est déjà plus invulnérable.

Entre Andrinople en 378 et la déposition de Romulus Augustule en 476, il s’écoule moins d’un siècle.

À l’échelle des empires, c’est presque un instant.

À l’échelle des hommes qui les habitent, c’est suffisamment long pour que plusieurs générations puissent continuer à croire que rien ne change vraiment.

C’est peut-être cela, finalement, la plus inquiétante leçon de Rome : les contemporains d’une fin d’empire sont souvent les derniers à comprendre qu’ils vivent une fin d’empire…

À suivre : Byzance — Justinien, le premier « sursaut de fin d’empire », et la longue marche vers 1453.

À lire aussi : Émeutes en France : souvenons-nous d’Andrinople ! — Roland Lombardi, Le Diplomate

À lire aussi : Référendum sur l’immigration : un choix de souveraineté face aux réalités géopolitiques — Le Diplomate


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