HISTOIRE – Guerres de l’opium : Quand l’Occident imposait sa drogue à la Chine par les armes… et fabriqua sa revanche

Par La Rédaction
Au milieu du XIXᵉ siècle, l’Empire britannique, alors première puissance mondiale, imposa par les armes à la Chine l’ouverture de son marché et défendit un commerce dont l’opium constituait l’un des produits les plus lucratifs. Les deux guerres qui en résultèrent, les « traités inégaux », l’abandon de Hong Kong, l’ouverture forcée des ports chinois et les privilèges accordés aux puissances étrangères inaugurèrent ce que la mémoire chinoise appelle encore le « siècle des humiliations ». Près de deux cents ans plus tard, cette blessure demeure l’une des clés indispensables pour comprendre le logiciel mental des Chinois et la politique étrangère de Pékin. Car derrière le spectaculaire retour de la Chine au rang de grande puissance se cache aussi une revanche de l’Histoire : celle d’un pays qui n’a jamais oublié le temps où les puissances occidentales lui dictaient leurs conditions à coup de canon.
Il est des guerres dont les conséquences dépassent infiniment les quelques années durant lesquelles elles furent livrées. Les guerres de l’opium appartiennent à cette catégorie. En Occident, elles constituent souvent un épisode relativement secondaire de l’histoire du XIXᵉ siècle, éclipsé par les guerres napoléoniennes qui les précèdent, les révolutions européennes, la guerre de Sécession ou l’unification allemande. Pour les Chinois, il en va tout autrement. La première guerre de l’opium, entre 1839 et 1842, représente traditionnellement le commencement de l’histoire contemporaine de la Chine et, surtout, le point de départ d’un traumatisme national qui continue de structurer sa perception du monde. Dans l’historiographie et la mémoire politique chinoises, elle inaugure le fameux « siècle des humiliations », qui court symboliquement de l’agression occidentale du XIXᵉ siècle jusqu’à la proclamation de la République populaire par Mao Zedong en 1949. Cette périodisation est évidemment aussi utilisée et entretenue politiquement par le Parti communiste chinois, particulièrement depuis les campagnes d’éducation patriotique des années 1990 ; elle n’en repose pas moins sur des événements historiques très réels : défaites militaires, indemnités considérables, concessions territoriales, extraterritorialité et multiplication des ports ouverts sous la contrainte étrangère.
L’opium, ou quand le libre-échange avançait derrière les canons
Pour comprendre la guerre, il faut d’abord comprendre le rapport de force économique. Au début du XIXᵉ siècle, la Chine des Qing reste un immense empire dont les Européens convoitent les marchandises, notamment le thé, la soie et la porcelaine. Le problème britannique est simple : les Chinois désirent beaucoup moins les produits manufacturés européens que les Européens ne désirent les leurs. Londres doit donc régler une partie importante de ses achats en argent, situation commercialement défavorable à l’Empire britannique. Celui-ci dispose cependant, grâce à son empire indien, d’une marchandise capable d’inverser les flux : l’opium.
Le mécanisme est aussi cynique qu’efficace. Cultivé notamment en Inde britannique, l’opium est acheminé vers la Chine par des réseaux commerciaux qui réalisent des profits considérables. La consommation progresse, les sorties d’argent chinois augmentent et les autorités impériales constatent simultanément les ravages sociaux, sanitaires et économiques provoqués par la drogue. Pékin avait interdit l’opium depuis longtemps, mais la contrebande prospère. Lorsque l’empereur charge en 1839 le commissaire Lin Zexu de mettre un terme au trafic à Canton, celui-ci fait saisir et détruire d’importantes quantités d’opium appartenant aux négociants étrangers. Lin Zexu deviendra par la suite l’un des grands héros du patriotisme chinois : l’homme qui avait osé affronter le commerce de la drogue soutenu par la première puissance mondiale.
L’affaire révèle alors l’une des contradictions les plus dérangeantes de l’impérialisme britannique du XIXᵉ siècle. La Grande-Bretagne victorienne se présente volontiers comme la puissance du droit, du commerce et de la civilisation ; mais lorsque ses intérêts stratégiques et commerciaux sont menacés, la Royal Navy intervient. Derrière les principes du libre-échange se trouve donc une réalité beaucoup plus brutale : l’ouverture du marché chinois sera, si nécessaire, obtenue par la force.
Il serait cependant trop facile de transformer cette histoire en une simple fable opposant un Occident prédateur à une Chine innocente et parfaitement administrée. L’Empire Qing souffre également de graves faiblesses internes, d’une corruption importante, d’un appareil militaire technologiquement dépassé et d’une vision du système international devenue largement inadaptée à l’émergence des puissances industrielles européennes. La Chine se considérait encore comme le centre d’un ordre politique hiérarchisé alors que Londres raisonnait déjà en termes de puissance maritime mondiale, de marchés et d’équilibre impérial. La guerre de l’opium fut ainsi également la rencontre brutale de deux systèmes internationaux qui ne parlaient plus le même langage. Les travaux historiques récents insistent justement sur la nécessité de dépasser une lecture exclusivement binaire du conflit pour l’inscrire dans les transformations beaucoup plus vastes du commerce mondial et des empires au XIXᵉ siècle.
Mais sur le terrain, le rapport de force est sans appel. Face à une Royal Navy modernisée et à la puissance de feu britannique, les forces Qing ne peuvent rivaliser. La Chine découvre avec stupeur l’étendue du fossé technologique qui la sépare désormais de l’Occident industrialisé. La défaite conduit au traité de Nankin du 29 août 1842, premier de ce que les Chinois appelleront les « traités inégaux ». Hong Kong est cédé à la Grande-Bretagne, plusieurs ports sont ouverts au commerce étranger et des indemnités sont imposées à l’Empire. D’autres dispositions et traités ultérieurs étendront les privilèges commerciaux et juridiques étrangers. Pour Pékin, ce n’est pas seulement une guerre perdue. C’est la découverte brutale que l’ancien Empire du Milieu n’est plus maître chez lui.
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De Londres à Paris : l’Occident se partage les fruits de la faiblesse chinoise
La seconde guerre de l’opium, de 1856 à 1860, rend l’humiliation plus profonde encore. Cette fois, la Grande-Bretagne n’agit plus seule. La France de Napoléon III combat à ses côtés, tandis que les autres puissances occidentales profitent plus généralement de l’affaiblissement chinois pour obtenir à leur tour avantages, concessions et droits commerciaux. Les États-Unis et la Russie ne jouent pas exactement le même rôle militaire que les forces franco-britanniques, et il serait historiquement abusif de mettre toutes les puissances occidentales sur un strict pied d’égalité dans la conduite des opérations ; toutes participent cependant, à des degrés différents, au système des privilèges étrangers qui se construit progressivement sur la faiblesse des Qing.
L’épisode le plus symbolique survient en 1860. Les troupes franco-britanniques atteignent Pékin et mettent à sac l’ancien Palais d’Été avant son incendie sur ordre de Lord Elgin. Dans la mémoire chinoise, cet événement conserve une puissance émotionnelle considérable. Il symbolise moins une simple défaite militaire que la profanation du cœur même d’une civilisation par des puissances étrangères convaincues de leur supériorité. La Chine doit accepter de nouvelles concessions, une présence étrangère accrue et une ouverture toujours plus importante de son territoire.
La mécanique impériale est désormais installée. À mesure que le XIXᵉ siècle avance, Britanniques, Français, Russes, Allemands, Américains puis Japonais obtiennent des droits et des positions en Chine. Des concessions étrangères apparaissent dans les grandes villes. Des ressortissants occidentaux bénéficient de régimes d’extraterritorialité. Des territoires passent sous contrôle ou influence étrangère. Après les guerres de l’opium viendront d’autres défaites, notamment contre le Japon en 1894-1895, puis l’intervention des huit puissances contre la révolte des Boxers et le protocole de 1901. La Chine n’est pas formellement colonisée comme l’Inde, mais sa souveraineté est profondément amputée.
Voilà ce que signifie réellement, pour un Chinois, le « siècle des humiliations ». Ce n’est pas une formule abstraite. C’est le souvenir d’un État autrefois convaincu d’être le centre du monde et qui découvre brutalement qu’il ne peut même plus faire respecter sa propre loi sur son propre territoire.
Hong Kong, l’opium et l’étrange naissance de HSBC
Cette histoire possède un prolongement particulièrement intéressant dans le domaine financier. En 1865, quelques années seulement après la seconde guerre de l’opium, naît à Hong Kong la Hongkong and Shanghai Banking Corporation, future HSBC. La banque elle-même rappelle qu’elle fut créée à l’initiative de Thomas Sutherland, un Écossais travaillant pour une grande compagnie maritime, afin de répondre aux besoins financiers du commerce en pleine expansion entre Hong Kong, la Chine, le Japon, l’Inde et l’Occident. Son capital initial est fourni par les grandes maisons commerciales présentes dans la colonie britannique.
Il faut ici éviter l’anachronisme comme la légende facile. HSBC n’a pas été créée comme une officine clandestine destinée exclusivement à blanchir l’argent de l’opium, et Thomas Sutherland ne peut être sérieusement réduit à l’étiquette de « trafiquant de drogue ». Mais il serait tout aussi artificiel de séparer complètement la naissance de la banque de l’écosystème commercial dont elle est issue. Hong Kong était devenue possession britannique précisément à la suite de la première guerre de l’opium ; les grandes maisons marchandes de la région avaient bâti une partie considérable de leur prospérité sur les échanges entre l’Inde et la Chine, parmi lesquels l’opium avait occupé une place déterminante. HSBC est donc, historiquement, un enfant du nouvel ordre commercial asiatique produit par la victoire britannique et l’ouverture forcée de la Chine.
L’ironie de l’Histoire devient plus saisissante encore lorsque l’on observe certains scandales contemporains de la banque. En 2012, les autorités américaines établirent de graves défaillances des dispositifs de lutte contre le blanchiment de HSBC. La banque accepta un accord de poursuites différées, reconnut des violations de la législation américaine et supporta au total plus de 1,9 milliard de dollars de confiscations et pénalités dans les différentes procédures engagées. Le département du Trésor américain indiqua notamment que les carences de ses contrôles avaient permis à des centaines de millions de dollars provenant d’organisations mexicaines de narcotrafic de transiter par des comptes américains.
L’affaire ne permet évidemment pas d’établir une continuité criminelle entre 1865 et le XXIᵉ siècle. Ce serait historiquement absurde. Elle offre cependant un raccourci saisissant sur les zones grises de la mondialisation financière : une institution née au cœur du grand commerce impérial asiatique du XIXᵉ siècle s’est retrouvée, près d’un siècle et demi plus tard, au centre de l’une des plus importantes affaires contemporaines de défaillance bancaire face au blanchiment issu du narcotrafic. En 2021 encore, le régulateur britannique FCA infligeait à HSBC une amende de 63,9 millions de livres pour des déficiences prolongées de ses systèmes de surveillance des transactions, dans un dossier distinct de celui de 2012. La banque souligne depuis les investissements considérables qu’elle a réalisés pour renforcer ses dispositifs de conformité et affiche aujourd’hui une politique détaillée de lutte contre le blanchiment et la criminalité financière.
Le traumatisme chinois : comprendre Pékin avec les yeux de 1842
C’est pourtant sur le terrain géopolitique que l’héritage des guerres de l’opium demeure le plus important. L’une des erreurs récurrentes des Européens consiste à analyser la Chine contemporaine uniquement à travers le communisme, Xi Jinping ou la rivalité avec les États-Unis. La profondeur historique de la stratégie chinoise est beaucoup plus ancienne. Pour comprendre Pékin, il faut aussi regarder Nankin en 1842, le Palais d’Été en 1860, les concessions étrangères, la défaite contre le Japon en 1895 et le protocole des Boxers de 1901.
Cette mémoire ne signifie pas que chaque décision chinoise contemporaine serait mécaniquement dictée par les guerres de l’opium. Le pouvoir communiste instrumentalise également cette histoire. Les travaux universitaires montrent notamment combien le récit victimaire du « siècle des humiliations » a été renforcé à partir des années 1990 et intégré à l’éducation patriotique afin de consolider la légitimité du Parti. Sous Xi Jinping, le thème de la « grande renaissance de la nation chinoise » fonctionne précisément comme le miroir inversé de l’humiliation passée : hier faible, divisée et soumise aux puissances étrangères, la Chine doit redevenir riche, souveraine, technologiquement avancée et militairement suffisamment puissante pour que personne ne puisse plus jamais lui imposer un nouveau Nankin.
C’est ici que l’Histoire rejoint directement la géopolitique contemporaine. Lorsque Pékin construit une marine océanique, développe des missiles capables de tenir les porte-avions américains à distance, revendique avec intransigeance sa souveraineté, refuse les injonctions occidentales ou rappelle que « la Chine n’est plus la Chine d’il y a cent ans », il ne s’agit pas seulement de nationalisme communiste. Derrière le discours existe une mémoire beaucoup plus ancienne de vulnérabilité. La puissance militaire chinoise contemporaine peut ainsi être comprise comme une immense assurance contre le retour du XIXᵉ siècle.
Même la question de Taïwan ne peut totalement être séparée de cette représentation historique. Pour Pékin, l’unité territoriale n’est pas seulement une question juridique ou nationaliste : elle touche directement au souvenir d’une époque durant laquelle les puissances étrangères pouvaient arracher des territoires à une Chine trop faible pour s’y opposer. Cela n’implique évidemment pas de valider les revendications chinoises ni les moyens que Pékin pourrait employer pour les satisfaire. Mais une analyse réaliste doit comprendre la représentation que l’adversaire ou le partenaire se fait de lui-même. En géopolitique, ignorer la mémoire d’une nation est souvent le meilleur moyen de ne rien comprendre à ses réactions.
La revanche du vaincu
Il existe enfin une extraordinaire ironie historique dans le basculement actuel des rapports de puissance. Au XIXᵉ siècle, la Grande-Bretagne était l’atelier du monde. Sa marine contrôlait les principales routes commerciales, la City finançait une part considérable des échanges internationaux et l’Empire britannique pouvait contraindre par la force une Chine technologiquement dépassée à ouvrir ses marchés. Londres incarnait alors la puissance hégémonique par excellence.
Deux siècles plus tard, le centre de gravité économique mondial s’est déplacé vers l’Asie. La Chine est devenue l’une des premières puissances économiques, commerciales, industrielles, technologiques et militaires de la planète. Elle construit des infrastructures à travers l’Eurasie, finance des États étrangers, possède une marine de premier rang et dispute désormais aux États-Unis l’organisation future de l’ordre international. Le pays auquel les Européens imposaient autrefois leurs conditions réclame aujourd’hui d’être traité comme une puissance égale et entend participer à la définition des règles.
Il serait excessif de présenter toute l’ascension chinoise comme une simple vengeance contre l’Occident. La politique étrangère chinoise est d’abord guidée, comme celle de toutes les grandes puissances, par des intérêts de sécurité, de prospérité et d’influence. Mais il serait tout aussi naïf de négliger la dimension historique et presque psychologique de ce retour. Pour une partie des élites chinoises, le « grand renouveau de la nation chinoise » constitue effectivement la clôture symbolique d’une parenthèse ouverte par les canons britanniques en 1839.
Le retournement est vertigineux. La Chine qui devait autrefois ouvrir ses ports sous la menace des navires occidentaux possède désormais certains des plus grands ports commerciaux du monde. Celle qui voyait ses ressources financières partir à l’étranger cherche aujourd’hui à internationaliser sa monnaie. Celle qui subissait les concessions étrangères investit désormais massivement sur tous les continents. Celle dont les défenses côtières furent pulvérisées par la Royal Navy construit une flotte capable de contester la suprématie américaine dans le Pacifique occidental.
L’Histoire ne se répète jamais parfaitement, mais elle possède parfois un goût prononcé pour l’ironie.
Les guerres de l’opium devraient donc être davantage étudiées en Europe, non pour nourrir une culpabilité anachronique, encore moins pour reprendre sans distance le récit historique du Parti communiste chinois, mais parce qu’elles constituent l’une des clés fondamentales du monde qui vient. Elles montrent comment une puissance hégémonique utilise sa supériorité militaire pour défendre ses intérêts commerciaux, comment l’humiliation peut traverser plusieurs générations et comment la mémoire d’une défaite finit parfois par devenir le carburant d’un redressement national.
Au fond, le message envoyé par Pékin au monde occidental depuis plusieurs décennies pourrait presque tenir en une phrase : nous avons retenu la leçon de 1842.
Au XIXᵉ siècle, les puissances occidentales avaient appris à la Chine qu’en relations internationales, le droit pèse rarement très lourd lorsqu’il n’est pas soutenu par la puissance. Deux siècles plus tard, la Chine semble avoir parfaitement assimilé la leçon. Peut-être même un peu trop bien au goût de ceux qui la lui avaient enseignée.
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