RENSEIGNEMENT – Galápagos : La guerre secrète de la CIA contre des pêcheurs équatoriens

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Drones explosifs, disparitions et détentions clandestines au nom de la lutte contre le narcotrafic
Trois bateaux de pêche équatoriens attaqués dans le Pacifique, des drones chargés d’explosifs, des marins cagoulés et menottés, un avion de surveillance parti du Salvador et huit hommes disparus. Derrière cette succession d’épisodes survenus à proximité des îles Galápagos se dessine l’ombre d’un programme clandestin de la CIA.
Selon l’enquête du Washington Post, les opérations auraient été autorisées par le président des États-Unis, mais conduites de manière à empêcher toute reconnaissance officielle de la responsabilité américaine. La CIA a refusé de commenter, tandis que le Pentagone et les garde-côtes ont nié avoir participé aux attaques.
Trois bateaux pris pour cibles
Le premier bâtiment concerné est le Fiorella, un bateau de pêche d’environ seize mètres disparu le 20 janvier 2026, à plusieurs centaines de kilomètres des côtes équatoriennes. Ses huit membres d’équipage n’ont jamais été retrouvés.
Avant sa disparition, plusieurs pêcheurs avaient aperçu des drones et un avion dans la région. Les données de suivi montrent qu’un appareil identifié sous l’indicatif FENIX 701 avait volé en direction du Fiorella les 17, 18 et 20 janvier. Lors de sa dernière mission, l’avion aurait disparu temporairement des systèmes publics de localisation. Deux heures et demie après son retour vers le Salvador, le Fiorella transmettait sa position pour la dernière fois.
Le deuxième épisode s’est produit le 17 mars contre le Francisca Duarte II. D’après son capitaine, Hernán Flores, un drone s’est écrasé contre la cabine avant d’exploser, blessant grièvement un marin. Les pêcheurs ont alors rejoint un navire qui semblait venir à leur secours. Ils y ont trouvé des hommes armés parlant anglais. Ils ont été menottés, cagoulés, retenus prisonniers, puis transférés sur un bâtiment salvadorien avant d’être conduits au Salvador. Aucun d’entre eux n’aurait été inculpé.
Le Don Maca, parti du port de Manta le 18 mars, a été attaqué le 26 mars. Le FENIX 701 avait de nouveau quitté l’aéroport d’Ilopango pour se diriger vers la zone où naviguait le bateau. Selon le pêcheur Jhonny Palacios, un objet est tombé d’un drone avant d’exploser sur le navire. Une deuxième attaque a endommagé le moteur, tandis qu’un appareil sans pilote plus grand, doté d’une aile fixe, continuait de surveiller la zone.
Les survivants ont eux aussi été recueillis par un navire où des hommes armés les ont immédiatement menottés et cagoulés. L’équipage a ensuite été remis à la marine salvadorienne. Selon Palacios, les marins salvadoriens auraient affirmé avoir été avertis deux jours auparavant par des « Américains » afin de récupérer un groupe de naufragés.
Si cette déclaration est confirmée, elle signifie que l’opération de secours avait été préparée avant même l’attaque. Quelqu’un savait donc qu’un bateau serait frappé et que son équipage survivrait peut-être au bombardement.
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Le mystère du FENIX 701
Le FENIX 701 serait un Cessna Citation Longitude équipé de dispositifs perfectionnés de surveillance. L’appareil était arrivé du Tennessee avec six personnes à bord. Son numéro d’immatriculation ne correspondait pas à celui d’un avion régulièrement enregistré auprès de l’administration aéronautique américaine. Il avait été réservé par une société presque invisible, domiciliée auprès d’une simple boîte postale installée dans un commerce de Virginie.
L’avion opérait depuis Ilopango, dans la périphérie de San Salvador. Ce choix n’est pas anodin. Dans les années 1980, cet aéroport avait servi de centre logistique à d’anciens militaires et à des hommes liés à la CIA pour approvisionner les forces contre-révolutionnaires combattant le gouvernement sandiniste du Nicaragua.
Les États-Unis disposent pourtant d’une présence officielle sur la base salvadorienne de Comalapa, utilisée notamment pour la surveillance du narcotrafic. Pourquoi employer Ilopango et un avion à l’immatriculation opaque si l’opération était régulière ?
Une nouvelle frontière de la guerre clandestine
Cette affaire dépasse la disparition de quelques bateaux. Elle révèle la transformation de la lutte antidrogue en guerre secrète, dans laquelle la distinction entre renseignement, opération militaire et exécution extrajudiciaire devient presque inexistante.
Deux parlementaires démocrates, Joaquin Castro et Bill Keating, ont demandé si les démentis américains concernaient seulement le Pentagone et les garde-côtes ou également la CIA, l’agence antidrogue, les services douaniers, la police des frontières et les sociétés privées travaillant pour Washington.
Sur le plan militaire, ces opérations montrent comment la combinaison d’avions de surveillance, de drones armés et de bâtiments civils permet de frapper sans déployer officiellement de forces conventionnelles. Le dispositif réduit les coûts politiques pour Washington, mais augmente le risque d’erreurs d’identification et d’actions contre des civils.
Sur le plan géopolitique, l’Équateur et le Salvador apparaissent comme les maillons d’un dispositif américain qui étend la guerre contre les réseaux criminels à l’ensemble du Pacifique oriental. Les Galápagos, espace écologique exceptionnel, deviennent ainsi un carrefour stratégique entre les routes de la cocaïne, les intérêts américains et la souveraineté des États latino-américains.
Il reste à savoir qui pilotait les drones, qui étaient les hommes armés anglophones, pourquoi les trois bateaux avaient été sélectionnés et ce qu’il est advenu des huit membres du Fiorella. Mais la question essentielle est déjà posée : la lutte contre la drogue peut-elle autoriser une puissance étrangère à bombarder, enlever et interroger des pêcheurs sans mandat, sans procès et sans reconnaître son intervention ?
Cisjordanie : Israël remplace l’armée par la police et prépare l’annexion de fait ?
Le transfert des pouvoirs civils transforme progressivement un territoire occupé en territoire administré par Israël
Le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a demandé à l’armée de préparer le transfert à la police de l’ensemble des compétences civiles de maintien de l’ordre concernant les colons et les communautés israéliennes de Cisjordanie occupée. Présentée comme une réorganisation administrative, cette décision constitue en réalité une étape déterminante vers l’annexion du territoire.
Le projet prévoit que l’armée se concentre sur les missions militaires, la lutte contre les organisations palestiniennes et la protection des frontières et des colonies. La police prendrait en charge l’ordre public, les infractions civiles et les activités concernant les citoyens israéliens installés en Cisjordanie.
Ce changement paraît technique. Il est profondément politique. Depuis 1967, la Cisjordanie est juridiquement placée sous occupation militaire. En remplaçant progressivement l’administration militaire par les institutions civiles israéliennes, le gouvernement applique au territoire des mécanismes normalement réservés à l’espace souverain de l’État.
Deux populations, deux systèmes juridiques
Les colons israéliens seraient soumis à la police et au droit civil, tandis que les Palestiniens resteraient exposés aux ordres militaires, aux arrestations administratives et aux tribunaux de l’armée. Le transfert ne supprime donc pas l’occupation : il la normalise et renforce un système juridique différent selon l’origine de la population.
L’avocat israélien Michael Sfard considère cette mesure comme l’un des passages juridiques les plus importants vers une annexion. Le vice-président palestinien Hussein al-Sheikh l’a dénoncée comme une violation du droit international, des résolutions des Nations unies et des accords conclus entre Israéliens et Palestiniens. Middle East Eye
La décision intervient au moment où les violences des colons atteignent un niveau particulièrement élevé. À Qusra, des familles palestiniennes sont restées assiégées pendant plusieurs jours par des groupes armés, sans intervention efficace de l’armée. Des militants tentant de rejoindre des terres palestiniennes près de Beit Sahour ont également essuyé des tirs sous le regard passif des forces israéliennes.
Depuis 2023, des dizaines de communautés palestiniennes ont été déracinées. Les violences, les destructions de maisons, les confiscations de terres et l’extension des colonies produisent un déplacement progressif de la population sans proclamation officielle d’annexion. The Guardian
Une division du travail entre armée et police
Du point de vue militaire, le retrait de l’armée des tâches civiles ne signifie nullement une démilitarisation. Il s’agit plutôt d’une spécialisation des fonctions. L’armée conservera la capacité de mener des opérations, de contrôler les accès, de protéger les colonies et de frapper les groupes palestiniens. La police administrera la population israélienne et donnera une apparence civile à une domination reposant toujours sur la puissance militaire.
Cette organisation permet de libérer des unités combattantes pour d’autres fronts, notamment Gaza, le Liban, la Syrie ou l’Iran. Elle réduit également le coût quotidien de l’occupation pour l’armée, tout en intégrant davantage les colonies aux structures administratives israéliennes.
La police dépend cependant du ministère de la Sécurité nationale dirigé par Itamar Ben-Gvir, représentant de l’extrême droite coloniale. Le transfert risque donc de placer la gestion des colonies et des violences commises par leurs habitants sous l’autorité politique de l’un de leurs principaux défenseurs.
La géoéconomie de l’annexion
La Cisjordanie ne représente pas seulement un territoire stratégique. Elle concentre des réserves foncières, des ressources hydriques, des axes routiers et des positions dominantes permettant de contrôler la vallée du Jourdain et les accès à Jérusalem.
L’expansion des colonies fragmente les territoires palestiniens en enclaves séparées. Les routes réservées, les zones militaires et les terres confisquées empêchent la formation d’un espace économique palestinien continu. L’annexion administrative accompagne donc une absorption géoéconomique : Israël contrôle les infrastructures, les déplacements, la construction, l’eau et l’utilisation des terres, tandis que l’économie palestinienne reste dépendante des autorisations israéliennes.
Plus de 700 000 colons vivent aujourd’hui en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Leur présence rend chaque jour plus difficile la création d’un État palestinien viable et territorialement continu.
Une annexion sans déclaration officielle
Le gouvernement israélien n’a pas besoin de proclamer formellement l’annexion. Il lui suffit de transférer progressivement les compétences de l’armée vers les ministères civils, d’étendre les colonies, d’enregistrer les terres, de modifier les règles de construction et d’intégrer les habitants israéliens aux services de l’État.
Cette méthode permet d’éviter, au moins temporairement, une confrontation frontale avec les États-Unis, les pays arabes et l’Union européenne. Mais le résultat demeure le même : la frontière entre Israël et les territoires occupés disparaît pour les colons, tandis qu’elle devient toujours plus contraignante pour les Palestiniens.
La transformation de l’occupation militaire en administration civile n’annonce donc pas la paix. Elle consacre une annexion progressive, bureaucratique et territoriale, réalisée par étapes suffisamment limitées pour ne pas provoquer de rupture diplomatique immédiate, mais suffisamment profondes pour rendre presque irréversible la disparition politique de la Cisjordanie palestinienne.
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