HISTOIRE – La pensée stratégique navale française au XXIᵉ siècle – Réflexions sur quatre siècles d’histoire maritime autour de l’ouvrage de l’amiral Nicolas Vaujour, Les guerres des mers (2026)

HISTOIRE – La pensée stratégique navale française au XXIᵉ siècle – Réflexions sur quatre siècles d’histoire maritime autour de l’ouvrage de l’amiral Nicolas Vaujour, Les guerres des mers (2026)

lediplomate.media — imprimé le 29/07/2026
François Souty, PhD
Intervenant en géopolitique à Excelia Business School, La Rochelle et Paris-Cachan
Intervenant en droit et politique de la concurrence de l’UE à la Faculté de droit de Nantes
pensée stratégique navale française au XXIᵉ siècle
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par François Souty

François Souty, PhD (Hist. Econ.), est ancien rapporteur Antitrust sur les marchés financiers (2018-2021) puis chargé d’affaires internationales (2021-2024) à la Direction générale de la concurrence de la Commission européenne. Auteur d’une douzaine de livres et de nombreux articles académiques, il enseigne les institutions européennes, la géopolitique européenne et globale au groupe Excelia Business School (La Rochelle-Paris Cachan) ainsi que le droit et la politique de la concurrence européenne à la Faculté de droit de l’Université de Nantes. Il est responsable de la section économie au Diplomate Média.

« La défense ! C’est la première raison d’être de l’État. Il n’y saurait manquer sans se détruire lui-même. »
Charles de Gaulle, Discours de Bayeux, 14 juin 1952.

« La stratégie est l’art de faire concourir la force à atteindre les buts de la politique. »
Amiral Raoul CastexThéories stratégiques, t. I., 1929[1]

Résumé exécutif

Le retour des rivalités de puissance au début du XXIe siècle a profondément renouvelé la place des espaces maritimes dans les relations internationales. La montée en puissance navale de la Chine, le retour de la Russie sur les océans, les conflits en mer Noire et en mer Rouge, les tensions dans le détroit d’Ormuz ou en Indo-Pacifique, ainsi que la protection des câbles sous-marins, des infrastructures énergétiques et des grands axes de circulation rappellent que la mer constitue désormais l’un des principaux théâtres de la compétition stratégique mondiale.

Dans ce contexte, la France occupe une position singulière. Deuxième puissance maritime mondiale par l’étendue de son espace maritime, dotée d’une force océanique stratégique, d’un groupe aéronaval, d’une industrie navale de premier plan et d’une présence permanente sur l’ensemble des océans, elle dispose d’atouts qui confèrent à sa réflexion stratégique une portée dépassant largement le seul domaine militaire.

Prenant pour point de départ l’ouvrage récent de l’amiral Nicolas Vaujour, Les guerres des mers. La Marine française au cœur des nouveaux enjeux du monde[2], le présent article ne propose pas une simple note de lecture. Il s’attache à démontrer qu’il existe désormais une véritable école française contemporaine de stratégie navale, construite progressivement depuis le début du XXIe siècle par une génération d’officiers généraux ayant exercé les plus hautes responsabilités opérationnelles et interarmées. Héritière de la tradition stratégique de l’amiral Raoul Castex, cette réflexion doctrinale renouvelle l’approche française des espaces maritimes en intégrant les transformations de la conflictualité contemporaine, l’essor des systèmes autonomes, la protection des infrastructures critiques, la maîtrise des grands fonds et les exigences de la compétition multi-domaine.

L’article replace cette évolution dans une perspective comparative en confrontant la doctrine française aux principales écoles stratégiques occidentales, au premier rang desquelles figurent les États-Unis, tout en examinant les spécificités des principales puissances maritimes européennes. Il montre que la singularité française repose sur l’articulation originale entre souveraineté nationale, autonomie stratégique, dissuasion nucléaire, présence mondiale et excellence industrielle.

Au-delà de la seule réflexion doctrinale, cette étude souligne que la puissance maritime ne saurait être réduite aux capacités opérationnelles de la Marine nationale. Elle procède de la convergence durable d’une volonté politique, d’une stratégie, d’une base industrielle et technologique performante, de ressources budgétaires cohérentes et d’une culture nationale de la mer. Dans cette perspective, le maintien d’un effort financier adapté aux ambitions de la France apparaît comme une condition essentielle de la crédibilité de sa stratégie navale.

Enfin, l’article ouvre une réflexion prospective sur les adaptations rendues nécessaires par les conflits récents et par l’émergence de nouvelles formes de guerre navale. Il met en évidence l’intérêt de développer des coopérations industrielles et opérationnelles avec plusieurs puissances maritimes européennes partageant une même culture stratégique, afin de renforcer durablement les capacités d’action de la France sans remettre en cause les principes de souveraineté et d’autonomie qui fondent sa politique de défense.

Introduction

Les espaces maritimes connaissent depuis le début du XXIe siècle une profonde transformation qui renouvelle les fondements de la puissance internationale. Longtemps considérée comme un espace privilégié de circulation des marchandises et de projection des forces, la mer est redevenue un théâtre majeur de la compétition stratégique entre les États. La montée en puissance navale de la Chine, le retour de la Russie sur les océans, les tensions en Indo-Pacifique, en Méditerranée, en mer Rouge ou dans l’Arctique, la vulnérabilité des câbles sous-marins et des infrastructures énergétiques, ainsi que l’importance stratégique retrouvée des détroits illustrent cette évolution. La mondialisation n’a pas atténué les rivalités de puissance ; elle a, au contraire, renforcé la valeur stratégique des espaces maritimes en concentrant sur ceux-ci une part essentielle des échanges économiques, des flux énergétiques, des communications numériques et des capacités militaires.

Cette évolution traduit également une profonde mutation de la conflictualité. Les affrontements navals ne se limitent plus aux combats entre flottes de haute mer ; ils s’étendent désormais aux opérations hybrides, à la protection des infrastructures critiques, à la maîtrise des grands fonds, aux dimensions cyber et spatiale, lutte contre les narcotrafiquants ainsi qu’à l’intégration croissante des systèmes autonomes. La stratégie navale apparaît ainsi comme l’une des expressions les plus complètes de la compétition multi-domaine qui caractérise les relations internationales contemporaines.

Dans ce contexte, la France occupe une position singulière. Deuxième espace maritime mondial grâce à ses territoires ultramarins, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, puissance nucléaire indépendante disposant d’une force océanique stratégique, d’un groupe aéronaval, d’une industrie navale complète et d’une présence permanente sur l’ensemble des océans, elle possède et exerce des responsabilités qui dépassent largement la seule défense de son territoire métropolitain. La réflexion stratégique navale participe dès lors à la définition des conditions d’exercice de la souveraineté nationale, à la protection des intérêts économiques et à la préservation de la liberté d’action de la France.

La publication de l’ouvrage de l’amiral Nicolas Vaujour Les guerres des mers. La Marine française au cœur des nouveaux enjeux du monde,[3]intervient d’ailleurs dans un contexte particulièrement symbolique. L’année 2026 marque le quatre-centième anniversaire de la création, par le cardinal de Richelieu, d’une marine permanente au service de l’État.[4] Au-delà de sa portée commémorative, cet anniversaire rappelle que la stratégie navale française s’inscrit dans une tradition pluriséculaire où se conjuguent permanence des intérêts nationaux et renouvellement continu des doctrines, des technologies et des formes de conflictualité.

Cette permanence de la réflexion stratégique n’est d’ailleurs pas nouvelle. Elle irrigue l’histoire maritime française depuis plusieurs siècles et trouve, à la fin du XVIIIe siècle, l’une de ses expressions les plus remarquables avec le comte de Kersaint. Marin, réformateur et théoricien, celui-ci avait déjà pressenti que la supériorité navale ne pouvait reposer sur les seules qualités opérationnelles des équipages mais supposait une articulation étroite entre innovation technologique, organisation des arsenaux, politique maritime et vision stratégique de long terme.[5] Si les défis contemporains diffèrent profondément de ceux de son époque, plusieurs de ses intuitions conservent une résonance particulière à l’heure où la puissance navale repose plus que jamais sur la cohérence entre doctrine, industrie, innovation et volonté politique.

Le livre de Nicolas Vaujour, s’inscrit pleinement dans cette perspective. Plus qu’une excellente analyse des évolutions contemporaines de la guerre navale, il témoigne de la maturation d’une réflexion doctrinale élaborée depuis plus de deux décennies par une génération d’officiers généraux confrontés aux transformations de l’environnement stratégique. Le présent article prolonge plusieurs travaux consacrés à la géopolitique des espaces maritimes, à l’histoire navale et aux transformations de la base industrielle et technologique navale européenne, qui mettaient déjà en évidence les contributions doctrinales reliées d’officiers généraux tels que les amiraux Bernard Rogel, Christophe Prazuck ou Pierre Vandier.[6]

Le présent article n’a toutefois pas pour objet de proposer une simple recension de l’ouvrage de Nicolas Vaujour. On entend utiliser celui-ci comme point de départ d’une réflexion plus générale sur l’émergence d’une école française contemporaine de stratégie navale comme il s’en est trouvée dans notre histoire. Par cette expression, il faut entendre non une doctrine institutionnellement constituée, mais un ensemble cohérent de réflexions élaborées depuis le début du XXIe siècle par les officiers généraux précités dont les travaux, nourris par l’expérience opérationnelle, la dissuasion, les responsabilités interarmées et les coopérations internationales, contribuent progressivement à renouveler la pensée maritime française, en la plaçant au meilleur niveau international.

Au-delà des questions militaires, cette réflexion rejoint les transformations contemporaines de l’action publique. La puissance maritime ne procède jamais de la seule accumulation de moyens navals ; elle résulte de la convergence durable d’une volonté politique, d’une doctrine stratégique, d’une base industrielle et technologique performante, d’une diplomatie active et d’une culture nationale de la mer. Les affaires maritimes ne concernent donc pas seulement les marins ; elles intéressent la Nation tout entière.

Cette analyse conduira ainsi à s’interroger sur les conditions qui ont favorisé la renaissance d’une pensée stratégique navale française depuis le début du XXIe siècle et sur sa place parmi les principales écoles occidentales. Elle permettra ensuite d’apprécier en quoi l’ouvrage de l’amiral Nicolas Vaujour constitue l’une des expressions les plus abouties de cette évolution doctrinale, tout en ouvrant des perspectives sur les conditions d’exercice de la puissance maritime française et sur les coopérations susceptibles d’en renforcer durablement les capacités d’action.

I.  Le retour de la mer comme espace stratégique et la renaissance d’une pensée navale française

L’histoire des stratégies navales montre que les doctrines militaires ne naissent jamais dans l’abstrait. Elles répondent aux transformations de l’environnement géopolitique, aux évolutions technologiques et aux nouvelles formes de conflictualité. La réflexion stratégique navale française n’échappe pas à cette règle. Si elle s’inscrit dans une tradition ancienne, illustrée notamment par le comte de Kersaint, l’amiral Castex ou, plus largement, par les grandes figures de la Marine nationale, son renouvellement depuis le début du XXIe siècle procède avant tout d’une profonde modification des rapports de puissance internationaux.

Le retour des rivalités entre grandes puissances, l’affirmation maritime de la Chine, la résurgence de la puissance navale russe, l’importance stratégique retrouvée des détroits, des câbles sous-marins et des grands fonds, ainsi que les enseignements des conflits récents ont progressivement replacé la mer au centre des préoccupations stratégiques. Dans ce nouvel environnement, la France bénéficie d’atouts exceptionnels, mais elle doit également adapter ses concepts d’emploi, ses capacités militaires et sa réflexion doctrinale afin de préserver sa liberté d’action et la protection de ses intérêts.

Cette évolution ne résulte pas de la seule initiative d’un auteur ou d’un chef militaire. Elle est le fruit d’un travail intellectuel collectif conduit depuis plus de vingt ans par plusieurs générations d’officiers généraux qui, à travers leurs responsabilités opérationnelles, leurs commandements et leurs publications, ont progressivement renouvelé la pensée stratégique navale française. L’ouvrage de l’amiral Nicolas Vaujour constitue aujourd’hui l’une des expressions les plus abouties de cette dynamique, sans en constituer pour autant le point de départ mais s’inscrivant bien dans une forte continuité.

Afin de comprendre la portée de cette évolution doctrinale, il convient d’examiner successivement les transformations de l’environnement stratégique maritime mondial, la manière dont la tradition française de pensée navale s’est renouvelée depuis le début du XXIe siècle, puis les caractéristiques qui distinguent aujourd’hui cette réflexion des principales écoles stratégiques occidentales.

A. Le retour de la mer au cœur de la compétition stratégique mondiale

Pendant une courte période, correspondant approximativement à la décennie qui suit la disparition de l’Union soviétique, la mer a semblé perdre une partie de sa centralité dans la pensée stratégique internationale. La fin de la confrontation bipolaire, la domination navale incontestée des États-Unis et la priorité accordée aux opérations terrestres de stabilisation après les attentats du 11 septembre 2001 ont progressivement déplacé l’attention des grandes puissances vers les théâtres continentaux. Les grandes marines occidentales demeuraient capables de conduire des opérations de haute intensité, mais leur emploi se concentrait davantage sur la projection de forces, la surveillance maritime, la lutte contre la piraterie ou les opérations expéditionnaires que sur la perspective d’un affrontement naval majeur entre puissances comparables.[7]

Cette période est désormais révolue. Depuis le début du XXIe siècle, la mer est progressivement redevenue l’un des principaux espaces de compétition stratégique mondiale. Le développement économique et militaire de la Chine, la modernisation accélérée des capacités navales russes, les tensions autour des principaux détroits, la contestation de certaines zones maritimes et la vulnérabilité croissante des infrastructures sous-marines ont profondément modifié l’environnement stratégique international.[8] Les océans ne constituent plus seulement des voies de circulation indispensables au commerce mondial ; ils sont redevenus des espaces de souveraineté, de confrontation et de démonstration de puissance.

La montée en puissance navale chinoise constitue l’évolution la plus structurante de cette transformation. En quelques décennies, la marine de l’Armée populaire de libération est passée d’une force essentiellement destinée à la défense côtière à une marine capable de conduire des opérations au-delà de ses approches immédiates. Cette évolution répond à une logique globale : protéger les routes commerciales dont dépend l’économie chinoise, sécuriser ses approvisionnements énergétiques et disposer d’un instrument militaire correspondant à son ambition de puissance mondiale. Le développement des porte-avions, des sous-marins nucléaires, des bâtiments amphibies, des missiles antinavires longue portée et des capacités spatiales et cyber traduit une conception intégrée de la puissance maritime, combinant contrôle des espaces proches et capacité d’action lointaine.

Cette transformation chinoise a profondément modifié les équilibres stratégiques de l’Indo-Pacifique. La mer de Chine méridionale, le détroit de Taïwan, les approches de l’océan Indien et les grandes routes énergétiques sont devenus des espaces majeurs de compétition. La stratégie maritime chinoise ne se limite d’ailleurs pas à la seule marine de guerre : elle associe les forces navales, les garde-côtes, les milices maritimes, les infrastructures portuaires et les instruments économiques liés aux nouvelles routes de la soie maritimes. La mer apparaît ainsi comme un espace où se combinent puissance militaire, influence économique et affirmation de souveraineté.

Le retour de la Russie sur les mers obéit à une logique différente mais confirme cette évolution générale. Malgré les difficultés révélées par la guerre en Ukraine, Moscou conserve des capacités sous-marines importantes, notamment nucléaires, ainsi qu’une culture stratégique fondée sur la dissuasion, la protection des approches nationales et la présence dans les espaces considérés comme prioritaires, de l’Arctique à la Méditerranée.[9] La guerre en mer Noire a toutefois apporté un enseignement majeur : même les grandes unités navales modernes demeurent vulnérables face à la combinaison du renseignement en temps réel, des missiles antinavires et des systèmes autonomes. La destruction du croiseur Moskva, navire amiral de la flotte russe de la mer Noire, le 14 avril 2022 après une attaque ukrainienne utilisant des missiles Neptune, a constitué un événement symbolique rappelant que la supériorité navale ne peut plus être dissociée de la capacité à survivre dans un environnement saturé de menaces.[10]

Les événements récents en mer Rouge et autour du détroit d’Ormuz ont confirmé cette nouvelle réalité. Des acteurs disposant de moyens militaires limités ont démontré leur capacité à perturber des flux maritimes essentiels grâce à l’emploi combiné de drones aériens, de missiles et de systèmes navals autonomes. Ces épisodes rappellent que la maîtrise des mers ne signifie plus nécessairement une domination permanente et exclusive d’un espace maritime, mais la capacité à conserver une liberté d’action suffisante dans un environnement contesté.

Cette évolution concerne également les dimensions moins visibles de la puissance maritime. Les câbles sous-marins assurant l’essentiel des communications numériques internationales, les infrastructures énergétiques offshore, les ressources des grands fonds et les capacités spatiales indispensables aux opérations militaires constituent désormais des enjeux stratégiques majeurs. La mer du XXIe siècle dépasse ainsi largement la surface des océans : elle devient un espace multidimensionnel associant guerre navale classique, opérations sous-marines, protection des fonds marins, cyberdéfense et exploitation des données.[11]

Cette transformation conduit à repenser les critères traditionnels d’évaluation de la puissance navale. Le nombre de bâtiments ou le seul tonnage disponible ne suffisent plus à mesurer l’efficacité d’une marine moderne. Les forces navales doivent désormais articuler grandes plateformes de combat, systèmes autonomes, capacités de renseignement, guerre électronique et infrastructures de soutien. La question stratégique n’est donc plus seulement celle du contrôle de la mer (sea control), mais celle de la capacité à agir durablement dans un environnement maritime devenu plus transparent, plus contesté et plus complexe.[12]

C’est dans ce contexte que s’inscrit la réflexion stratégique navale française contemporaine. La France ne peut demeurer à l’écart de cette évolution : ses territoires ultramarins, son domaine maritime exceptionnel, ses intérêts économiques, son statut nucléaire et ses responsabilités internationales lui imposent de disposer d’une capacité autonome d’appréciation et d’action. Le renouvellement doctrinal engagé depuis le début du XXIe siècle par plusieurs générations d’officiers généraux de la Marine nationale répond précisément à cette nécessité : adapter une tradition maritime ancienne aux nouvelles conditions de la compétition stratégique mondiale.[13]

B. Une tradition stratégique en perpétuel renouvellement : de Richelieu à l’amiral Vaujour

La pensée stratégique navale française possède une caractéristique singulière : elle associe une remarquable continuité historique à une capacité permanente d’adaptation. Contrairement à une conception qui réduirait la puissance maritime au seul volume des flottes disponibles, la tradition française considère depuis plusieurs siècles que la Marine constitue un instrument global de souveraineté, reposant sur l’articulation entre volonté politique, organisation administrative, capacité industrielle, innovation technique et réflexion doctrinale. La pensée navale française n’est donc pas seulement l’affaire des marins ; elle exprime une conception plus large de la puissance de l’État.

Cette approche trouve son origine dans la politique menée par le cardinal de Richelieu au XVIIe siècle. Nommé en 1626 Grand Maître, Chef et Surintendant général de la Navigation et du Commerce de France, Richelieu ne fut pas un marin au sens professionnel du terme. Mais il fut le véritable fondateur politique et le stratège d’une Marine permanente placée au service des ambitions de l’État, alors personnifié par le Roi de France.[14] Son intuition fondamentale demeure d’une grande modernité : une puissance continentale ne peut défendre durablement ses intérêts sans disposer d’une capacité maritime autonome. Cette conception fut prolongée par Colbert et son fils Seignelay, qui développèrent les arsenaux, réorganisèrent l’administration navale et mirent en place une politique industrielle de long terme associant construction navale, infrastructures, formation des officiers et gestion des ressources stratégiques.[15]

La pensée navale française s’est ensuite enrichie par l’expérience des grands commandements maritimes du règne de Louis XIV. L’amiral de Tourville incarne cette période où la Marine royale acquiert une véritable culture opérationnelle, fondée sur la maîtrise tactique, la discipline des escadres et la recherche d’une liberté d’action sur les mers.[16] Quelques décennies plus tard, l’amiral de Suffren démontra, dans l’océan Indien pendant la guerre d’indépendance américaine, la capacité française à conduire une stratégie maritime mondiale et à contester la domination britannique sur des théâtres éloignés.[17]

La fin du XVIIIe siècle voit apparaître une réflexion plus explicitement théorique sur l’organisation et les finalités de la puissance navale. Le comte de Kersaint  – méconnu au XXIe siècle – appartient à cette génération de marins qui ne se contentent plus d’exercer un commandement opérationnel, mais réfléchissent aux conditions politiques, industrielles et techniques de la puissance maritime. Ses écrits et ses interventions publiques témoignent d’une conception moderne de la Marine comme système global associant la qualité des bâtiments, l’organisation des arsenaux, l’attention portée aux équipages, la formation des hommes et l’adaptation des bâtiments  – vaisseaux, frégates, corvettes – aux évolutions technologiques.[18] Cette démarche annonce déjà une caractéristique essentielle de la pensée navale contemporaine : la conviction que la supériorité maritime dépend moins d’un avantage ponctuel que de la cohérence durable d’une véritable chaîne de valeur, d’un ensemble institutionnel, industriel et doctrinal.

Le XIXe siècle constitue ensuite une période de profonde transformation, probablement comparable par son ampleur aux mutations navales actuelles. La vapeur, l’hélice, le blindage, l’artillerie moderne, puis le sous-marin et la torpille bouleversent les conceptions héritées de la marine à voile. Ces ruptures techniques stimulent une intense réflexion stratégique portée par des officiers et ingénieurs qui deviennent également des acteurs du débat public. L’amiral Edmond Pâris, l’inspecteur général du génie maritime Dupuy de Lôme, l’amiral Jurien de La Gravière ou encore l’amiral Chasseloup-Laubat participent à cette réflexion sur la modernisation navale, tandis que l’amiral Aube développe à la fin du siècle la doctrine de la « Jeune École », favorable à l’emploi de bâtiments rapides, de torpilleurs et d’une stratégie de déni de puissance face aux grandes flottes de ligne.[19]

Au-delà des controverses doctrinales, cette période présente un intérêt particulier pour le XXIe siècle. Les débats du XIXe siècle opposant grandes unités et moyens plus légers, cuirassés et torpilleurs, concentration et dispersion des forces trouvent aujourd’hui un écho dans les interrogations contemporaines sur l’équilibre entre grands bâtiments de combat, systèmes autonomes, drones et capacités distribuées. Chaque révolution technologique oblige ainsi la pensée navale à réexaminer les conditions de la supériorité maritime.

La Première Guerre mondiale puis l’entre-deux-guerres conduisent à une nouvelle phase de synthèse doctrinale avec l’amiral Raoul Castex, grand adversaire des théories anglosaxonnes de Mahan ou Corbett. Celui-ci constitue probablement le plus grand théoricien naval français du XXe siècle. Dans ses Théories stratégiques, publiées entre 1929 et 1939, il développe une réflexion originale sur les rapports entre stratégie maritime et stratégie générale, en insistant sur la nécessité d’adapter l’emploi des forces navales aux réalités géographiques, économiques et politiques.[20]Dans le sillage en droite ligne de Richelieu, Castex ne conçoit pas la Marine comme une force autonome isolée, mais comme un instrument intégré à la politique générale de puissance de l’État. Cette approche explique l’influence durable de sa pensée jusqu’aux officiers généraux contemporains, dont Nicolas Vaujour est le très digne représentant.

Après 1945, la révolution nucléaire transforme profondément la place de la Marine française. Sous l’impulsion du général de Gaulle, puis des responsables militaires chargés de mettre en œuvre la dissuasion nationale, la Marine devient l’un des piliers essentiels de l’autonomie stratégique française avec la création de la Force océanique stratégique (FOST) en 1972.[21] Cette évolution introduit une nouvelle dimension dans la pensée navale française : la permanence de la capacité de frappe nucléaire devient indissociable de la maîtrise des océans, du renseignement sous-marin et de l’excellence industrielle.

Depuis le début du XXIe siècle, cette tradition connaît un nouveau renouvellement sous l’impulsion de plusieurs chefs d’état-major de la Marine qui ont accompagné le retour des rivalités de puissance et l’évolution des formes de conflictualité. Les amiraux Bernard Rogel, Christophe Prazuck, Pierre Vandier puis Nicolas Vaujour ont chacun contribué, par leurs responsabilités et leurs publications, à adapter la pensée navale française aux enjeux contemporains : opérations interarmées, Indo-Pacifique, guerre hybride, espace maritime mondial, grands fonds, cyberespace et systèmes autonomes.[22]

Ainsi comprise, la pensée stratégique navale française apparaît moins comme une doctrine figée que comme une tradition intellectuelle en mouvement. De Richelieu à Vaujour, chaque génération a dû répondre à une même interrogation : comment permettre à la France, puissance maritime mondiale par ses intérêts mais limitée par ses ressources, de préserver sa liberté d’action dans un environnement international dominé par des compétiteurs plus puissants ? La réponse française repose depuis quatre siècles sur une même conviction : la puissance navale n’est effective que lorsqu’elle associe une vision politique, une capacité industrielle, une excellence technologique et une pensée stratégique capable d’anticiper les transformations du monde maritime.

Encadré n° 1
1626-2026 : quatre siècles de Marine française, une continuité stratégique exceptionnelle

Le quatre-centième anniversaire de la Marine française constitue moins une célébration institutionnelle qu’une occasion de mesurer une continuité historique rare. Peu d’institutions militaires européennes peuvent revendiquer une telle profondeur temporelle, au cours de laquelle les formes de la puissance maritime ont profondément changé sans que disparaisse l’idée fondamentale d’une Marine comme instrument de souveraineté.

Avec Richelieu, la France comprend au XVIIe siècle que la maîtrise des espaces maritimes est une condition de son rang international. Avec Colbert, cette intuition devient une véritable politique d’État : la construction navale, les arsenaux, les ressources forestières, le commerce maritime et la formation des officiers sont intégrés dans une stratégie cohérente de puissance.

Cette ambition connaît ensuite plusieurs transformations successives. La Marine royale de Louis XIV développe une véritable doctrine de combat en ligne avec Tourville ; la reconstruction entreprise au XVIIIe siècle permet à la France de redevenir une grande puissance navale lors de la guerre d’Indépendance américaine ; le XIXe siècle voit la Marine entrer dans l’âge industriel grâce à la vapeur, au blindage et aux progrès scientifiques ; le XXe siècle transforme enfin la flotte française avec la propulsion nucléaire et la dissuasion océanique.

Cette continuité ne signifie pas immobilisme. La Marine française a constamment dû adapter ses moyens à des ruptures technologiques et géopolitiques successives. Aujourd’hui encore, elle demeure fondée sur un modèle complet associant capacité aéronavale, force sous-marine stratégique, bâtiments de surface de premier rang, présence mondiale grâce aux territoires ultramarins et autonomie industrielle.

L’histoire longue de la Marine française révèle ainsi une constante : la puissance maritime n’est jamais seulement une question de bâtiments ou d’armements. Elle est le résultat d’une interaction permanente entre stratégie politique, innovation scientifique, industrie nationale et capacité opérationnelle.

C’est cette tradition de l’État stratège maritime qui constitue le cadre historique dans lequel s’inscrit aujourd’hui la pensée de l’amiral Nicolas Vaujour. Voir en annexe 2 les principales personnalités de la pensée stratégique navale française entre 1626 et 2026.

C. Une doctrine originale parmi les grandes écoles stratégiques occidentales

La renaissance contemporaine d’une pensée stratégique navale française ne peut être comprise sans la replacer dans le contexte plus large des différentes cultures maritimes occidentales. Si toutes les grandes marines partagent désormais des préoccupations communes — retour de la haute intensité, protection des flux maritimes, guerre sous-marine, systèmes autonomes, cyberespace et maîtrise des grands fonds — leurs réponses demeurent profondément influencées par leur histoire, leur géographie, leurs intérêts nationaux et leur conception de la puissance.

L’existence de plusieurs « écoles » navales ne signifie évidemment pas que chaque marine développe une doctrine totalement autonome. Les échanges intellectuels, les opérations communes et l’appartenance à des alliances structurantes, notamment l’OTAN, ont conduit à une convergence croissante des concepts. Toutefois, derrière ce langage stratégique commun subsistent des différences profondes dans la manière de concevoir la puissance maritime.

1. Le modèle américain : la maîtrise globale des mers comme instrument de puissance. Les États-Unis constituent la référence dominante de la pensée navale contemporaine. Héritière des travaux de l’amiral Alfred Thayer Mahan, pour qui la puissance maritime (sea power) repose sur la capacité à contrôler les grandes routes océaniques, à protéger les échanges commerciaux et à disposer d’une flotte capable d’imposer sa volonté sur les théâtres décisifs, la stratégie navale américaine demeure orientée vers une ambition mondiale : garantir la liberté d’action des États-Unis et de leurs alliés sur l’ensemble des espaces maritimes.[23]

Cette prééminence ne repose toutefois pas uniquement sur une supériorité matérielle sans équivalent ; elle s’appuie également sur une tradition doctrinale particulièrement riche. Avec The Influence of Sea Power upon History (1890), Mahan établit un lien durable entre maîtrise des mers, puissance économique, commerce international, flotte de combat et influence géopolitique, exerçant une influence déterminante sur la stratégie navale américaine durant tout le XXᵉ siècle. Cette pensée a ensuite été enrichie par plusieurs générations d’officiers de marine américains. L’amiral Chester W. Nimitz, artisan de la victoire américaine dans le Pacifique, développa une approche opérationnelle de l’U.S. Navy fondée sur la maîtrise des espaces océaniques, le renseignement et l’intégration interarmées. L’amiral Hyman G. Rickover transforma durablement les capacités de la flotte grâce au développement de la propulsion nucléaire navale, tandis que l’amiral James Stavridis renouvela la réflexion sur la puissance maritime à l’ère de la mondialisation, des alliances et des nouveaux espaces de conflictualité.[24]

Cette tradition mahanienne a cependant été nuancée par d’autres écoles de pensée, notamment celle de Julian Corbett, qui considérait que l’objectif d’une marine n’était pas la possession permanente de la mer, mais l’obtention d’une supériorité maritime suffisante pour atteindre les objectifs politiques et militaires fixés par l’État. Pour sa part, Raoul Castex reconnaît pleinement l’apport fondateur de Mahan et de Corbett ; mais il en souligne les limites à l’ère de la guerre industrielle, aérienne et interarmées. Là où Mahan privilégiait la maîtrise des mers et où Corbett l’intégrait déjà à la stratégie politique de l’État, Castex élargit encore cette perspective en faisant de la stratégie maritime l’une des composantes typiquement gaullienne d’une stratégie générale associant les dimensions terrestres, aériennes, économiques, industrielles et diplomatiques de la puissance.

L’opposition entre maîtrise globale des océans et contrôle temporaire ou localisé des espaces maritimes demeure ainsi l’un des fondements de la réflexion stratégique américaine contemporaine.[25]

Depuis la Seconde Guerre mondiale, cette doctrine s’est traduite par la constitution d’un dispositif naval sans équivalent, associant groupes aéronavals, sous-marins nucléaires d’attaque et lanceurs d’engins, aviation embarquée, réseaux mondiaux de renseignement, capacités spatiales et cybernétiques, ainsi qu’un maillage exceptionnel de bases et de points d’appui répartis sur l’ensemble du globe. Cette architecture reflète la situation singulière d’une puissance disposant simultanément d’intérêts planétaires, d’un vaste réseau d’alliances et d’une base industrielle et technologique capable de soutenir un effort naval de très longue durée.[26]

L’accélération de la montée en puissance de la Chine conduit néanmoins l’U.S. Navy à faire évoluer ses concepts d’emploi. Les doctrines de Distributed Maritime Operations (DMO), de Distributed Lethality ou encore les opérations multi-domaines (Multi-Domain Operations) traduisent la nécessité d’adapter la flotte à un environnement caractérisé par la prolifération des missiles de longue portée, des systèmes de déni d’accès (A2/AD), des moyens spatiaux, des drones et de l’intelligence artificielle. Sans remettre en cause le rôle central des groupes aéronavals, cette évolution privilégie une plus grande dispersion des plateformes, une meilleure résilience des forces et une intégration toujours plus poussée entre bâtiments habités, systèmes autonomes et capacités spatiales, cybernétiques et informationnelles.[27]

Le modèle américain demeure ainsi le plus abouti et le plus influent au monde. Il constitue néanmoins l’expression d’une situation stratégique exceptionnelle, propre à une puissance maritime globale disposant de ressources financières, industrielles, technologiques et militaires qui, à ce jour, ne trouvent d’équivalent dans aucun autre État.

2. Le modèle britannique : une tradition maritime confrontée à la réduction des moyens. Le Royaume-Uni occupe une place particulière dans l’histoire de la stratégie navale. Pendant plus de deux siècles, la Royal Navy constitua l’instrument principal de la puissance britannique, assurant à la fois la protection des communications maritimes, la sécurité de l’Empire et la liberté du commerce mondial. Cet héritage continue de façonner la culture stratégique britannique, qui demeure attachée au maintien d’une dissuasion nucléaire océanique, d’une capacité aéronavale crédible et d’une présence permanente sur les principales routes maritimes internationales.[28]

Cette tradition s’appuie également sur une école doctrinale de premier plan. Avec Some Principles of Maritime Strategy (1911), Julian S. Corbett développa une conception de la puissance navale sensiblement différente de celle de Mahan. Plutôt que de rechercher systématiquement la bataille décisive ou la destruction de la flotte adverse, Corbett insistait sur la dimension politique de la stratégie maritime, sur la maîtrise des communications maritimes et sur la recherche d’un contrôle relatif de la mer, adapté aux objectifs poursuivis par l’État. Cette approche a durablement influencé la Royal Navy, notamment dans sa conception des opérations combinées, des expéditions outre-mer et de l’emploi gradué de la force navale.[29]

Au cours du XXᵉ siècle, cette culture stratégique fut illustrée par plusieurs officiers généraux, parmi lesquels l’amiral Sir Caspar John, Premier Sea Lord de 1960 à 1963, ou encore l’amiral Sir John « Sandy » Woodward, commandant de la Task Force britannique lors de la guerre des Malouines en 1982. Tous deux incarnent une tradition navale fondée sur la capacité d’adaptation, la maîtrise des opérations interarmées et l’exploitation optimale de moyens souvent limités au regard des ambitions stratégiques du Royaume-Uni.[30]

Depuis la fin de la guerre froide, la Royal Navy connaît toutefois une réduction progressive de son format. Cette évolution résulte moins d’un affaiblissement de son savoir-faire opérationnel ou industriel que d’arbitrages budgétaires successifs visant à concilier des objectifs devenus difficiles à financer simultanément : maintien d’une force de dissuasion nucléaire indépendante, renouvellement des sous-marins stratégiques, reconstitution d’une capacité aéronavale, engagements expéditionnaires et présence permanente sur plusieurs théâtres d’opérations. Certains choix idéologiques, très politiques, ont sans doute également pesé contre l’équipement de la Royal Navy par des gouvernements britanniques dits « progressistes ».[31]

La mise en service des deux porte-avions de la classe Queen Elizabeth, le renouvellement de la composante océanique de la dissuasion avec le programme Dreadnought et la participation active du Royaume-Uni aux dispositifs de l’OTAN témoignent néanmoins du maintien d’une ambition maritime élevée. Celle-ci repose désormais largement sur une interopérabilité étroite avec les États-Unis, renforcée par le partenariat AUKUS et par une coopération industrielle, technologique et opérationnelle sans précédent entre Washington, Londres et Canberra.[32]

Le modèle britannique illustre ainsi l’évolution des grandes puissances maritimes occidentales : la permanence d’une culture stratégique de très haut niveau ne suffit plus à garantir une autonomie navale complète lorsque les contraintes financières, industrielles et technologiques imposent une mutualisation croissante des capacités au sein d’alliances durables.

3. Les puissances navales européennes : des ambitions différenciées. À l’échelle européenne, les situations nationales demeurent beaucoup plus contrastées. L’Allemagne possède une histoire maritime importante, mais elle n’a pas développé au XXe siècle une école stratégique navale comparable à celles des États-Unis, du Royaume-Uni ou de la France.

L’amiral Alfred von Tirpitz demeure naturellement la grande figure historique de la pensée navale allemande. Sa conception de la Risikoflotte (litt. « flotte de risque »), destinée à contester la domination britannique avant 1914, constitue l’une des grandes doctrines navales du début du XXe siècle.[33] Toutefois, après 1945, la Bundesmarine puis la Deutsche Marine ont été conçues principalement dans une logique de défense collective occidentale, de contrôle régional et de contribution aux missions de l’OTAN.

Des officiers tels que les amiraux Joachim Rühle, Rainer Brinkmann ou Andreas Krause ont contribué au renouvellement de la réflexion allemande sur la sécurité maritime, les missions de la Deutsche Marine et l’intégration navale européenne.[34] Cette production doctrinale demeure toutefois principalement orientée vers les problématiques de défense collective, de sécurité régionale et d’action au sein de l’OTAN ; elle n’a pas encore donné naissance à une véritable école océanique comparable aux traditions britannique, américaine ou française. Cette différence explique que Berlin soit davantage un partenaire industriel potentiel qu’un véritable centre autonome de pensée stratégique maritime, si toutefois les deux pays arrivent à trouver à nouveau un consensus politique équilibré. Cela semble très loin d’être le cas actuellement avec une volonté allemande hégémonique sur les institutions européennes et le continent mais aussi avec un déséquilibre croissant dans les dépenses de défense respectives en faveur de l’Allemagne plus maîtrisée dans son endettement national et ses dépenses publiques depuis dix ans.[35]

L’Italie constitue un cas particulièrement intéressant, car elle représente probablement le partenaire européen dont la culture maritime présente le plus de proximité avec la France. Sa pensée navale est moins théorisée que celle des États-Unis ou du Royaume-Uni, mais elle repose sur une forte expérience opérationnelle méditerranéenne et sur une tradition d’innovation technique.

L’amiral Giuseppe Fioravanzo, historien et théoricien naval majeur du XXe siècle, a joué un rôle important dans l’analyse de la stratégie maritime italienne, notamment dans son étude de la puissance navale et des opérations méditerranéennes.[36] Plus récemment, l’amiral Giuseppe De Giorgi, chef d’état-major de la Marina Militare entre 2013 et 2016, a défendu une conception polyvalente de la puissance navale, associant présence maritime, projection, amphibie et coopération industrielle.[37]

La stratégie navale italienne contemporaine s’appuie ainsi sur une combinaison originale, avec une longue expérience de navigation et de maîtrise des pratiques navales souvent méconnue en France : culture méditerranéenne, industrie navale performante et intégration étroite dans le dispositif américain de sécurité maritime. C’est peut-être ce dernier point qui soulève question dans le contexte européen. 

D’autres puissances maritimes européennes possèdent également des compétences spécifiques. Les Pays-Bas disposent d’une tradition navale ancienne et d’une expertise reconnue dans certains domaines spécialisés. La Suède et la Norvège ont développé des capacités adaptées aux environnements nordiques, notamment dans les domaines sous-marins, de la guerre des mines et des systèmes innovants. Ces pays peuvent donc constituer des partenaires pertinents dans des coopérations ciblées, à condition que celles-ci reposent sur une véritable complémentarité industrielle et stratégique.

4. La singularité française : une puissance maritime d’équilibre. La France occupe une position singulière parmi les grandes puissances maritimes contemporaines. Elle ne dispose ni des ressources financières ni des ambitions planétaires des États-Unis ; elle n’est plus la puissance impériale qu’a longtemps incarnée le Royaume-Uni ; mais elle ne saurait davantage être assimilée à une simple marine régionale. Sa spécificité réside dans une combinaison rare de facteurs stratégiques : le deuxième domaine maritime mondial grâce à ses territoires ultramarins, une présence permanente sur tous les océans, un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies, une force océanique stratégique assurant la composante maritime de la dissuasion nucléaire, une base industrielle et technologique souveraine couvrant l’ensemble des grands systèmes navals et une volonté constante de préserver son autonomie stratégique.[38]

Cette singularité s’enracine dans une tradition intellectuelle ancienne, qui associe étroitement réflexion politique, stratégie navale et organisation de l’État. De Richelieu et Colbert jusqu’aux grands officiers de l’Ancien Régime, la France a progressivement élaboré une conception originale de la puissance maritime, fondée moins sur la recherche d’une domination absolue des mers que sur la capacité de garantir les intérêts nationaux, la liberté des communications et l’indépendance de la décision politique. Les figures de Tourville, Suffren et Kersaint illustrent cette première génération de marins qui furent à la fois chefs militaires, réformateurs et penseurs de l’action navale.[39]

Au XXᵉ siècle, cette tradition trouve son expression doctrinale la plus aboutie avec l’amiral Raoul Castex, qui occupe une place centrale. Ses Théories stratégiques constituent sans doute la contribution française majeure à la pensée stratégique moderne en intégrant les dimensions maritime, terrestre, aérienne, économique et politique dans une conception globale de la puissance de l’État. Après la Seconde Guerre mondiale, cette réflexion est prolongée par le général de Gaulle, dont la doctrine d’indépendance nationale conduit à la création de la force de dissuasion nucléaire océanique, avant d’être enrichie par plusieurs générations d’officiers généraux chargés de son développement et de sa mise en œuvre.[40]

Depuis le début du XXIᵉ siècle, cette école de pensée connaît un nouvel essor sous l’impulsion des amiraux Bernard Rogel, Christophe Prazuck, Pierre Vandier et Nicolas Vaujour, chefs d’état-major de la Marine (CEMM) successifs. Leurs travaux témoignent d’une remarquable continuité doctrinale tout en intégrant les profondes transformations de l’environnement stratégique. Bernard Rogel a mis en évidence le retour de la puissance maritime dans un contexte de mondialisation des échanges ; Christophe Prazuck a souligné les conséquences de l’extension des espaces de conflictualité ; Pierre Vandier a développé une réflexion approfondie sur le retour de la haute intensité, la contestation des espaces communs et la préparation des forces navales à un affrontement entre puissances ; Nicolas Vaujour s’inscrit dans cette continuité en analysant les nouvelles formes de conflictualité maritime, l’accélération des innovations technologiques et les conditions du maintien de la supériorité opérationnelle française.[41]

Cette continuité doctrinale explique l’originalité de la stratégie navale française. À la différence des approches hégémoniques fondées sur la maîtrise permanente des océans, la France recherche avant tout la capacité de préserver une liberté d’action autonome dans les espaces maritimes où sont engagés ses intérêts vitaux. Cette conception privilégie l’équilibre entre présence mondiale et concentration des moyens, entre haute intensité et gestion des crises, entre autonomie nationale et coopération avec des partenaires partageant des intérêts stratégiques convergents.

La doctrine française associe ainsi la permanence de la dissuasion nucléaire, une capacité d’intervention mondiale, une industrie navale souveraine et une politique de coopérations choisies, notamment avec plusieurs partenaires européens disposant d’une solide culture maritime, tels que l’Italie, les Pays-Bas ou la Suède. L’objectif n’est pas la recherche d’une suprématie navale comparable à celle des États-Unis, mais la préservation d’une capacité indépendante de décision, d’action et d’influence conforme au rang international de la France.[42]

C’est dans cette tradition intellectuelle et stratégique que s’inscrit aujourd’hui la réflexion de l’amiral Nicolas Vaujour. Son apport ne réside pas dans une rupture doctrinale, mais dans l’actualisation d’une constante de la pensée navale française : adapter les instruments de la puissance maritime aux mutations géopolitiques, technologiques et opérationnelles tout en préservant la souveraineté nationale, la liberté d’appréciation et l’autonomie de décision. On tient à souligner cette idée caractéristique aujourd’hui de cette école française, probablement mûrie à partir de la pensée de l’amiral allemand Alfred von Tirpitz avant 1914 : une marine n’est jamais seulement une flotte ; elle est le produit d’un État, d’une économie, d’une industrie et d’une culture stratégique.[43]

Encadré n° 2
Armand-Guy de Kersaint (1742-1793) : précurseur méconnu de stratégie navale à la veille de la Révolution

L’histoire de la pensée stratégique navale française ne commence pas avec les grands théoriciens du XXe siècle. Bien avant l’amiral Castex, un officier de marine avait déjà compris que la puissance maritime ne pouvait être réduite à la seule confrontation des escadres. Elle reposait sur une combinaison plus large associant la maîtrise opérationnelle, l’organisation administrative, la capacité industrielle, la formation scientifique et la volonté politique.

Armand-Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint, appartient à cette génération exceptionnelle de marins qui ont porté la Marine française à ses sommets. Et il a cherché à penser la Marine dans sa globalité. Officier expérimenté de la guerre navale du XVIIIe siècle, loué par ses chefs successifs aux noms les plus prestigieux, il participe aux opérations de la guerre d’Indépendance américaine et commande notamment la frégate Iphigénie, avec laquelle il s’illustre dans les combats de l’Atlantique et des Caraïbes. Mais son importance historique dépasse largement ses seuls succès et audaces militaires.

Kersaint comprend que la supériorité navale dépend d’abord d’une organisation nationale cohérente. À travers ses réflexions et ses engagements politiques, il défend une Marine capable d’intégrer les progrès scientifiques, de moderniser ses arsenaux, de démultiplier ses moyens. Humains (il invente l’inscription maritime) et d’adapter ses moyens aux transformations techniques de son époque. Il perçoit notamment que l’avenir de la puissance maritime dépendra moins de la seule accumulation de bâtiments que de la capacité d’un État à mobiliser durablement ses ressources humaines, industrielles et scientifiques.

Cette conception annonce, avec plus d’un siècle d’avance, les analyses modernes sur la base industrielle et technologique de défense. Kersaint apparaît ainsi comme l’un des premiers représentants français d’une pensée maritime globale, dans laquelle la Marine constitue non seulement une force militaire, mais aussi un instrument d’innovation et de souveraineté.

À ce titre, en qualité de capitaine de vaisseau et chef de division sous la monarchie et l’un des premiers vice-amiraux de la 1ère République, il personnifie un lien intellectuel particulièrement fécond entre la Marine royale du XVIIIe siècle, les ingénieurs navals du XIXe siècle et même les théoriciens contemporains de la puissance maritime.

D. La montée en puissance des marines des États émergents : vers une multipolarisation de la puissance navale

Au-delà des grandes traditions navales occidentales, les deux premières décennies du XXIᵉ siècle sont marquées par l’affirmation rapide de plusieurs puissances maritimes émergentes. Sans prétendre rivaliser à court terme avec la marine américaine, des États comme la Chine, l’Inde, la Turquie, la Corée du Sud, le Brésil, Singapour, l’Indonésie ou encore les Émirats arabes unis investissent massivement dans leurs capacités navales afin de protéger leurs intérêts économiques, sécuriser leurs voies d’approvisionnement, renforcer leur influence régionale et soutenir une industrie de défense de plus en plus compétitive.[44]

Cette évolution traduit une transformation profonde de la géographie de la puissance maritime. Longtemps concentrée autour de quelques grandes marines occidentales, la maîtrise des espaces maritimes devient désormais un objectif partagé par de nombreux États dont la croissance économique dépend étroitement du commerce international, de la sécurité des câbles sous-marins, des ressources énergétiques offshore et de la protection de vastes zones économiques exclusives. Les programmes de sous-marins, de frégates polyvalentes, de bâtiments amphibies, de porte-aéronefs légers, de drones navals et de systèmes autonomes connaissent ainsi une accélération sans précédent, soutenue par le développement d’industries navales nationales de plus en plus performantes.[45]

L’Inde illustre cette dynamique par la mise en œuvre de sa doctrine Security and Growth for All in the Region( SAGAR), le développement de porte-avions nationaux, d’une force océanique de dissuasion et d’une présence croissante dans l’océan Indien. La Turquie affirme quant à elle une stratégie de « Patrie bleue » (Mavi Vatan), combinant modernisation de sa flotte, essor de son industrie navale et affirmation de ses intérêts en Méditerranée orientale, en mer Noire et jusqu’à la Corne de l’Afrique. La Corée du Sud poursuit l’ambition de disposer d’une Blue Water Navy capable de protéger ses lignes de communication maritimes et de soutenir son statut de puissance technologique mondiale. Le Brésil développe, autour de son concept d’« Amazonie bleue », une politique navale tournée vers la protection de son immense domaine maritime, de ses ressources énergétiques offshore et de l’Atlantique Sud.³[46]

Ces trajectoires demeurent naturellement différentes par leurs moyens, leurs ambitions et leur environnement stratégique. Elles présentent néanmoins un point commun essentiel : la puissance navale n’est plus exclusivement perçue comme un instrument militaire, mais comme un levier de souveraineté, de compétitivité industrielle, de sécurité économique et d’influence diplomatique. Cette évolution contribue à une véritable multipolarisation des espaces maritimes, dans laquelle les puissances régionales jouent un rôle croissant aux côtés des marines historiques.

Cette recomposition confirme que la maîtrise de la mer retrouve une place centrale dans les rapports de puissance. Si les États-Unis conservent une supériorité globale incontestée, la multiplication des marines de haute mer, l’essor des technologies autonomes, la protection des infrastructures critiques et la compétition pour les espaces maritimes conduisent à un environnement stratégique beaucoup plus complexe qu’au lendemain de la guerre froide. C’est dans ce contexte de diffusion de la puissance navale que s’inscrit aujourd’hui la réflexion française sur l’adaptation de la Marine nationale aux conflits du XXIᵉ siècle.

La Chine occupe une place singulière dans cette recomposition maritime. En moins de trois décennies, la Marine de l’Armée populaire de libération (People’s Liberation Army Navy ou PLAN) est passée d’une flotte essentiellement côtière à une véritable marine de haute mer (Blue Water Navy), dont les capacités rivalisent désormais avec celles des principales marines occidentales. Cette montée en puissance s’est traduite par un effort industriel exceptionnel : développement de trois porte-avions, construction accélérée de destroyers de nouvelle génération, de frégates polyvalentes, de sous-marins nucléaires d’attaque et lanceurs d’engins, de bâtiments amphibies de grande capacité, ainsi que d’une flotte logistique permettant des déploiements lointains. Cette expansion navale s’inscrit dans une stratégie globale visant à sécuriser les voies d’approvisionnement énergétiques et commerciales de la Chine, à contrôler les principaux espaces maritimes d’Asie orientale et les détroits stratégiques de la première et de la deuxième chaîne d’îles, tout en développant progressivement un réseau de points d’appui logistiques à l’étranger, de Djibouti au Pakistan, du Cambodge aux infrastructures portuaires exploitées dans le cadre des « Nouvelles routes de la soie », voire en Amérique du Sud et dans la Méditerranée. Cette stratégie ne saurait toutefois être assimilée à une simple reproduction du modèle américain. Alors que les États-Unis ont progressivement constitué, depuis la Seconde Guerre mondiale, un réseau mondial de bases permanentes, de commandements intégrés et d’alliances militaires destiné à garantir une capacité d’intervention sur l’ensemble des océans, la Chine privilégie une approche plus progressive et plus pragmatique.[47] Celle-ci repose sur la sécurisation de ses lignes de communication maritimes, le développement de facilités portuaires à usage dual militaire et civil, la conclusion d’accords de soutien logistique et l’intégration des infrastructures des « Nouvelles routes de la soie » dans une stratégie globale de présence maritime. Nicolas Vaujour qualifie la Chine « d’hyperpuissance » dans son chapitre 8, soulignant une « patience stratégique » à une « modernisation galopante ».[48] Comme en matière de stratégie industrielle,[49] Pékin cherche ainsi moins à reproduire le dispositif américain qu’à construire, à son propre rythme, un modèle de puissance navale adapté à ses priorités géopolitiques, fondé sur la protection de ses intérêts économiques mondiaux, la maîtrise de ses approvisionnements stratégiques et l’extension graduelle de sa capacité de projection. Cette montée en puissance traduit moins une logique de domination océanique universelle qu’une volonté de disposer, à terme, d’une marine capable d’assurer la liberté d’action de la Chine sur l’ensemble des espaces maritimes jugés essentiels à sa sécurité et à son développement.[50]

Ainsi, les évolutions contemporaines de la guerre navale ne traduisent pas une rupture avec les fondements historiques de la puissance maritime, mais plutôt une transformation profonde des conditions dans lesquelles celle-ci s’exerce. De Mahan à Corbett, de Castex aux doctrines navales actuelles, un même principe demeure : la maîtrise de la mer constitue moins une fin en soi qu’un moyen de préserver la liberté d’action politique, économique et militaire d’un État. La protection des communications maritimes, la capacité de projeter des forces, la dissuasion et le contrôle des espaces stratégiques restent ainsi au cœur de la puissance navale. Ce qui évolue en revanche, c’est la grammaire opérationnelle de cette puissance. Les conflits en mer Noire et dans les espaces maritimes du Moyen-Orient démontrent que la supériorité navale ne repose plus uniquement sur la concentration de grandes plateformes de combat, mais sur la combinaison de systèmes habités et autonomes, de capacités spatiales, de renseignement en temps réel, de guerre électronique, de missiles longue portée et de réseaux numériques résilients. La guerre navale contemporaine oppose désormais moins des flottes constituées que des architectures de combat intégrées, capables de produire des effets dans plusieurs milieux simultanément. Cette évolution impose une nouvelle synthèse stratégique : conserver les instruments traditionnels de la puissance maritime tout en développant la dispersion, l’agilité, la résilience industrielle et la capacité d’adaptation technologique. La véritable rupture du XXIᵉ siècle ne réside donc pas dans la disparition du navire de guerre, mais dans son insertion au sein d’un système de combat beaucoup plus large, où la supériorité dépend autant de l’innovation, de la production industrielle et de la maîtrise de l’information (y compris digitalisation tous azimuts avec objets multi-connectés) que du nombre ou du tonnage des bâtiments engagés.

II – Nicolas Vaujour et la nouvelle grammaire de la guerre maritime au XXIe siècle

La première partie a permis de montrer que la pensée stratégique navale française s’inscrit dans une tradition ancienne, mais constamment renouvelée par les transformations de l’environnement international, des technologies et des formes de conflictualité. L’enjeu contemporain n’est donc pas de rompre avec cet héritage, mais de déterminer comment une puissance maritime comme la France peut adapter ses instruments d’action à un monde marqué par le retour de la compétition entre États, la diffusion des technologies de rupture et la multiplication des espaces de confrontation.

L’ouvrage de l’amiral Nicolas Vaujour, Les guerres des mers. La Marine française au cœur des nouveaux enjeux du monde, publié en 2026, intervient précisément à ce moment charnière. Il ne constitue pas seulement le témoignage d’un chef militaire quittant ses fonctions de chef d’état-major de la Marine ; il représente l’expression d’une réflexion stratégique développée en continuité, au contact direct des évolutions opérationnelles, industrielles et géopolitiques des dernières années.[51] À travers son analyse des transformations de la guerre maritime, l’amiral Vaujour cherche moins à décrire une Marine idéale qu’à identifier les conditions permettant à la France de conserver sa liberté d’action dans un environnement devenu plus incertain et plus contesté.

La nouveauté de cette réflexion tient d’abord à la transformation même de la notion de guerre navale. Pendant plusieurs siècles, celle-ci a été pensée principalement autour de la confrontation entre flottes organisées, de la maîtrise des grandes routes maritimes et de la capacité à imposer un rapport de force sur les océans. Si ces dimensions demeurent essentielles, elles ne suffisent plus à caractériser les conflits maritimes contemporains. La guerre en mer Noire, les attaques contre les navires commerciaux en mer Rouge, le développement des drones navals et aériens, la vulnérabilité des infrastructures sous-marines ou encore l’importance croissante de la donnée montrent que la compétition maritime s’étend désormais à des espaces multiples, parfois invisibles, où se combinent forces conventionnelles, systèmes autonomes et technologies numériques.

Cette évolution impose une nouvelle conception de la puissance navale. Les grandes unités de combat — porte-avions, bâtiments amphibies, frégates de premier rang, sous-marins nucléaires — demeurent des instruments indispensables de souveraineté et de projection. Mais elles doivent désormais être intégrées dans des architectures plus larges associant renseignement, espace, cyberdéfense, drones, guerre électronique et capacités sous-marines. La question centrale n’est plus seulement celle du nombre de bâtiments disponibles, mais celle de la cohérence globale d’un système maritime capable de détecter, décider, agir et durer dans un environnement fortement contesté.

Cette transformation pose également la question des moyens. Une marine mondiale ne peut exister sans une base industrielle et technologique solide, sans investissements réguliers et sans une organisation permettant de maintenir dans la durée les compétences nécessaires. Comme l’ont montré les grandes périodes de transformation navale depuis Richelieu, la puissance maritime dépend toujours d’une articulation étroite entre volonté politique, industrie, innovation et stratégie. Le débat contemporain sur le format de la Marine française, ses capacités de renouvellement et ses coopérations industrielles européennes s’inscrit donc dans une problématique ancienne : comment concilier ambition maritime et soutenabilité nationale ?

L’analyse de la pensée de Nicolas Vaujour conduit ainsi à dépasser la seule question militaire. Elle renvoie plus largement à la place de la France dans le monde, à sa capacité à exercer une souveraineté autonome et à la manière dont un État peut préserver des marges de décision dans un environnement international dominé par quelques grandes puissances navales. La Marine nationale apparaît alors comme un instrument stratégique global, à la croisée de la défense, de l’industrie, de la diplomatie et de la maîtrise des espaces communs.

Cette seconde partie examinera donc successivement la vision stratégique développée par Nicolas Vaujour face au retour de la haute intensité des conflits, les transformations profondes de la guerre maritime contemporaine et, enfin, les conditions industrielles, budgétaires et partenariales nécessaires pour permettre à la France de conserver une puissance navale cohérente avec ses ambitions.

A. Les guerres des mers selon Nicolas Vaujour : une pensée stratégique face au retour des conflits de haute intensité

L’ouvrage de l’amiral Vaujour intervient dans un moment particulier de l’histoire maritime contemporaine. Après plusieurs décennies marquées par la suprématie navale occidentale, la multiplication des opérations expéditionnaires et la priorité accordée aux conflits terrestres asymétriques, les puissances maritimes sont confrontées au retour d’une question longtemps considérée comme secondaire : celle de la guerre navale de haute intensité entre États disposant de capacités technologiques avancées.

Cette évolution constitue le point de départ de la réflexion développée dans Les guerres des mers. La Marine française au cœur des nouveaux enjeux du monde. L’ancien chef d’état-major de la Marine ne propose pas un simple état des lieux capacitaire ; il cherche à comprendre et expliquer comment la guerre maritime se transforme et quelles conséquences cette transformation implique pour la France.[52] Sa démarche s’inscrit ainsi dans la continuité de la tradition française des marins-penseurs : analyser les évolutions du monde pour adapter l’instrument naval au plus près des nouvelles conditions de la puissance.

1. Le retour du fait naval dans la compétition entre puissances. Pendant la période qui suit la fin de la guerre froide, la supériorité navale américaine et occidentale avait pu donner l’impression que la guerre maritime classique appartenait au passé. Les opérations conduites dans le Golfe, dans les Balkans ou contre la piraterie maritime avaient certes démontré l’utilité permanente des forces navales, mais dans des contextes où la contestation directe de la maîtrise des mers demeurait limitée.

Le contexte stratégique du premier quart du XXIe siècle rompt avec cette période. La montée en puissance chinoise, le retour de la Russie comme acteur militaire maritime, les tensions autour des grands détroits et la multiplication des zones grises ont replacé les océans au centre des rivalités internationales.[53] La mer redevient un espace où se jouent simultanément la souveraineté des États, la sécurité des échanges, l’accès aux ressources et la capacité de projection militaire.

Dans cette perspective, l’un des apports majeurs de Nicolas Vaujour est de rappeler que la mer n’est jamais un espace neutre. Elle constitue un prolongement de la puissance politique. Les États qui disposent d’une capacité navale crédible peuvent protéger leurs intérêts, influencer les équilibres régionaux et conserver une liberté d’action diplomatique. À l’inverse, les nations qui dépendent entièrement de la protection d’autrui acceptent une forme de limitation stratégique.

Cette analyse rejoint la grande tradition de la pensée maritime française : la Marine n’est pas seulement un outil militaire spécialisé, mais un instrument d’autonomie politique. De Richelieu à Castex, puis jusqu’aux chefs d’état-major contemporains, la question fondamentale demeure celle de la capacité d’un État à agir librement dans un environnement international compétitif.

2. La fin de l’illusion d’une mer totalement maîtriséeL’une des évolutions majeures mises en évidence par l’amiral Vaujour concerne la disparition progressive de la distinction traditionnelle entre espaces maritimes contrôlés et espaces maritimes contestés. Pendant longtemps, les grandes marines occidentales ont raisonné selon une opposition relativement claire entre la haute mer, domaine de liberté d’action, et les zones côtières, davantage exposées aux menaces.

Cette séparation tend aujourd’hui à disparaître. Les progrès des missiles antinavires, des drones, des moyens spatiaux et des capacités de renseignement rendent l’ensemble des espaces maritimes plus transparents et plus vulnérables.[54] Une flotte moderne ne peut plus considérer qu’une supériorité technologique suffit à garantir son invulnérabilité.

La guerre en Ukraine constitue à cet égard un événement révélateur. La destruction du croiseur russe Moskva en avril 2022 a montré qu’un bâtiment majeur pouvait être neutralisé par des moyens relativement peu coûteux dès lors qu’ils sont intégrés dans un système associant renseignement, surveillance et frappe à distance.[55] Cette évolution ne signifie pas la disparition des grandes unités navales, dont la valeur stratégique demeure considérable, mais elle impose une nouvelle conception de leur emploi.

La même leçon apparaît en mer Rouge depuis 2023-2024. Des acteurs disposant de moyens limités ont réussi à perturber temporairement des routes commerciales majeures grâce à l’emploi combiné de drones et de missiles. La puissance maritime ne se mesure donc plus uniquement à la capacité de déployer des bâtiments sophistiqués, mais également à celle de protéger ces bâtiments, de résister à la saturation et de maintenir une présence durable.[56]

3. Une nouvelle grammaire de la guerre maritimeLa réflexion de Nicolas Vaujour s’inscrit ainsi dans une transformation plus profonde : la guerre navale devient progressivement une guerre des systèmes. Le bâtiment reste indispensable, mais il n’est plus autonome. Sa valeur dépend de son intégration dans un ensemble associant renseignement, satellites, avions, drones, réseaux numériques, capacités cyber et forces alliées.

Cette évolution conduit à dépasser une opposition parfois artificielle entre « marine traditionnelle » et « marine nouvelle ». Les porte-avions, les sous-marins nucléaires, les frégates de premier rang ou les bâtiments amphibies restent des instruments essentiels de souveraineté. Ils permettent la présence, la dissuasion et la projection. Mais ils doivent désormais être complétés par des moyens moins visibles : drones de surveillance et de combat, systèmes autonomes sous-marins, capacités de guerre électronique et protection des fonds marins.[57]

Cette approche rejoint les analyses développées par plusieurs marines occidentales, notamment américaine et britannique, autour des notions de dispersion des forces, de résilience et d’opérations multi-domaines. Mais la spécificité française réside dans la manière d’articuler ces évolutions avec une ambition d’autonomie stratégique. Là où les États-Unis peuvent envisager une architecture mondiale fondée sur des moyens considérables, la France doit rechercher l’équilibre entre excellence technologique, masse suffisante et capacité souveraine de décision.

C’est probablement l’un des messages essentiels de l’ouvrage de l’amiral Vaujour : la Marine française doit éviter deux écueils opposés. Le premier serait de considérer que la tradition suffit à préserver la puissance maritime ; le second serait de chercher à reproduire des modèles étrangers inaccessibles. La voie française consiste plutôt à adapter une culture maritime ancienne aux nouvelles réalités de la conflictualité.

4. Une pensée stratégique dans la continuité de ses prédécesseurs. L’originalité de Nicolas Vaujour apparaît également lorsqu’on replace son propos dans la continuité de ses prédécesseurs. Bernard Rogel avait insisté sur la dimension mondiale de la puissance maritime française et sur la nécessité de valoriser le deuxième domaine maritime mondial dont dispose la France.[58] Christophe Prazuck avait mis l’accent sur l’évolution rapide des espaces de confrontation, notamment dans les domaines cyber, spatial et sous-marin. Pierre Vandier avait davantage insisté sur le retour de la haute intensité et sur la nécessité de préparer une Marine capable d’affronter des adversaires technologiquement avancés.[59]

Nicolas Vaujour synthétise ces différentes orientations en les inscrivant dans une vision plus large : celle d’un monde où les mers redeviennent un espace central de compétition stratégique. Son apport n’est donc pas une rupture doctrinale, mais une nouvelle étape dans une réflexion collective engagée au cours des deux denrières décennies.

La question désormais posée dépasse la seule Marine nationale et s’adresse à tout le pays : elle concerne la capacité de la France à maintenir dans la durée une puissance maritime cohérente avec ses ambitions diplomatiques, industrielles et stratégiques.

B. De la maîtrise des océans à la maîtrise des environnements maritimes : les nouveaux champs de la conflictualité navale

Un des apports supplémentaires majeurs de la réflexion de l’amiral Vaujour est de montrer que la transformation actuelle de la guerre maritime ne correspond pas à un simple renouvellement des équipements, mais à une modification plus profonde de l’environnement stratégique. Pendant plusieurs siècles, la puissance navale a principalement été pensée autour de la maîtrise de la surface des mers : capacité à déployer des flottes, protéger les communications maritimes, imposer un rapport de force et, le cas échéant, conduire une bataille décisive contre une flotte adverse.

Cette conception demeure essentielle, mais elle ne suffit plus à caractériser la conflictualité maritime contemporaine. La mer du XXIe siècle est devenue un espace multidimensionnel où se combinent plusieurs champs d’affrontement : surface, profondeur sous-marine, fonds marins, espace extra-atmosphérique, cyberespace et champ informationnel. La puissance maritime dépend désormais autant de la capacité à contrôler ces différents environnements que de la possession de bâtiments de combat sophistiqués.

Cette évolution rejoint l’analyse développée par l’amiral Vaujour : les marines modernes ne doivent plus seulement penser la flotte comme un ensemble de bâtiments, mais comme un système intégré de maîtrise des espaces maritimes. La question centrale devient celle de la capacité à voir, comprendre, décider et agir dans un environnement où la transparence croissante des océans réduit les avantages traditionnels de la surprise et de la dissimulation.

1. La disparition progressive de la frontière entre les espaces maritimesLa première rupture tient à l’effacement des séparations traditionnelles entre les différents milieux opérationnels. Pendant longtemps, un bâtiment de guerre était conçu pour agir principalement dans un environnement identifié : combat de surface, lutte sous-marine ou projection aéronavale. Les conflits contemporains montrent au contraire une intégration croissante des moyens, où chaque plateforme devient un élément d’une architecture beaucoup plus large.

La guerre maritime devient ainsi une guerre de réseaux. Un navire n’est plus seulement une plateforme autonome portant des armes ; il constitue un nœud au sein d’un ensemble associant satellites, avions de surveillance, drones de surface, aériens et sous-marins, systèmes de renseignement, moyens cyber et capacités de commandement. La supériorité dépend moins de la puissance individuelle d’un bâtiment que de la capacité à connecter rapidement les différents éléments d’une force distribuée.[60]

Cette évolution explique l’importance croissante de la notion de « connaissance du milieu maritime ». Une marine moderne doit être capable de détecter précocement les mouvements adverses, d’identifier les menaces et de décider rapidement. La maîtrise de l’information devient ainsi une condition préalable à la maîtrise de la mer.

La marine américaine a particulièrement développé cette approche à travers les concepts de Distributed Maritime Operations et de Joint All Domain Operations. L’objectif n’est plus seulement de concentrer des forces supérieures en un point donné, mais de construire une architecture résiliente capable de disperser les moyens, de maintenir les communications et de continuer à combattre malgré les attaques adverses.[61]

Pour la France, dont le modèle repose sur une marine de haute technologie mais nécessairement limitée en volume, cette évolution est particulièrement importante. Elle implique de compenser l’infériorité quantitative relative par la qualité des systèmes, du renseignement, de l’entraînement et de l’intégration interarmées.

2.  Le retour de la menace asymétrique : drones, missiles et saturation.  L’une des grandes leçons des conflits récents est la vulnérabilité croissante des grandes plateformes face à des moyens relativement peu coûteux mais intelligemment employés. Cette évolution ne signifie pas la disparition des porte-avions, des sous-marins nucléaires ou des frégates de premier rang ; elle rappelle simplement qu’aucun bâtiment ne peut désormais être considéré isolément.

La guerre en Ukraine constitue à cet égard un laboratoire stratégique majeur. La destruction du croiseur russe Moskva en avril 2022 a montré qu’un bâtiment majeur pouvait être neutralisé par un adversaire disposant de moyens combinant renseignement, missiles antinavires et exploitation des vulnérabilités opérationnelles.[62] L’événement a eu une portée symbolique considérable : il a rappelé que la valeur d’une flotte ne se mesure pas uniquement au tonnage ou au nombre de systèmes embarqués, mais à sa capacité globale de survie dans un environnement saturé de menaces.

L’apparition des drones navals de surface constitue une évolution encore plus significative. Les attaques ukrainiennes contre des bâtiments russes en mer Noire ont démontré qu’un acteur disposant de ressources limitées pouvait contester localement la liberté d’action d’une marine supérieure grâce à des systèmes autonomes relativement peu coûteux, tout comme dans les attaques air-sol.[63]

Cette évolution rappelle, toutes proportions gardées, les débats suscités à la fin du XIXe siècle par l’apparition de la torpille et la doctrine française de la « Jeune École ». Une innovation technologique peut permettre à une puissance secondaire de compenser partiellement son infériorité quantitative en recherchant non la symétrie avec l’adversaire, mais sa vulnérabilité, voire de jouer de l’asymétrie du faible au fort.

La question des mines navales connaît également un retour inattendu. Souvent considérées comme une arme du passé, les mines demeurent pourtant l’un des moyens les plus efficaces pour ralentir ou interdire l’accès à certaines zones maritimes. Les difficultés rencontrées en mer Noire comme les tensions autour du détroit d’Ormuz rappellent que la guerre des mines reste un élément essentiel de la liberté de navigation. Plusieurs analyses soulignent d’ailleurs l’insuffisance relative des capacités occidentales dans ce domaine, notamment américaine et européennes, France relativement exceptée[64].

3. Le retour du monde sous-marin et des grands fondsParmi les évolutions les plus importantes identifiées par l’amiral Vaujour figure la montée en puissance du domaine sous-marin. Depuis l’origine de la dissuasion nucléaire française, les sous-marins occupent une place centrale dans la stratégie nationale. Mais leur importance dépasse désormais largement la seule mission nucléaire. En outre, la France a été une pionnière historique des sous-marins, comme déjà évoqué.

Le milieu sous-marin devient un espace stratégique majeur au XXIe siècle, pour trois raisons au moins. Premièrement, il demeure le domaine où la furtivité conserve un avantage déterminant. Deuxièmement, il constitue un espace essentiel pour la surveillance des activités adverses. Troisièmement, il concentre des infrastructures critiques dont dépendent les sociétés contemporaines : câbles de communication et internet, métaux rares des grands fonds (nodules polymétalliques), réseaux énergétiques et équipements scientifiques.[65]

La protection des grands fonds marins apparaît ainsi comme une nouvelle frontière stratégique. Les incidents affectant plusieurs infrastructures sous-marines depuis quelques années ont conduit les principales marines occidentales à développer des capacités spécifiques de surveillance, d’intervention et de protection. La France dispose dans ce domaine d’un avantage particulier grâce à son expérience historique, à sa maîtrise de la propulsion nucléaire et aux compétences industrielles développées autour de Naval Group.[66]

Cette culture sous-marine française ne repose pas seulement sur des technologies ; elle est aussi portée par une communauté humaine et opérationnelle spécifique. Le contre-amiral François Guichard, ancien sous-marinier ayant commandé plusieurs bâtiments emblématiques des forces sous-marines françaises et aujourd’hui amiral chargé de la fonction Histoire de la Marine, incarne cette continuité entre expérience opérationnelle, mémoire institutionnelle et réflexion stratégique.[67] Ses multiples publications rappellent que le domaine sous-marin constitue moins une spécialité technique qu’un véritable choix stratégique fondé sur la durée, la discrétion et la maîtrise souveraine des savoir-faire.[68]

Ainsi, la question des fonds marins ne constitue pas une rupture avec l’histoire navale française où sont intervenues les premières expérimentations opérationnelles de sous-marins de l’histoire, à l’arsenal de Rochefort, mais une nouvelle extension d’une vocation ancienne : conserver la capacité d’agir dans les espaces où se joue la liberté d’action nationale.

4. La permanence des grandes unités dans une marine en réseau.  Face à ces transformations, certains observateurs ont pu annoncer le déclin des grandes plateformes navales. Une telle conclusion serait pourtant excessive. La véritable évolution ne réside pas dans l’opposition entre grandes unités et nouveaux systèmes, mais dans leur complémentarité.

Un porte-avions, un bâtiment amphibie ou une frégate moderne restent des instruments irremplaçables de présence politique, de diplomatie navale et de projection militaire. Leur valeur dépasse leur seule capacité de combat : ils incarnent une souveraineté, permettent une action autonome et donnent à un État une capacité d’influence internationale.

L’enjeu pour les marines modernes consiste donc à construire des forces hybrides combinant plateformes majeures, systèmes autonomes et capacités numériques. La question n’est pas de choisir entre le navire et le drone, entre le sous-marin et l’intelligence artificielle, mais de créer une architecture capable d’intégrer ces différents moyens.

Cette approche correspond profondément à la tradition stratégique française. La pensée stratégique navale française ne s’est jamais construite dans la seule réflexion doctrinale. Depuis Richelieu jusqu’à Castex et au-delà, elle procède d’un dialogue permanent recherchant toujours un équilibre entre l’ambition politique et la vision politique de l’État, l’expérience opérationnelle des marins, l’inventivité des ingénieurs et l’innovation technique, les capacités de l’industrie navale et l’effort scientifique national avec l’adaptation aux contraintes nationales. Les arsenaux de Rochefort, Brest, Toulon ou Cherbourg ne furent pas seulement des lieux de construction des navires; ils furent aussi des laboratoires où s’élaborèrent, sur le temps long, les instruments matériels de la souveraineté maritime française.

La pensée de Nicolas Vaujour s’inscrit dans cette continuité : préparer la Marine française non pas à reproduire les modèles des grandes puissances navales mondiales, mais à conserver une capacité souveraine d’action dans un monde maritime devenu plus complexe, plus transparent et plus disputé. Le Tableau 1 ci-après présente les capacités des principales marines occidentales en 2025-2026. 


Tableau n° 1

Les principales marines occidentales de haute mer en 2025-2026 : capacités comparées

CritèresÉtats-UnisFranceRoyaume-UniItaliePays-BasSuèdeAllemagne
Porte-avions/CATOBAR* ou STOVL11 CATOBARCATOBARSTOVLSTOVL
SNLE1444
SNA4967
Sous-marins conventionnels8446
Frégates et destroyers de premier rang≈ 100≈ 15≈ 17≈ 16≈ 6≈ 7≈ 11
Projection amphibieTrès forteForteForteForteMoyenneFaibleFaible
Dissuasion nucléaire océaniqueOuiOuiOuiNonNonNonNon
Construction nationale de sous-marinsOuiOuiOuiOuiOuiOuiPartielle
Construction nationale de bâtiments majeursOuiOuiOuiOuiOuiOuiLimitée
Vocation stratégiqueMondialeMondialeMondiale limitéeRégionale élargieRégionaleBaltiqueBaltique/OTAN

* CATOBAR : Catapult Assisted Take-Off But Arrested Recovery

Ce tableau permet de souligner que la France demeure la seule puissance de l’Union européenne disposant simultanément d’un porte-avions à catapultes, d’une dissuasion nucléaire océanique, d’une flotte de sous-marins nucléaires complète et d’une base industrielle capable de concevoir l’ensemble des composantes d’une marine océanique. Cette singularité explique probablement la place particulière occupée par la pensée stratégique navale française au sein de l’Europe.

Encadré n° 3
De Rochefort à la Force océanique stratégique : cent soixante ans d’école française du sous-marin

L’importance que la Marine nationale accorde aujourd’hui au domaine sous-marin ne constitue nullement une innovation du XXIe siècle. Elle s’inscrit dans une longue tradition scientifique, industrielle et militaire dont les origines remontent au Second Empire et dont l’arsenal de Rochefort fut l’un des principaux laboratoires.

Le premier jalon est posé avec Le Plongeur, construit à Rochefort entre 1860 et 1863 sous la direction du capitaine de vaisseau Siméon Bourgois et de l’ingénieur Charles Brun. Long de plus de quarante mètres et propulsé par de l’air comprimé, il est généralement considéré comme le premier sous-marin militaire de grande dimension au monde. Si ses performances opérationnelles demeurent encore limitées, il démontre la faisabilité technique de la navigation sous-marine et ouvre un champ d’expérimentation entièrement nouveau.

Cette première réussite s’inscrit dans un contexte plus large de profonde modernisation de la Marine impériale, dont Henri Dupuy de Lôme est l’une des figures majeures. Ingénieur du Génie maritime, concepteur de La Gloire, premier cuirassé à coque en bois protégé par une cuirasse de fer (1859), pionnier de la propulsion à vapeur et promoteur d’une marine fondée sur l’innovation technologique, Dupuy de Lôme contribue à diffuser une véritable culture de l’expérimentation scientifique au sein de la Marine française. Ses travaux et son influence intellectuelle créent un environnement particulièrement favorable aux recherches sur la navigation sous-marine et préparent les développements de la génération suivante.

Cette dynamique est prolongée par Le Gymnote (1888), conçu à partir des travaux initiés par Dupuy de Lôme puis développé par Gustave Zédé et Gaston Romazzotti. Premier sous-marin français véritablement manœuvrant grâce à sa propulsion électrique, le Gymnote démontre que le sous-marin peut devenir un bâtiment militaire opérationnel et non plus seulement un prototype expérimental.

Le mouvement se poursuit avec Le Gustave Zédé (1893), premier sous-marin de haute mer français, puis surtout avec Le Narval (1899-1900), conçu par Maxime Laubeuf, dont la conception à double coque influencera durablement l’architecture de la plupart des sous-marins du XXe siècle. En l’espace de quelques décennies, la France se place ainsi parmi les principaux foyers mondiaux de l’innovation sous-marine, en associant recherche scientifique, ingénierie navale et réflexion tactique.

Au XXe siècle, cette tradition est profondément renouvelée avec la propulsion nucléaire et la création de la Force océanique stratégique, devenue l’un des deux piliers de la dissuasion nucléaire française. Les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), puis les sous-marins nucléaires d’attaque (SNA), donnent à la France une capacité permanente de présence, de renseignement, de projection et de dissuasion reposant sur une maîtrise complète des technologies critiques.

Cette continuité technologique est également une continuité humaine. Elle est portée par plusieurs générations d’officiers, d’ingénieurs et d’industriels qui ont progressivement construit une véritable culture stratégique du monde sous-marin. Le contre-amiral François Guichard, ancien commandant de sous-marins nucléaires et aujourd’hui chargé de la fonction Histoire de la Marine nationale, illustre cette transmission entre expérience opérationnelle, mémoire institutionnelle et réflexion stratégique. Ses travaux rappellent que la maîtrise des profondeurs constitue autant une culture professionnelle qu’une compétence technique.

Ainsi, les réflexions contemporaines sur la surveillance des grands fonds marins, la protection des câbles sous-marins, les drones submersibles ou les nouvelles formes de conflictualité ne constituent pas une rupture doctrinale. Elles prolongent une tradition stratégique française vieille de plus de cent soixante ans, fondée sur la maîtrise des profondeurs, l’innovation technologique et l’autonomie industrielle.

L’amiral Nicolas Vaujour s’inscrit pleinement dans cette filiation lorsqu’il montre que le domaine sous-marin devient l’un des principaux espaces de compétition stratégique du XXIe siècle. À cet égard, la France dispose d’un héritage exceptionnel, associant recherche scientifique, excellence industrielle et expérience opérationnelle, dont la préservation constitue un enjeu majeur de souveraineté.

C. Une ambition maritime à la mesure des moyens ? La Marine française entre souveraineté, industrie et coopérations européennes

La réflexion développée par l’amiral Vaujour conduit finalement à une interrogation plus fondamentale encore. Une stratégie maritime, aussi cohérente et brillante soit-elle, ne peut produire ses pleins effets que si elle repose sur des moyens adaptés. La puissance navale ne se mesure pas uniquement à la qualité de ses doctrines, mais également à la capacité d’un État à financer durablement ses ambitions, à préserver une base industrielle performante, à former les compétences nécessaires et à assurer, dans la durée, la cohérence de ses choix politiques.

L’histoire navale française confirme cette constante. Les périodes de renouveau maritime ont toujours correspondu à une convergence entre une volonté politique clairement affirmée, un effort budgétaire soutenu et une capacité industrielle d’excellence. Richelieu, Colbert, la Monarchie de Juillet, le Second Empire ou encore la création par Charles de Gaulle de la Force océanique stratégique dans les années 1960 illustrent cette articulation permanente entre stratégie, industrie et décision publique. À l’inverse, les périodes de déclin maritime ont souvent été marquées moins par des défaites militaires que par l’affaiblissement progressif de l’outil industriel, la dispersion des priorités budgétaires ou l’absence de vision stratégique de long terme.[69] C’est probablement ce déficit de vision stratégique, au-delà de l’outil d’une flotte magnifique invaincue malgré la défaite de 1940, qui a conduit au désastre de la tentative d’anéantissement de Mers-el-Kébir par la Royal Navy puis du sabordage du 27 novembre 1942 de la flotte repliée à Toulon, en déficit stratégique absolu et aveuglement de son commandement, au lieu de rejoindre le combat de la France Libre.


Tableau n° 2

Les fondements de la puissance maritime française au XXIe siècle

PilierAtoutsFragilitésPriorités
DoctrineTradition stratégique (Richelieu, Castex, Vaujour)Diffusion insuffisanteDévelopper la réflexion stratégique
IndustrieNaval Group, Thales, MBDA, SafranCycles longs, tensions RHMaintenir les compétences critiques
TechnologieNucléaire, missiles, sonar, IAAccélération mondialeInvestir dans les technologies duales
BudgetsLPM 2024-2030Inflation des coûtsPérenniser l’effort naval
Ressources humainesFormation d’excellenceFidélisationRecrutement et attractivité
CoopérationsItalie, Pays-Bas, SuèdeDivergences européennesCoopérations ciblées
InnovationDrones, fonds marins, cyberMontée en puissance chinoiseRecherche et expérimentation
SouverainetéAutonomie stratégique élevéeDépendances sur certaines chaînes d’approvisionnementConsolider la BITD

Sous cet angle, la France conserve aujourd’hui plusieurs atouts majeurs. Elle demeure l’une des rares puissances capables de concevoir, construire, armer et entretenir l’ensemble des composantes d’une marine océanique complète : porte-avions, sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, sous-marins nucléaires d’attaque, frégates de premier rang, aviation embarquée, missiles navals, systèmes de combat et propulsion nucléaire. Cette autonomie technologique constitue un avantage stratégique considérable dans un contexte international marqué par le retour des dépendances industrielles et des rivalités technologiques.[70]

Cette autonomie repose cependant sur un équilibre fragile. Les grands programmes navals mobilisent des investissements considérables et s’inscrivent dans des cycles industriels qui dépassent souvent plusieurs décennies. La préparation du futur porte-avions de nouvelle génération (PANG La France Libre), le renouvellement de la composante océanique de la dissuasion, la modernisation des frégates, le développement des systèmes autonomes, la surveillance des grands fonds marins ou encore l’intégration de l’intelligence artificielle représentent autant de défis simultanés qui exercent une pression croissante sur les ressources financières, humaines et industrielles disponibles.[71]

Dans cette perspective, l’industrie navale de défense constitue bien davantage qu’un simple fournisseur d’équipements. Elle participe directement de la souveraineté nationale. Naval GroupThalesMBDASafran ou encore les nombreux sous-traitants spécialisés forment un écosystème technologique dont la préservation conditionne la liberté d’action de la France sur le long terme. La perte de certaines compétences critiques serait beaucoup plus difficile à reconstituer qu’à maintenir.[72] Elles justifient une conception audacieuse de stratégie, industrielle.[73]

Cette réalité conduit également à reconsidérer la question des coopérations européennes. Dans le domaine naval, celles-ci ne peuvent être pensées uniquement sous l’angle de la mutualisation budgétaire ; elles doivent répondre à une logique d’efficacité industrielle, de complémentarité technologique et de convergence stratégique. Les expériences conduites avec l’Italie, les Pays-Bas ou la Suède montrent que des partenariats équilibrés peuvent permettre d’accroître les séries de production, de partager les coûts de développement et de renforcer la compétitivité internationale des industriels européens sans remettre en cause l’autonomie des États partenaires.[74]

Encadré n°4

FREMM : la coopération franco-italienne, un modèle européen de souveraineté partagée

La coopération navale franco-italienne autour du programme FREMM constitue probablement l’un des exemples les plus aboutis de coopération industrielle européenne dans le domaine de la défense. Elle est particulièrement intéressante parce qu’elle ne repose ni sur l’abandon de compétences nationales, ni sur une simple juxtaposition de commandes, mais sur une véritable convergence industrielle et opérationnelle entre deux puissances maritimes historiques.

Lancé au début des années 2000, le programme des Frégates européennes multi-missions associe la France et l’Italie dans une démarche commune visant à renouveler leurs flottes de surface de premier rang. La coopération entre Naval Group et Fincantieri permet alors de répartir les compétences industrielles tout en conservant une capacité autonome de conception et de production dans chaque pays.

Les FREMM répondent à une évolution profonde de la guerre navale contemporaine. Elles ne sont plus conçues comme de simples plateformes d’armement, mais comme des systèmes intégrés capables d’agir dans plusieurs environnements : lutte anti-sous-marine, défense aérienne, protection des forces navales, renseignement maritime et frappe dans la profondeur grâce au missile de croisière naval français MdCN.

Au-delà de leurs performances techniques, les FREMM illustrent une question centrale de la stratégie navale européenne : comment concilier souveraineté nationale et nécessité d’atteindre des effets de masse dans un contexte de coûts croissants des systèmes militaires ? La construction d’une flotte moderne exige désormais des volumes de production suffisants pour amortir les investissements en recherche, en ingénierie et en infrastructures industrielles.

La réussite franco-italienne contraste avec les difficultés rencontrées dans d’autres coopérations européennes, où les divergences industrielles, politiques ou doctrinales ont parfois limité les résultats attendus. Elle montre qu’une coopération efficace suppose une relation équilibrée entre partenaires partageant une culture stratégique proche.

L’exemple des FREMM rejoint ainsi directement la réflexion développée par l’amiral Vaujour : la souveraineté maritime du XXIe siècle ne signifie pas l’isolement, mais la capacité à choisir ses partenaires, à préserver ses compétences essentielles et à construire des alliances industrielles durables.

À l’inverse, certaines coopérations ont parfois révélé les limites d’approches reposant sur des intérêts industriels insuffisamment convergents ou sur des visions stratégiques divergentes. L’expérience montre que les programmes d’armement les plus durables sont généralement ceux qui associent des partenaires partageant une culture maritime comparable et une volonté commune de préserver une autonomie de décision. Sous cet angle, la coopération navale ne peut être dissociée d’une véritable communauté d’intérêts stratégiques.

Cette réflexion rejoint finalement l’une des idées fortes qui traversent l’ensemble des travaux récents consacrés à la souveraineté européenne. Une puissance maritime ne se réduit ni à la taille de sa flotte, ni au montant de son budget militaire. Elle repose sur un écosystème beaucoup plus vaste associant recherche scientifique, innovation, industrie, formation, diplomatie, politique énergétique et volonté nationale.

C’est précisément cette cohérence d’ensemble qui donne toute sa portée à la réflexion de Nicolas Vaujour. En rappelant que les mers redeviennent un espace majeur de confrontation entre puissances, il invite également à considérer que la stratégie navale n’est jamais autonome. Elle constitue l’expression maritime d’une stratégie nationale plus large, mobilisant l’ensemble des ressources politiques, économiques, scientifiques et industrielles d’un État.

Dans cette perspective, la Marine nationale apparaît non seulement comme un instrument militaire, mais également comme l’un des révélateurs les plus exigeants de la capacité d’une nation à penser son avenir sur le temps long, avec une efficacité optimale lorsque l’on compare les sommes dépensées avec les résultats, les performance et la polyvalence des hommes et des matériels: la France est entrée dans un nouvel âge maritime avec un grand souci d’économie, particulièrement en comparaison avec le Royaume-Uni et la Royal Navy en graves difficultés. À l’heure où les océans redeviennent le théâtre privilégié des rivalités stratégiques mondiales, la question n’est plus seulement de savoir quelle Marine la France souhaite conserver ; elle est de déterminer quel État stratège elle entend demeurer et ne pas réduire ses efforts.[75]


Tableau n°3

Évolution approximative comparée de l’effort naval des principales puissances occidentales (2025)

PaysDépenses militaires (Md€ ou équiv.)Marine (%)Marine (Md€)Population (M)Observations
États-Unis≈ 820≈ 28 %≈ 230340Première marine mondiale
France≈ 59≈ 16 %≈ 9,568Modèle complet de marine océanique
Royaume-Uni≈ 65≈ 22 %≈ 1469Priorité aux SNLE et porte-avions
Italie≈ 35≈ 18 %≈ 659Forte vocation méditerranéenne
Allemagne≈ 90 (avec fonds spécial)≈ 8 %≈ 784Marine principalement baltique
Pays-Bas≈ 22≈ 15 %≈ 318Marine technologique
Suède≈ 14≈ 18 %≈ 2,510,5Priorité Baltique

D. Les conflits contemporains : un laboratoire des nouvelles stratégies navales

Les conflits en cours en mer Noire et au Moyen-Orient constituent un véritable laboratoire des transformations contemporaines de la guerre navale. Depuis 2022, la guerre entre la Russie et l’Ukraine, puis l’extension des tensions régionales impliquant l’Iran, Israël, les États-Unis et plusieurs puissances du Golfe, démontrent que la maîtrise des espaces maritimes ne repose plus exclusivement sur la supériorité des grandes flottes de haute mer. 

Les opérations navales sont désormais profondément influencées par l’intégration de systèmes autonomes, de capacités spatiales, du renseignement en temps réel, de la guerre électronique, des frappes de précision à longue portée et de la protection des infrastructures critiques sous-marines.[76]

La guerre en mer Noire illustre de manière particulièrement spectaculaire cette évolution. Face à une marine russe pourtant largement supérieure en tonnage, l’Ukraine est parvenue à contester durablement la liberté d’action de la flotte de la mer Noire grâce à une combinaison innovante de missiles antinavires, de drones de surface et sous-marins, de renseignement satellitaire et de frappes coordonnées contre les infrastructures portuaires et logistiques. Les attaques contre plusieurs bâtiments majeurs de la flotte russe, ainsi que le retrait progressif d’une partie de celle-ci vers Novorossiïsk après les frappes contre Sébastopol, montrent qu’une marine technologiquement agile peut remettre en cause la supériorité apparente d’un adversaire plus puissant sans rechercher l’affrontement naval classique.[77]

Dans le Golfe arabo-persique, la mer d’Oman, le détroit d’Ormuz et la mer Rouge, les tensions impliquant l’Iran, Israël, les États-Unis et plusieurs États riverains confirment fortement une évolution comparable. Les attaques menées contre des navires marchands, les opérations des Houthis en mer Rouge, les interceptions de missiles et de drones, la protection des routes énergétiques, des câbles sous-marins et des infrastructures portuaires mettent en évidence l’importance croissante des stratégies de déni d’accès, des capacités asymétriques et des opérations multi-domaines. Les forces navales occidentales sont désormais conduites à assurer simultanément la liberté de navigation, la protection des flux commerciaux, la défense antimissile, la lutte contre les drones et la sécurisation des infrastructures critiques dans un environnement caractérisé par une forte densité technologique.[78]

Ces deux théâtres révèlent plusieurs enseignements majeurs. D’une part, les grands bâtiments de combat demeurent indispensables pour assurer la permanence de la puissance, la dissuasion et la projection de forces ; d’autre part, leur vulnérabilité potentielle face à des systèmes autonomes peu coûteux, à des essaims de drones, à des missiles hypersoniques ou à des attaques hybrides impose une profonde évolution des concepts d’emploi. Les doctrines de Distributed Maritime Operations, de combat collaboratif, de résilience des réseaux, de dispersion des moyens et d’intégration entre plateformes habitées et non habitées apparaissent désormais comme des réponses opérationnelles aux mutations observées sur ces théâtres.[79]

Encadré n° 5

Drones, mines et grands fonds : la nouvelle grammaire de la guerre navale

Les conflits récents ont profondément renouvelé la perception de la puissance maritime. Pendant plusieurs décennies, la guerre navale semblait dominée par les grands bâtiments de surface, les groupes aéronavals et les sous-marins nucléaires. Les affrontements en mer Noire depuis 2022, comme les tensions dans les détroits stratégiques, ont montré que des moyens moins coûteux, plus diffus et parfois autonomes pouvaient remettre en cause les équilibres traditionnels.

La destruction du croiseur russe Moskva, navire amiral de la flotte de la mer Noire, en avril 2022 par des missiles ukrainiens, a constitué un symbole puissant de cette évolution. Elle a rappelé que même les bâtiments les plus sophistiqués demeurent vulnérables lorsqu’ils évoluent dans un environnement saturé de capteurs, de missiles, de drones et de moyens asymétriques. Les attaques conduites ensuite par des drones navals de surface contre des bâtiments russes ont confirmé l’importance croissante de ces nouveaux moyens.

Cette transformation ne signifie toutefois pas la disparition des grandes unités navales. Elle impose plutôt une évolution de leur emploi. Le porte-avions, le sous-marin nucléaire ou la frégate de premier rang demeurent des instruments essentiels de puissance, mais ils doivent désormais être intégrés dans des architectures plus larges associant renseignement, espace, cyberdéfense, drones aériens, drones de surface et drones sous-marins.

La guerre des mines connaît également un retour stratégique majeur. Longtemps considérée comme une capacité secondaire, elle retrouve une importance particulière dans les zones de passage obligées, les détroits et les espaces littoraux. Les difficultés rencontrées pour sécuriser certaines zones maritimes démontrent que la maîtrise de la mer dépend autant de la capacité à protéger les routes maritimes que de celle à projeter des forces.

Enfin, les grands fonds marins constituent une nouvelle frontière stratégique. Les câbles sous-marins de communication, les infrastructures énergétiques et les ressources potentielles deviennent des enjeux de souveraineté. La surveillance et la protection de ces espaces nécessitent des capacités spécifiques, notamment dans le domaine des drones sous-marins et des systèmes autonomes.

Cette nouvelle grammaire navale confirme l’une des idées centrales de la pensée stratégique contemporaine : la puissance maritime du XXIe siècle ne se mesure plus seulement au tonnage ou au nombre de bâtiments, mais à la capacité d’intégrer des systèmes multiples dans une logique de supériorité informationnelle et opérationnelle.

Au-delà des seules innovations technologiques, ces conflits rappellent également que la puissance navale demeure indissociable de la puissance industrielle. La capacité à produire rapidement des missiles, des drones, des munitions, des systèmes autonomes, des senseurs ou des bâtiments de combat redevient un facteur déterminant de supériorité stratégique. La guerre navale contemporaine confirme ainsi le retour d’une logique d’économie de guerre dans laquelle les capacités industrielles, technologiques et logistiques conditionnent autant que les flottes elles-mêmes la maîtrise durable des espaces maritimes.[80]

L’ensemble de ces enseignements éclaire directement la réflexion développée par l’amiral Nicolas Vaujour. Loin de remettre en cause les fondements traditionnels de la puissance navale, les conflits contemporains en démontrent au contraire la permanence tout en imposant leur adaptation à un environnement caractérisé par la généralisation des systèmes autonomes, la numérisation du champ de bataille, la contestation des espaces communs et l’accélération permanente de l’innovation technologique.


Tableau n° 4

Les principales marines de haute mer non occidentales en 2025-2026 : capacités comparées

CritèresChineIndeRussieBrésilAfrique du Sud
Porte-avions (CATOBAR, STOBAR ou STOVL)3 (2 STOBAR, 1 CATOBAR)2 STOBAR1 STOBAR*
SNLE≈ 62≈ 12
SNA≈ 81≈ 26
Sous-marins conventionnels≈ 50≈ 16≈ 1643
Frégates et destroyers de premier rang≈ 85≈ 30≈ 30≈ 104
Projection amphibieTrès forteForteMoyenneFaibleFaible
Dissuasion nucléaire océaniqueOuiOuiOuiNonNon
Construction nationale de sous-marinsOuiOuiOuiOuiNon
Construction nationale de bâtiments majeursOuiOuiOuiOuiLimitée
Vocation stratégiqueMondialeIndo-PacifiqueMondiale limitée / ArctiqueAtlantique SudRégionale

*Le porte-avions Admiral Kouznetsov demeure indisponible depuis plusieurs années en raison de sa modernisation.


Conclusion

La réflexion conduite dans cet article conduit à dépasser le cadre d’une simple analyse de l’évolution des doctrines navales. Le dernier livre de Nicolas Vaujour révèle l’existence d’une pensée stratégique française qui s’est progressivement affirmée depuis le début du XXIᵉ siècle sous l’impulsion d’une génération d’officiers généraux confrontés au retour des rivalités de puissance et aux profondes transformations de l’environnement maritime mondial. Sans constituer une école doctrinale au sens institutionnel du terme, cette réflexion présente désormais une cohérence suffisante pour être regardée comme l’une des expressions contemporaines de la tradition stratégique française, dans le prolongement de l’héritage laissé par l’amiral Castex et revisité par le général de Gaulle, auquel l’amiral Vaujour rend hommage dans l’exergue de son ouvrage en citant cette allocution prononcée devant les élèves de l’École navale le 15 février 1965 : « La Marine est faite pour la guerre, c’est-à-dire pour de grandes épreuves. Autrement dit, elle est faite pour combattre, pour s’y préparer et, le cas échéant, l’accomplir. »

Cette évolution intervient à un moment où la mer retrouve une place centrale dans les équilibres internationaux. La montée en puissance de nouvelles marines de haute mer, au premier rang desquelles celle de la Chine, mais également de l’Inde ou d’autres puissances régionales, modifie progressivement un équilibre naval longtemps dominé par les marines occidentales. L’émergence d’une véritable Blue Water Navy chinoise, associée à une industrie navale d’une ampleur inédite et à une stratégie de présence océanique mondiale, constitue l’une des évolutions majeures du début du XXIᵉ siècle. Les conflits en Ukraine, en mer Noire, dans le détroit d’Ormuz, en mer Rouge ou plus largement au Moyen-Orient confirment parallèlement que les océans sont redevenus des espaces de confrontation permanente où se combinent affrontements militaires classiques, actions hybrides, protection des infrastructures critiques, guerre informationnelle, systèmes autonomes, capacités spatiales et nouvelles technologies. La stratégie navale ne peut donc plus être pensée selon les seuls modèles hérités de la fin de la guerre froide ; elle exige une adaptation permanente aux mutations de la conflictualité, sans pour autant remettre en cause les principes fondamentaux de la puissance maritime.

Pour la France, l’enjeu dépasse largement le domaine militaire. Deuxième puissance maritime mondiale par la superficie de son espace maritime, dotée d’une dissuasion océanique, d’une industrie navale de premier plan et d’une présence permanente sur tous les océans, elle dispose d’atouts exceptionnels qui fondent une responsabilité particulière. Les enseignements des conflits contemporains rappellent cependant que la crédibilité d’une puissance navale repose désormais autant sur la qualité de ses bâtiments que sur sa capacité à intégrer les systèmes autonomes, la supériorité informationnelle, les technologies numériques, la protection des fonds marins et la résilience de sa base industrielle et technologique de défense. Encore faut-il que ces ambitions stratégiques soient durablement soutenues par des moyens humains, industriels et budgétaires cohérents. L’efficacité d’une doctrine ne se mesure pas seulement à sa qualité intellectuelle ; elle dépend de la capacité de la Nation à lui donner les ressources nécessaires et à inscrire cet effort dans la durée.

Cette exigence ouvre enfin une perspective plus large. Dans un contexte marqué par le retour des politiques de puissance et par la recomposition de l’équilibre naval mondial, la France ne saurait préserver seule l’ensemble des équilibres maritimes auxquels elle contribue. Sans renoncer à l’autonomie stratégique qui constitue l’un des fondements de sa politique de défense, elle a intérêt à approfondir des coopérations choisies avec les autres puissances maritimes européennes disposant d’une véritable culture navale, d’une base industrielle performante et d’une expérience opérationnelle reconnue. L’Italie, les Pays-Bas ou la Suède offrent, à cet égard, des complémentarités qui peuvent contribuer à renforcer les capacités industrielles, technologiques et opérationnelles européennes sans remettre en cause les souverainetés nationales, tout en représentant une alternative à l’alliance manifestement dépassée avec l’Allemagne confinée à sa continentalité côtière.

Au fond, la réflexion stratégique navale française ne se réduit ni à une doctrine militaire ni à une politique industrielle. Elle constitue l’une des expressions les plus complètes de la puissance de l’État, parce qu’elle articule dans une même ambition la souveraineté, la diplomatie, l’industrie, l’innovation, la dissuasion et la liberté d’action. L’un des principaux mérites de l’ouvrage de l’amiral Nicolas Vaujour est précisément de montrer que les transformations technologiques et géopolitiques actuelles n’invalident ni les enseignements de Mahan, de Corbett ou de Castex, ni les fondements de la stratégie maritime française : elles imposent de les adapter à un environnement devenu plus contesté, plus technologique et plus multipolaire. À l’heure où les mers redeviennent l’un des principaux théâtres de la compétition entre puissances, penser la stratégie navale revient plus que jamais à penser la place de la France dans le monde, les conditions de son autonomie stratégique et les moyens de préserver durablement sa liberté d’action sur l’ensemble des espaces maritimes.

Annexe  1

Quatre siècles de Marine française : les bâtisseurs de la puissance maritime et de l’État stratège (XVIIe-XXIe siècle)*

Cycle historiquePériode d’influencePersonnalitéQualitéDomaine principalApports majeurs
I. Fondation de la puissance maritime française (1626-1701)
1626-1642Armand Jean du Plessis, cardinal de Richelieu (1585-1642)Principal ministre de Louis XIII ; Grand Maître, Chef et Surintendant général de la NavigationÉtat et stratégieFonde une véritable politique maritime nationale et fait de la mer un instrument permanent de la puissance de l’État.
1661-1683Jean-Baptiste Colbert (1619-1683)Contrôleur général des finances ; Secrétaire d’État de la MarineAdministration et économie maritimeOrganise durablement la Marine royale, les arsenaux, les ports, les compagnies de commerce et les infrastructures maritimes.
1672-1701Anne Hilarion de Costentin, comte de Tourville (1642-1701)Vice-amiral de FranceDoctrine navaleFormalise le combat en ligne et la manœuvre des grandes escadres ; fait entrer la Marine française parmi les meilleures d’Europe.
II. Le siècle d’or de la Marine des Lumières (1723-1831)
1723-1749Jean-Frédéric Phélypeaux, comte de Maurepas (1701-1781)Secrétaire d’État de la MarineAdministrationReconstruit progressivement la Marine, développe les arsenaux, les écoles, l’hydrographie et les expéditions scientifiques.
1739-1782Henri-Louis Duhamel du Monceau (1700-1782)Académicien ; inspecteur général de la MarineScience et techniqueIntroduit les sciences dans la construction navale, la sylviculture maritime et la gestion des arsenaux.
1746-1788Pierre André de Suffren (1729-1788)Vice-amiral de FranceArt opératifRenouvelle la tactique navale par une conception offensive de la manœuvre et inspire durablement la pensée stratégique française.
1756-1794Jean-Charles de Borda (1733-1799)Chef d’escadre ; mathématicienSciences de la navigationRévolutionne l’hydrographie, la cartographie et les instruments de navigation.
1761-1766Étienne-François, duc de Choiseul (1719-1785)Principal ministre ; Secrétaire d’État à la Guerre et à la MarineÉtat stratègeLance la reconstruction de la flotte après la guerre de Sept Ans et redonne à la France une ambition océanique.
1766-1770César-Gabriel de Choiseul, duc de Praslin (1712-1785)Secrétaire d’État de la MarineAdministration navaleConsolide les réformes de Choiseul et poursuit les grands programmes de construction.
1774-1780Antoine-Raymond-Jean-Gualbert-Gabriel de Sartine (1729-1801)Secrétaire d’État de la MarineOrganisation et logistiqueModernise les ports militaires, accélère les constructions navales et prépare l’intervention française dans la guerre d’Indépendance américaine.
1780-1787Charles Eugène Gabriel de La Croix, marquis de Castries(1727-1801)Secrétaire d’État de la MarineOrganisation stratégiqueConduit la Marine royale à son apogée ; réforme les officiers, les équipages, la logistique et l’organisation générale de la flotte.
1787-1790César Henri, comte de La Luzerne (1737-1799)Secrétaire d’État de la MarineContinuité de l’ÉtatPréserve les acquis des réformes navales malgré les difficultés financières et politiques de la fin de l’Ancien Régime.
1770-1793Armand-Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint (1742-1793)Capitaine de vaisseau sous la monarchie; Vice-amiral et député de la 1ère RépubliqueVision stratégiquePréfigure une politique maritime intégrant stratégie, industrie, innovation, infrastructures et puissance économique.
1774-1831Jacques-Noël Sané (1740-1831)Ingénieur du Génie maritimeConstruction navaleLe « Vauban de la Marine » ; normalise les vaisseaux de ligne et rationalise leur construction.
III. La révolution industrielle navale (1830-1924)
1830-1846Victor Guy Duperré  (1775-1846)Amiral de France ; ministreOrganisationRelance la Marine après l’Empire et accompagne la transition vers la propulsion mécanique.
1843-1847Ange René Armand, baron de Mackau (1788-1855)Amiral ; ministreAdministrationModernise les infrastructures et l’organisation de la Marine.
1851-1867Justin Napoléon Samuel Prosper de Chasseloup-Laubat (1805-1873)Ministre de la Marine et des ColoniesPolitique industriellePilote la modernisation navale du Second Empire et soutient les innovations industrielles.
1858-1870Charles Rigault de Genouilly (1807-1873)Amiral ; ministreProjection de puissanceDéveloppe les opérations navales lointaines, notamment en Extrême-Orient.
1840-1885Stanislas Charles Henri Dupuy de Lôme (1816-1885)Ingénieur général du Génie maritimeInnovation industrielleRévolutionne la construction navale avec la vapeur, le blindage métallique et le cuirassé moderne.
1855-1892Jean-Pierre Edmond Jurien de La Gravière (1812-1892)Amiral ; académicienPensée stratégiqueAssure la continuité doctrinale entre les marins du XVIIIᵉ siècle et Castex ; historien majeur de la guerre navale.
1860-1893François-Edmond Pâris (1806-1893)Amiral ; hydrographeCulture maritimePréserve le patrimoine scientifique, technique et historique de la Marine française.
1870-1910Louis-Émile Bertin (1840-1924)Ingénieur général du Génie maritimeInnovationModernise la flotte française et contribue à la naissance de la marine japonaise moderne.
1878-1893Charles de Freycinet (1828-1923)Président du Conseil ; ingénieurInfrastructuresConçoit une politique nationale intégrée des ports, canaux et chemins de fer au service de la puissance économique et maritime.
1886-1890Théophile Aube (1826-1890)Vice-amiral ; ministreDoctrineDéveloppe la doctrine de la « Jeune École » fondée sur les torpilleurs et la guerre de course.
IV. Le retour de l’État stratège maritime (1940-2026)
1940-1970Charles de Gaulle (1890-1970)Général de Brigade, Chef de la France libre; Président de la RépubliqueVision stratégiqueRestaure l’indépendance stratégique de la France, fonde la dissuasion nucléaire et engage la construction de la Force océanique stratégique.
1960-1980Pierre Messmer (1916-2007)Ministre des Armées puis Premier ministrePolitique de défenseAccompagne la constitution de la Force océanique stratégique et la modernisation de la Marine nationale.
1929-1939Raoul Victor Patrice Castex (1878-1968)Vice-amiralThéorie stratégiqueÉlabore la grande synthèse française de la stratégie générale, intégrant la puissance maritime dans une vision globale de l’État.
2011-2016Bernard Rogel(1956-)Amiral ; Chef d’état-major de la MarinePensée stratégiqueRéaffirme le modèle de marine océanique et la centralité de la dissuasion nucléaire.
2016-2020Christophe Prazuck (1960-)Amiral ; Chef d’état-major de la MarineSouveraineté maritimeMet l’accent sur les espaces maritimes, les outre-mer et les nouvelles conflictualités.
2020-2023Pierre Vandier    (1964-)Amiral ; Chef d’état-major de la MarineInnovation opérationnellePrépare la Marine au retour de la haute intensité, au combat collaboratif et aux opérations multi-domaines.
2023-2026Nicolas Vaujour   (1967-)Amiral ; Chef d’état-major de la MarineDoctrine contemporaineFormalise une réflexion stratégique intégrant compétition des puissances, guerre multi-domaine, fonds marins, innovation technologique et autonomie stratégique.

* Note  : ce tableau ne recense pas l’ensemble des grands marins français, mais les principales personnalités ayant exercé une influence durable sur la construction de la puissance maritime française, qu’il s’agisse de responsables politiques, de stratèges, d’ingénieurs, de scientifiques ou de chefs militaires.

Annexe 2

Dupuy de Lôme : quand l’innovation industrielle transforme la puissance maritime

La révolution industrielle du XIXe siècle constitue l’un des moments décisifs de l’histoire navale mondiale. Elle démontre qu’une Marine ne peut conserver sa puissance sans maîtriser les ruptures technologiques qui transforment les conditions mêmes du combat en mer.

Stanislas Charles Henri Dupuy de Lôme incarne cette mutation. Ingénieur général du Génie maritime, il comprend avant beaucoup d’autres que l’avenir des flottes repose sur la combinaison de la science, de l’industrie et de l’action publique. Son œuvre accompagne le passage définitif d’une marine fondée sur le bois et la voile à une marine industrielle reposant sur le métal et la vapeur.

La réalisation de La Gloire, mise à l’eau en 1859, marque une rupture mondiale. Premier cuirassé océanique véritablement opérationnel, ce bâtiment contraint toutes les grandes puissances navales à revoir leurs doctrines et leurs programmes d’armement. Mais l’apport de Dupuy de Lôme ne se limite pas à une innovation technique isolée. Il révèle qu’une puissance maritime moderne dépend d’un écosystème complet associant ingénieurs, arsenaux, industries métallurgiques, centres scientifiques et capacités financières de l’État.

Cette intuition conserve une remarquable actualité. Les programmes navals contemporains, qu’il s’agisse des sous-marins nucléaires, des frégates de nouvelle génération ou des systèmes de combat intégrés, reposent toujours sur cette même logique : la supériorité maritime dépend autant de la capacité à concevoir et produire des systèmes complexes que de leur emploi opérationnel.

La Marine française du XXIe siècle demeure ainsi l’héritière directe de la révolution industrielle navale initiée par Dupuy de Lôme, qui avait compris que l’innovation constituait le premier fondement de la puissance maritime.

Annexe 3

Rochefort et la naissance de la culture sous-marine française

La France occupe une place particulière dans l’histoire mondiale du sous-marin. Longtemps avant que la propulsion nucléaire ne transforme la guerre sous-marine, les ingénieurs et les marins français figurent parmi les pionniers de cette nouvelle dimension stratégique.

L’arsenal de Rochefort joue un rôle important dans cette histoire. À la fin du XIXe siècle, alors que toutes les grandes marines explorent les possibilités offertes par la navigation sous-marine, la France développe plusieurs prototypes qui témoignent d’une remarquable capacité d’innovation.

Le Gymnote, lancé en 1888, constitue l’un des premiers sous-marins électriques véritablement opérationnels au monde. Le Gustave Zédé, mis en service en 1893, démontre les possibilités d’un bâtiment sous-marin militaire capable d’opérations prolongées. Quelques années plus tard, le Narval, conçu par l’ingénieur Maxime Laubeuf et lancé en 1899, apporte une innovation décisive avec son système de propulsion mixte associant moteur thermique en surface et propulsion électrique en plongée.

Ces réalisations placent alors la France parmi les nations pionnières de la guerre sous-marine et créent une véritable culture technique qui se prolongera au XXe siècle. De cette tradition naîtront progressivement les sous-marins océaniques, la propulsion nucléaire, puis la composante océanique de la dissuasion française.

La maîtrise actuelle des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins et des sous-marins nucléaires d’attaque ne constitue donc pas une rupture historique, mais l’aboutissement d’une longue continuité scientifique, industrielle et stratégique.

La singularité française réside précisément dans cette capacité à transformer une innovation technique ancienne en une compétence souveraine durable, associant recherche, industrie navale et doctrine stratégique.

Annexe 4

Glossaire des principaux acronymes et concepts navals contemporains

AcronymeDéveloppementSignification stratégique
A2/ADAnti-Access / Area DenialConcept désignant les stratégies visant à empêcher ou limiter l’accès d’un adversaire à une zone maritime ou aérienne. Elles reposent sur la combinaison de missiles longue portée, sous-marins, mines, drones, systèmes de surveillance et guerre électronique. Concept central dans les stratégies chinoise et russe contemporaines.
BMDBallistic Missile DefenceDéfense antimissile balistique. Ensemble des systèmes permettant de détecter, suivre et intercepter des missiles balistiques. Domaine majeur de la compétition stratégique entre grandes puissances.
BITDBase industrielle et technologique de défenseEnsemble des entreprises, centres de recherche et capacités industrielles nécessaires à l’autonomie stratégique d’un État en matière de défense. Pour la Marine française : Naval Group, Thales, MBDA, Safran, Chantiers de l’Atlantique, PME spécialisées.
C4ISRCommand, Control, Communications, Computers, Intelligence, Surveillance and ReconnaissanceArchitecture intégrée combinant commandement, communications, informatique, renseignement, surveillance et reconnaissance. Elle constitue le cœur du combat naval moderne fondé sur la supériorité informationnelle.
CATOBARCatapult Assisted Take-Off But Arrested RecoverySystème de porte-avions utilisant des catapultes pour le décollage et des brins d’arrêt pour l’appontage. Il permet l’emploi d’avions plus lourds et plus autonomes. Le Charles de Gaulle français et les porte-avions américains utilisent ce système.
CEMMChef d’état-major de la MarineAutorité militaire responsable de la Marine nationale française et conseiller du chef d’état-major des armées pour les questions maritimes.
DGADirection générale de l’armementOrganisme chargé de la conduite des programmes d’armement français, de la recherche, des essais et de la maîtrise technologique de défense.
EMALSElectromagnetic Aircraft Launch SystemSystème de catapultes électromagnétiques équipant les porte-avions américains de nouvelle génération (Gerald R. Ford). Il remplace progressivement les catapultes à vapeur.
FDIFrégate de défense et d’interventionFrégate française de nouvelle génération développée par Naval Group. Très numérisée, elle combine défense aérienne, lutte anti-navires, lutte anti-sous-marine, guerre électronique et capacités de frappe.
FASMFrégate anti-sous-marineBâtiment spécialisé dans la détection et la lutte contre les sous-marins adverses. Élément essentiel de la protection des forces navales, notamment des SNLE.
FREMMFrégate européenne multi-missions (Frégate Européenne Multi-Missions)Programme franco-italien lancé dans les années 2000. Frégate de premier rang polyvalente assurant lutte anti-sous-marine, défense aérienne, frappe dans la profondeur par missiles de croisière navals et missions de présence maritime. Exemple majeur de coopération navale européenne réussie.
GANGroupe aéronavalEnsemble opérationnel organisé autour d’un porte-avions, comprenant bâtiments d’escorte (frégates, sous-marin nucléaire d’attaque), aéronefs embarqués, moyens de renseignement et de soutien. Le GAN français autour du Charles de Gaulleconstitue un système complet de projection de puissance.
ISRIntelligence, Surveillance, ReconnaissanceRenseignement, surveillance et reconnaissance. Ensemble des moyens permettant de connaître, surveiller et anticiper l’activité d’un adversaire. Domaine devenu central avec satellites, drones et capteurs sous-marins.
MCMMine Counter MeasuresGuerre des mines et contre-mesures. Domaine redevenu majeur après les conflits récents, notamment en mer Noire et dans les zones de détroits. Il associe bâtiments spécialisés, drones de surface et drones sous-marins.
MCOMaintien en condition opérationnelleEnsemble des activités techniques, industrielles et logistiques permettant de conserver les bâtiments et systèmes d’armes disponibles. Élément déterminant de l’efficacité réelle d’une marine.
MdCNMissile de croisière navalMissile français lancé depuis des bâtiments de surface ou des sous-marins. Il permet des frappes conventionnelles dans la profondeur contre des objectifs terrestres.
OTANOrganisation du traité de l’Atlantique NordAlliance militaire occidentale constituant le principal cadre de coopération stratégique maritime entre États européens et nord-américains.
SNASous-marin nucléaire d’attaqueSous-marin nucléaire destiné aux missions offensives et de renseignement : lutte anti-sous-marine, protection des SNLE, opérations spéciales, renseignement et frappe conventionnelle. Les SNA de classe Suffren remplacent progressivement les sous-marins de classe Rubis.
SNLESous-marin nucléaire lanceur d’enginsSous-marin porteur de missiles balistiques nucléaires. Élément fondamental de la composante océanique de la dissuasion nucléaire française.
SNLE 3GSous-marin nucléaire lanceur d’engins de troisième générationProgramme français destiné à remplacer les SNLE de classe Le Triomphant à partir des années 2030.
SLBMSubmarine-Launched Ballistic MissileMissile balistique lancé depuis un sous-marin. Arme principale des SNLE des grandes puissances nucléaires.
STOBARShort Take-Off But Arrested RecoverySystème de porte-avions associant un tremplin (ski-jump) pour le décollage et des brins d’arrêt pour l’appontage. Utilisé notamment par les porte-avions chinois et indiens.
STOVLShort Take-Off and Vertical LandingSystème permettant un décollage court et un atterrissage vertical. Utilisé notamment par les avions F-35B embarqués sur certains porte-aéronefs britanniques et américains.
UAVUnmanned Aerial VehicleDrone aérien sans pilote utilisé pour la surveillance, le renseignement et certaines missions offensives.
USVUnmanned Surface VehicleDrone de surface autonome ou téléopéré. Les conflits récents, notamment en mer Noire, ont montré leur capacité à menacer des bâtiments de guerre classiques pour un coût réduit.
UUVUnmanned Underwater VehicleDrone sous-marin autonome utilisé pour la surveillance des grands fonds, la guerre des mines, la protection des infrastructures sous-marines et le renseignement.
ZEEZone économique exclusiveZone maritime jusqu’à 200 milles nautiques dans laquelle un État exerce des droits économiques souverains. La France dispose de la deuxième ZEE mondiale grâce à ses territoires ultramarins.

[1] Raoul CastexThéories stratégiques, t. I,Généralités sur la stratégie – La mission des forces maritimes – La conduite des opérationsParis, Société d’éditions géographiques, maritimes et coloniales, 1929, 409 p., rééd. revue et augmentée : 1937.

[2] Amiral Nicolas Vaujour, Les guerres des mers. La Marine française au cœur des nouveaux enjeux du monde, Paris, Tallandier, avril 2026, 238 p.

[3] Op.cit.

[4] Op.cit.

[5] François Souty, « Armand-Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint (1742-1793): un marin des Lumières dans la renaissance de la puissance navale française durant la guerre d’Indépendance américaine » Le Diplomate Média, 15 juillet 2026 ; F. Souty « Armand Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint, capitaine de vaisseau du roi, chef de division des armées navales du royaume de France, vice-amiral de la Première République, 1742-1793 », 1ère partie, Revue Le Mérite, décembre 2025, p. 38-42. Deuxième partie à paraître dans la même revue en juillet-septembre 2026. Voir en particulier les développements consacrés à ses conceptions de l’organisation navale, de l’innovation technique et de la puissance maritime.

[6] François Souty, « La géopolitique des mers à l’épreuve des détroits au 21e siècle : d’Alfred Thayer Mahan à Raoul Castex et James Stavridis, entre maîtrise des chokepoints et arsenalisation des flux», Le Diplomate Média, 13 mai 2026, 21 p. ; F. Souty, « La rivalité industrielle franco-allemande dans les industries navales au XXIe siècle : Entre coopération européenne et concurrence stratégique », Le Diplomate Média, 21 avril 2026, 30 p.

[7] International Institute for Strategic Studies, The Military Balance 2025, Londres, Routledge/IISS, 2025, chap. « Middle East Security » ; U.S. Department of Defense, Annual Report to Congress: Military and Security Developments Involving the People’s Republic of China, Washington, 2024, p. 100-110.

[8] Wayne P. Hughes Jr. et Robert Girrier, Fleet Tactics and Naval Operations, 3<sup>e</sup> éd., Annapolis, Naval Institute Press, 2018, p. 1-35.

[9] Michael Kofman et al., The Russian Way of Warfare: A Primer, Arlington, CNA, 2022, p. 65-90.

[10] Sidharth Kaushal, « The Sinking of the Moskva: Lessons for Naval Warfare », Royal United Services Institute (RUSI), 2022 ; International Institute for Strategic Studies, The Military Balance 2023, Londres, Routledge/IISS, 2023, p. 175-180.

[11] Christian Bueger, « What is Maritime Security? », Marine Policy, vol. 53, 2015, p. 159-164 ; International Cable Protection Committee, Submarine Cables and the Ocean, rapports annuels.

[12] Wayne P. Hughes Jr. et Robert Girrier, Fleet Tactics and Naval Operations, 3e éd., Annapolis, Naval Institute Press, 2018, p. 1-35.

[13] Marine nationale, Concept d’emploi des forces navales françaises, Paris, État-major de la Marine, éditions successives ; Nicolas Vaujour, Les guerres des mers. La Marine française au cœur des nouveaux enjeux du monde, Paris, Tallandier, 2026, 238 p.

[14] Philippe Masson, Histoire de la Marine française. Des origines à nos jours, Paris, Lavauzelle, 1981, p. 90-110 ; Michel Vergé-Franceschi, Histoire de la Marine française, Paris, Pygmalion, 1996, p. 180-205. Sur Richelieu, v. le remarquable Arnaud Teyssier, Richelieu, Paris, Perrin, 2014-2021, 654 p. ; Henry Hauser, Richelieu, l’argent et le pouvoir, Paris, 2018, Chronos, 304 p. ; Sylvie Taussig, Richelieu, Gallimard, 2017, 343 p. ; Philippe Erlanger, Richelieu, Perrin-Tempus, 2006, 857p.  

[15] Jean Meyer et Martine Acerra, Histoire de la Marine française. Des origines à nos jours, Rennes, Ouest-France, 1994, p. 85-130.

[16] Michel Vergé-Franceschi, Abraham Duquesne, corsaire et grand marin du Roi-Soleil, Paris, Fayard, 1990, p. 350-390 ; id., Tourville, Paris, Fayard, 2000.

[17] Rémi Monaque, Suffren, Paris, Tallandier, 2009, p. 250-330. Roger Glachant, Suffren et le temps de Vergennes, Paris, Editions France Empire, 431 p.

[18] François Souty, « Armand-Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint (1742-1793) », op. cit., v. note 4.

[19] Philippe Masson, La Marine française et sa stratégie au XIXe siècle, Paris, Economica, 1982, p. 210-260 ; Martin Motte, Une éducation géostratégique. La pensée navale française de la Jeune École à 1914, Paris, Economica, 2004, p. 45-120.

[20] Raoul Castex, Théories stratégiques, 5 volumes, Paris, Société d’éditions géographiques, maritimes et coloniales, 1929-1935 ; réédition Paris, Economica, 1997. Pour l’amiral Raoul Castex, décédé en 1968, penseur hors normes,  la puissance navale ne peut être analysée isolément, comme le faisait principalement Mahan, ni se limiter à la maîtrise relative des communications maritimes selon Corbett. Dans ses Théories stratégiques, il développe une conception globale de la stratégie, intégrant les dimensions terrestre, maritime, aérienne, économique, industrielle et politique au sein d’une même réflexion sur la puissance de l’État. Il critique l’idée d’une bataille navale décisive comme principe universel et insiste sur la nécessité d’adapter en permanence les moyens militaires aux réalités géographiques, technologiques et politiques. La stratégie maritime devient ainsi l’une des composantes d’une stratégie générale, fondée sur la liberté d’action, l’économie des forces et la recherche de l’effet décisif plutôt que sur la seule domination des mers. On en retrouve bien des intuitions chez l’amiral de Kersaint conceptualisées et mise en œuvre dans l’opération de Demerary-Essequibo en 1782 hélas éclipsée par la défaite de l’escadre de Grasse à la bataille des Saintes. Cette approche, particulièrement moderne, annonce les doctrines contemporaines de l’interarmisation, des opérations multi-domaines et de la compétition stratégique globale.

[21] Hervé Coutau-Bégarie, Le meilleur des ambassadeurs. Théorie et pratique de la diplomatie navale, Paris, Economica, 2004, p. 310-340 ; Bruno Tertrais, La France et la dissuasion nucléaire, Paris, Presses universitaires de France, 2017, p. 80-120.

[22] Sur le renouvellement de la pensée stratégique navale française depuis le début du XXIe siècle, v. notamment Bernard Rogel, La France, une puissance maritime ?, Paris, CNRS Éditions, 2016, 240 p. ; Christophe Prazuck, allocutions, conférences et articles doctrinaux publiés en qualité de chef d’état-major de la Marine (2016-2020), notamment dans Cols bleus, à l’Institut français de la mer (IFM), au Centre d’études stratégiques de la Marine (CESM) et à l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) ; Pierre Vandier, conférences, articles doctrinaux et interventions publiques prononcés en qualité de chef d’état-major de la Marine (2020-2023), notamment au CESM, à l’IHEDN et à l’Académie de marine, consacrés à la supériorité maritime, au combat de haute intensité et à la maîtrise des espaces maritimes ; Nicolas Vaujour, Les guerres des mers. Op. cit.

[23] Alfred Thayer Mahan, The Influence of Sea Power upon History, 1660-1783, Boston, Little, Brown and Company, 1890, 557 p. ; Julian S. Corbett, Some Principles of Maritime Strategy, Londres, Longmans, Green and Co., 1911, 338 p. ; Geoffrey Till, Seapower. A Guide for the Twenty-First Century, 4e éd., Londres, Routledge, 2018, 432 p. Voir aussi François Souty, « La géopolitique des mers à l’épreuve des détroits au 21e siècle : d’Alfred Thayer Mahan à Raoul Castex et James Stavridis, entre maîtrise des chokepoints et arsenalisation des flux », Le Diplomate Média, 13 mai 2026, 20 p.

[24]  E. B. Potter (dir.), Nimitz, Annapolis, Naval Institute Press, 1976, 467 p. ; Theodore Rockwell, The Rickover Effect. How One Man Made a Difference, Annapolis, Naval Institute Press, 1992, 441 p. ; James Stavridis, Sea Power. The History and Geopolitics of the World’s Oceans, New York, Penguin Press, 2017, 384 p.

[25] Voir références à note 23 (Mahan, Corbett et Till).

[26] U.S. Department of Defense, 2022 National Defense Strategy of the United States of America, Washington (D.C.), Department of Defense, octobre 2022, 80 p. ; U.S. Navy, Navigation Plan for America’s Warfighting Navy 2024, Washington (D.C.), Department of the Navy, 2024, 32 p. ; U.S. Marine Corps, Force Design 2030, Washington (D.C.), 2020, 26 p.

[27] U.S. Navy, Advantage at Sea. Prevailing with Integrated All-Domain Naval Power, Washington (D.C.), Department of the Navy, décembre 2020, 16 p. ; U.S. Navy, Distributed Maritime Operations. A Navy Concept for Distributed Fleet Operations, Washington (D.C.), Department of the Navy, version non classifiée, 2021, disponible à l’adresse : https://www.navy.mil (consulté le 23 juillet 2026) ; Joseph R. Biden, Anthony Albanese et Rishi Sunak, Joint Leaders Statement on AUKUS, San Diego, 13 mars 2023, disponible à l’adresse : https://www.whitehouse.gov/briefing-room/statements-releases/2023/03/13/joint-leaders-statement-on-aukus/ (consulté le 23 juillet 2026) ; Australia, United Kingdom, United States, The AUKUS Nuclear Powered Submarine Pathway: A Partnership for the Future, Canberra–Londres–Washington, 13 mars 2023, 64 p.

[28] Paul Kennedy, The Rise and Fall of British Naval Mastery, Londres, Penguin Books, 2001 (1ʳᵉ éd. 1976), 464 p. ; Geoffrey Till, Seapower. A Guide for the Twenty-First Century, 4e éd., Londres, Routledge, 2018, 432 p. ; Global Britain in a Competitive Age. The Integrated Review of Security, Defence, Development and Foreign Policy, Londres, HM Government, mars 2021, 114 p.

[29] Julian S. Corbett, Some Principles of Maritime Strategyop.cit. ; Andrew Lambert, The British Way of War. Julian Corbett and the Battle for a National Strategy, New Haven, Yale University Press, 2021, 472 p.

[30] David Brown, The Royal Navy and the Falklands War, Londres, Leo Cooper, 1987, 384 p. ; Sandy Woodward et Patrick Robinson, One Hundred Days. The Memoirs of the Falklands Battle Group Commander, Londres, Harper Collins, 1992, 350 p. ; Lawrence Freedman, The Official History of the Falklands Campaign, 2 vol., Londres, Routledge, 2005, 1 184 p.

[31] National Shipbuilding Strategy Refresh, Londres, HM Government, mars 2022, 61 p. ; Defence Command Paper 2023. Defence’s Response to a More Contested and Volatile World, Londres, Ministry of Defence, juillet 2023, 76 p. ; House of Commons Defence Committee, We’re Going to Need a Bigger Navy, Londres, House of Commons, 2021, 48 p

[32] Ministry of Defence, Defence in a Competitive Age, Londres, HM Government, mars 2021, 76 p. ; Joseph R. Biden, Anthony Albanese et Rishi Sunak, Joint Leaders Statement on AUKUS, San Diego, 13 mars 2023, disponible à l’adresse : https://www.whitehouse.gov/briefing-room/statements-releases/2023/03/13/joint-leaders-statement-on-aukus/(consulté le 23 juillet 2026) ; Australia, United Kingdom, United States, The AUKUS Nuclear Powered Submarine Pathway: A Partnership for the Future, Canberra–Londres–Washington, 13 mars 2023, 64 p.

[33] Alfred von Tirpitz, Politische Dokumente. Die Entstehung der deutschen Hochseeflotte, Berlin, Deutsche Verlags-Anstalt, 1924-1926, 3 volumes ; Patrick J. Kelly, Tirpitz and the Imperial German Navy, Bloomington, Indiana University Press, 2011, 352 p. V. aussi ; F. Souty, « La rivalité industrielle franco-allemande dans les industries navales au XXIe siècle », op.cit. à note 6.

[34] Joachim Rühle, « Germany’s New Strategic Role », NATO Review, Bruxelles, OTAN, 2016, disponible à l’adresse : https://www.nato.int (consulté le 24 juillet 2026) ; Deutsche Marine, Zielbild Marine 2035+, Rostock, Marinekommando, 2023, disponible à l’adresse : https://www.bundeswehr.de (consulté le 24 juillet 2026) ; Sebastian Bruns, US Naval Strategy and National Security. The Evolution of American Maritime Power, Londres, Routledge, 2018, 246 p. ; Sebastian Bruns et Sarah Kirchberger (dir.), Concepts and Consequences of Sea Power in the 21st Century, Annapolis, Naval Institute Press, 2024, 336 p. La personnalité de Sebastian Bruns mérite peut-être d’être encore plus cité que les amiraux Rainer Brinkmann ou Joachim Rühle : sans posséder l’expérience de commandement et de navigation à la mer, il est aujourd’hui le principal universitaire allemand travaillant sur la stratégie navale ; il est d’ailleurs largement reconnu dans les réseaux de l’OTAN et par les marines occidentales. Cet universitaire constitue sans doute la meilleure incarnation d’une école se stratégie navale allemande émergente, encore largement tournée vers la sécurité maritime européenne plutôt que vers une doctrine océanique globale.

[35] Gerhard P. Groß, Mythos und Wirklichkeit. Geschichte des operativen Denkens im deutschen Heer von Moltke bis Heusinger, Berlin, Oldenbourg Verlag, 2012, 500 p. (pour le cadre général de la pensée militaire allemande) ; International Institute for Strategic Studies, The Military Balance 2025, Londres, Routledge/IISS, 2025, notices relatives à la Deutsche Marine.

[36] Giuseppe Fioravanzo, La guerra sul mare. Studi e considerazioni, 3 vol., Rome, Ufficio Storico della Marina Militare, 1956-1960 ; Giuseppe Fioravanzo, Storia del pensiero navale, 2 vol., Rome, Ufficio Storico della Marina Militare, 1961 ; Marina Militare, Libro Bianco della Marina Militare. Il futuro della presenza marittima italiana, Rome, Stato Maggiore della Marina Militare, 2015, 138 p. ; Enrico Cernuschi, « Giuseppe Fioravanzo e la cultura strategica navale italiana », Rivista Marittima, Rome, Stato Maggiore della Marina Militare, plusieurs articles, 2010-2020 ; Fabio Caffio, Manuale di diritto e geopolitica degli spazi marittimi, Rome, Aracne Editrice, 2016, 454 p.

[37] Marina Militare, Libro Bianco della Marina Militare. Il futuro della presenza marittima italiana, Rome, Stato Maggiore della Marina Militare, 2015, 138 p. ; voir, par le chef d’état-major de la Marina Militare italienne de 2013 à 2016, Giuseppe De Giorgi, « La marittimità quale fattore strategico per l’Italia », Rivista Marittima, Rome, Stato Maggiore della Marina Militare, 2015, disponible à l’adresse : https://www.marina.difesa.it (consulté le 24 juillet 2026).

[38] Code général de la propriété des personnes publiques ; Ministère des Armées, Revue nationale stratégique 2022, Paris, Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, 2022, 76 p. ; Ministère des Armées, Stratégie nationale pour la mer et le littoral, Paris, 2024, disponible à l’adresse : https://www.mer.gouv.fr (consulté le 25 juillet 2026) ; Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégieop.cit..

[39] Armand de Richelieu, Testament politique, éd. Louis André, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1995, 1 248 p. ; Patrick Villiers, Tourville, Paris, Fayard, 2002, 548 p. ; Michel Vergé-Franceschi, Suffren. Le dernier chevalier de la marine, Paris, Fayard, 2002, 634 p. ; François Souty, « Armand-Guy Simon de Coëtnempren, Comte de Kersaint (1742-1793) », Le Diplomate Média, op.cit. ; F. Souty, « Armand-Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint (1742-1793). Marin, stratège et réformateur de la Marine royale », Le Mérite, à paraître, août 2026.

[40] Raoul Castex, Théories stratégiques, tome I, op.cit. notamment p. 45-110. L’amiral Raoul Castex demeure la référence française majeure pour comprendre la continuité intellectuelle entre stratégie maritime et stratégie générale. Sa réflexion sur les rapports entre géographie, économie, politique et emploi des forces navales éclaire encore les débats contemporains sur la liberté d’action maritime et l’autonomie stratégique. V. aussi Charles de Gaulle, Le Fil de l’épée, Paris, Plon, 1932, 188 p (réédition Perrin-coll. Tempus, 2010) ; Hervé Coutau-Bégarie, La pensée navale, Paris, Economica, 2007, 471 p.

[41] Bernard Rogel, La France, une puissance maritime ?, Paris, CNRS Éditions, 2016, 232 p. ; Christophe Prazuck, « La Marine nationale face aux nouveaux espaces de conflictualité », notamment conférences prononcées à l’IHEDN et interventions publiées dans la Revue Défense Nationale et Cols Bleus, 2017-2020 ; Pierre Vandier, discours, conférences et articles consacrés au retour de la haute intensité, à la supériorité navale et aux nouvelles formes de conflictualité maritime, notamment dans la Revue Défense Nationale, 2021-2024 ; Nicolas Vaujour, Les guerres des mers. La Marine française au cœur des nouveaux enjeux du monde, Paris, Tallandier, 2026, 240 p, analysé plus loin par le présent article. Ces travaux témoignent de la constitution progressive d’une véritable école française contemporaine de stratégie navale, sans toutefois constituer à ce stade une école doctrinale homogène au sens académique. Ils traduisent bien l’émergence d’un corpus stratégique cohérent, articulant puissance maritime, autonomie stratégique, dissuasion, haute intensité et adaptation aux mutations technologiques, dans le prolongement de l’héritage de Raoul Castex et de la tradition gaullienne, malgré les restrictions budgétaires successives. Cela représente une différence notable vis-à-vis de la vielle rivale britannique qu’est la Royal Navy, qui traverse une crise existentielle dans la décennie actuelle.

[42] Ministère des Armées, Revue nationale stratégique 2022, préc. ; Emmanuel Macron, Discours aux Assises de l’économie de la mer, Montpellier, 3 décembre 2019 ; Ministère des Armées, Marine nationale. Vision stratégique du chef d’état-major de la Marine, Paris, disponible à l’adresse : https://www.defense.gouv.fr/marine (consulté le 24 juillet 2026).

[43] Geoffrey Till, Maritime Strategy and the Nuclear Age, Londres, Macmillan, 1982, 270 p. ; Jean Meyer et Martine Acerra, Histoire de la Marine française. Des origines à nos joursop. cit., 420 p

[44] Geoffrey Till, Seapower. A Guide for the Twenty-First Century, 4e éd., Londres, Routledge, 2018, 432 p. ; International Institute for Strategic Studies, The Military Balance 2025, Londres, Routledge pour l’International Institute for Strategic Studies (IISS), 2025, 546 p. ; Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), The Ocean Economy to 2050, Paris, Éditions OCDE, 2016, 256 p.

[45] International Institute for Strategic Studies, The Military Balance 2025op.cit. ; U.S. Office of Naval Intelligence, The World Factbook of Navies, Washington (D.C.), Department of the Navy, dernières éditions ; OTAN, Alliance Maritime Strategy, Bruxelles, Organisation du traité de l’Atlantique Nord, 2025, disponible à l’adresse : https://www.nato.int(consulté le 24 juillet 2026).

[46] Ministry of Defence (India), Ensuring Secure Seas: Indian Maritime Security Strategy, New Delhi, Integrated Headquarters, Ministry of Defence (Navy), 2015, 216 p. ; République de Turquie, Mavi Vatan (Blue Homeland), doctrine et publications de la Deniz Kuvvetleri Komutanlığı, Ankara, disponible à l’adresse : https://www.dzkk.tsk.tr(consulté le 24 juillet 2026) ; Republic of Korea Navy, Navy Vision 2045, Séoul, Ministry of National Defense, disponible à l’adresse : https://www.navy.mil.kr (consulté le 24 juil. 2026) ; Marinha do Brasil, Plano Estratégico da Marinha 2040, Brasília, Ministério da Defesa, disponible à l’adresse : https://www.marinha.mil.br (consulté le 24 juil. 2026).

[47] Office of the Secretary of Defense, Military and Security Developments Involving the People’s Republic of China 2025. Annual Report to Congress, Washington (D.C.), U.S. Department of Defense, 2025, 220 p. ; U.S. Office of Naval Intelligence, The PLA Navy. New Capabilities and Missions for the 21st Century, Washington (D.C.), Office of Naval Intelligence, 2015, 47 p. ; Andrew S. Erickson, Chinese Naval Shipbuilding. An Ambitious and Uncertain Course, Annapolis, Naval Institute Press, 2023, 336 p. ; International Institute for Strategic Studies, The Military Balance 2025, Londres, Routledge pour l’International Institute for Strategic Studies (IISS), 2025, 546 p. ; Geoffrey Till, Seapower. A Guide for the Twenty-First Century, 4e éd., Londres, Routledge, 2018, 432 p.

[48] Nicolas Vaujour, op. cit., chap. 8, p 145-165.

[49] François Souty, « Politique industrielle et politique de concurrence en Chine depuis 2001 : une convergence stratégique aux antipodes du modèle européen ? », Le Diplomate Média, 03 juin 2026, 44 p.

[50] Les Etats-Unis accordent une attention majeure, prioritaire, essentielle à l’essor de la marine chinoise et ses doctrines. V. not. Andrew S. Erickson et Joel Wuthnow (dir.), China’s Maritime Strategy, Annapolis, Naval Institute Press, 2021, 312 p. ; Andrew S. Erickson, Chinese Naval Shipbuilding. An Ambitious and Uncertain Course, Annapolis, Naval Institute Press, 2023, 336 p. ; Ryan D. Martinson, China’s Civilian Army. The Making of Wolf Warrior Diplomacy, ou plus directement ses travaux sur la People’s Armed Forces Maritime Militia, Newport (R.I.), U.S. Naval War College, China Maritime Studies Institute, plusieurs études, 2019-2024 ; Office of the Secretary of Defense, Military and Security Developments Involving the People’s Republic of China 2025. Annual Report to Congress, Washington (D.C.), U.S. Department of Defense, 2025, 220 p. ; International Institute for Strategic Studies, The Military Balance 2025, Londres, Routledge pour l’International Institute for Strategic Studies (IISS), 2025, 546 p.

[51] Amiral Nicolas Vaujour, op. cit.

[52] Nicolas Vaujour, Les guerres des mers. Op. cit à la note 13. L’amiral Nicolas Vaujour, chef d’état-major de la Marine de 2023 à juillet 2026, développe dans cet ouvrage une réflexion sur la transformation de la conflictualité maritime contemporaine : retour de la compétition entre puissances, extension des espaces de confrontation, importance des capacités sous-marines, des systèmes autonomes et de la maîtrise technologique. L’ouvrage constitue moins un traité doctrinal qu’une synthèse stratégique issue d’une expérience opérationnelle et institutionnelle directe.

[53] Geoffrey Till, Seapower: A Guide for the Twenty-First Century, 4e éd., Londres-New York, Routledge, 2018, 458 p., notamment p. 1-35 ; Ronald O’Rourke, China Naval Modernization: Implications for U.S. Navy Capabilities, Washington, Congressional Research Service, édition 2025, p. 3-20. Geoffrey Till, ancien professeur au Joint Services Command and Staff College britannique et spécialiste reconnu de la stratégie maritime contemporaine, analyse la puissance navale comme une combinaison de moyens militaires, économiques, politiques et diplomatiques. Son approche dépasse la seule notion de flotte de combat pour intégrer la protection des flux, les alliances et la gouvernance maritime mondiale. Ronald O’Rourke, analyste du Congressional Research Service à Washington spécialisé dans les questions navales américaines, suit depuis plus de vingt ans la modernisation de la marine chinoise. Ses travaux constituent une référence institutionnelle majeure pour mesurer l’évolution quantitative et qualitative de la PLAN (People’s Liberation Army Navy). Nous avons consacré dernièrement une réflexion à la géopolitique nouvelle des détroits et chokepoints: F. Souty, « Géopolitique des détroits », op. cit.

[54] Wayne P. Hughes Jr., Fleet Tactics and Naval Operations, 3e éd. avec Robert Girrier, Annapolis, Naval Institute Press, 2018, 528 p., notamment p. 345-390. Le Captain Wayne P. Hughes Jr. (U.S. Navy), professeur au Naval Postgraduate School de Monterey et l’un des principaux théoriciens américains de la guerre navale contemporaine, a renouvelé l’étude tactique des opérations maritimes. Il insiste sur l’importance du réseau, du renseignement, de la manœuvre et de la combinaison entre plateformes et systèmes d’armes. Ses analyses éclairent la transition actuelle entre une marine organisée autour de grandes unités isolées et une architecture navale distribuée.

[55] International Institute for Strategic Studies, The Military Balance 2023, Londres, Routledge/IISS, 2023, p. 180-185 ; Sidharth Kaushal, « The Sinking of the Moskva: Lessons for Naval Warfare », Royal United Services Institute (RUSI), op.cit.

[56]  International Institute for Strategic Studies, The Military Balance 2025, Londres, Routledge/IISS, 2025, chapitre « Middle East Security » ; U.S. Department of Defense, Annual Report to Congress: Military and Security Developments Involving the People’s Republic of China 2024, Washington, Department of Defense, 2024, p. 100-110. Ces deux documents illustrent deux évolutions majeures de la conflictualité maritime contemporaine. Le premier analyse les attaques conduites en mer Rouge par les Houthis et la difficulté croissante de protéger les routes commerciales mondiales contre des moyens peu coûteux mais technologiquement efficaces. Le rapport du Département de la Défense américain présente quant à lui la montée en puissance chinoise comme le principal défi maritime de long terme pour les États-Unis, notamment dans l’Indo-Pacifique.

[57] U.S. Navy, Navigation Plan 2024, Washington, Department of the Navy, 2024, 40 p. Ce document doctrinal publié sous l’autorité du Chief of Naval Operations définit les orientations de la marine américaine face au retour de la compétition stratégique avec la Chine. Il insiste sur les notions de Distributed Maritime Operations, d’intégration des systèmes autonomes, de résilience des forces et d’opérations multi-domaines. Il constitue l’une des expressions les plus abouties de la transformation doctrinale américaine actuelle.

[58] Bernard Rogel, La France, une puissance maritime ?, Paris, CNRS Éditions, 2016, 240 p. L’amiral Bernard Rogel, chef d’état-major de la Marine de 2011 à 2016, développe dans cet ouvrage une réflexion sur la place de la France comme puissance maritime mondiale. Il insiste sur les atouts spécifiques français — deuxième domaine maritime mondial, outre-mer, présence dans plusieurs océans — mais également sur la nécessité d’une stratégie maritime globale associant défense, économie et influence internationale.

[59] Christophe Prazuck, « La Marine nationale face aux nouveaux espaces de conflictualité », Revue Défense Nationale, n° 817, février 2019, p. 21-28 ; Pierre Vandier, La dissuasion au XXIe siècle, Paris, Odile Jacob, 2022, 240 p. L’amiral Christophe Prazuck, chef d’état-major de la Marine de 2016 à 2020, a particulièrement insisté sur l’élargissement des espaces de confrontation maritime : cyberespace, espace extra-atmosphérique, fonds marins et zones grises.
L’amiral Pierre Vandier, chef d’état-major de la Marine de 2020 à 2023, a davantage développé la réflexion sur le retour de la haute intensité et la nécessité pour la Marine française de se préparer à affronter des adversaires technologiquement avancés dans un contexte de compétition entre puissances.

[60] Wayne P. Hughes Jr. et Robert Girrier, op.cit..

[61] U.S. Navy, Navigation Plan 2024, Washington, Department of the Navy, 2024, 40 p. Ce document doctrinal présente les concepts américains de Distributed Maritime Operations et d’intégration multi-domaine face au retour de la compétition stratégique entre grandes puissances.

[62] Sidharth Kaushal, op. cit.

[63] International Institute for Strategic Studies, The Military Balance 2024, Londres, Routledge/IISS, 2024, chapitres consacrés aux forces navales et aux systèmes autonomes. V. aussi International Institute for Strategic Studies, The Military Balance 2025, Londres, Routledge/IISS, 2025, chapitres consacrés aux forces navales et aux capacités de guerre des mines ; DGA, « Programme franco-britannique Maritime Mine Counter Measures (MMCM) », Paris, Direction générale de l’armement, 2023. La guerre des mines, longtemps considérée comme une capacité secondaire, retrouve une importance stratégique de premier rang, avec le retour des conflits de haute intensité et la multiplication des menaces pesant sur les voies maritimes. Le programme MMCM, conduit en coopération franco-britannique, illustre l’évolution doctrinale vers des systèmes de contre-minage reposant davantage sur des drones de surface et sous-marins que sur l’emploi direct de bâtiments spécialisés dans des zones dangereuses. Cette évolution traduit une transformation plus générale : la guerre navale tend à déplacer l’homme hors de la zone létale tout en maintenant la capacité de contrôle des espaces maritimes.

[64] OTAN, NATO Maritime Unmanned Systems and Mine Countermeasures Concepts, Bruxelles, Allied Command Transformation (ACT), 2023, disponible à l’adresse : https://www.act.nato.int (consulté le 2’ juillet 2026) ; voir également OTAN, REPMUS/Dynamic Messenger 2023 Fact Sheet, Bruxelles, Public Diplomacy Division, septembre 2023, disponible à l’adresse : https://www.nato.int (consulté le 24 juillet 2026) ; International Institute for Strategic Studies, The Military Balance 2025, Londres, Routledge pour l’International Institute for Strategic Studies (IISS), 2025, 546 p.

[65] Ministère des Armées, Stratégie ministérielle de maîtrise des fonds marins, Paris, ministère des Armées, 2022, 40 p.

[66] Naval Group, Yearbook 2023-2024, Paris, Naval Group, 2024, 156 p., disponible à l’adresse : https://www.naval-group.com/sites/default/files/2024-05/Yearbook%20Naval%20Group%202023-2024%20FR.pdf ; Naval Group, « Sous-marins », dossier institutionnel, disponible à l’adresse : Sous-marins | Naval Group (consulté le 24 juillet 2026) ; Ministère des Armées, « Fonds marins : pour la Marine, le défi des 6 000 mètres », Esprit défense, 27 novembre 2023, disponible à l’adresse : Fonds marins : pour la Marine, le défi des 6 000 mètres (consulté le 24 juillet 2026).

[67] François Guichard et Jean-Benoît Héron, Ces bateaux qui ont écrit l’histoire de la Marine, Grenoble, Glénat, 2026, 160 p. ; voir également François Guichard, Premières plongées, Paris, Glénat, 2020, 192 p. Le contre-amiral François Guichard, ancien sous-marinier ayant notamment commandé les sous-marins nucléaires d’attaque La Glorieuse et L’Améthyste ainsi que le sous-marin nucléaire lanceur d’engins Le Terrible de la Force océanique stratégique, actuellement amiral chargé de la fonction Histoire de la Marine pour le 400e anniversaire de la fondation de la Marine française, incarne cette continuité entre expérience opérationnelle, mémoire navale et réflexion stratégique. Son travail avec Jean-Benoît Héron, publié dans le cadre du 400e anniversaire de la Marine nationale, montre que la puissance maritime française repose autant sur une culture professionnelle accumulée depuis plusieurs siècles que sur ses capacités matérielles contemporaines. L’antenne du Musée National de la Marine de Rochefort à l’hôtel de Cheusses, comprend plusieurs maquettes des premiers sous-marins français à la fin du XIXe siècle, auxquels François Guichard redonne vie dans ses romans.

[68] Ibid.

[69] Sur les relations entre puissance maritime, décision politique et puissance industrielle, voir notamment Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, 8e éd., Paris, Economica, 2011, 998 p., spéc. p. 589-664 (stratégie maritime) ; Raoul Castex, Théories stratégiques, t. V, Paris, Charles-Lavauzelle, 1935, 438 p. Les deux auteurs soulignent que la supériorité navale procède moins de la seule qualité des bâtiments que de la permanence de l’effort national, de la continuité des investissements publics et de la capacité d’un État à maintenir, sur plusieurs décennies, une politique maritime cohérente.

[70] Loi n° 2023-703 du 1er août 2023 relative à la programmation militaire pour les années 2024 à 2030 et portant diverses dispositions intéressant la défense ; Ministère des Armées, Revue nationale stratégique 2022, Paris, Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, 2022, 74 p. La France demeure, avec les États-Unis et le Royaume-Uni, l’un des très rares États occidentaux maîtrisant l’ensemble de la chaîne de conception, de construction, d’armement, de soutien et de propulsion nucléaire des bâtiments de haute mer. Cette autonomie industrielle constitue un avantage stratégique dont la reconstitution serait extrêmement longue et coûteuse en cas de perte de compétences.

[71] Cour des comptes, Le maintien en condition opérationnelle des matériels militaires. Des efforts à poursuivre, rapport public thématique, Paris, Cour des comptes, décembre 2023, 180 p., disponible à l’adresse : https://www.ccomptes.fr (consulté le 24 juillet 2026).  Sénat, Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, Projet de loi relatif à la programmation militaire pour les années 2024 à 2030 et portant diverses dispositions intéressant la défense. Rapport n° 739 (2022-2023), présenté par Christian Cambon, Paris, Sénat, 14 juin 2023, 485 p., disponible à l’adresse : https://www.senat.fr/rap/l22-739/l22-739.html (consulté le 24 juillet 2026). Les rapporteurs insistent sur le caractère exceptionnellement long des cycles industriels navals, souvent compris entre vingt et quarante ans, ce qui impose une remarquable stabilité des choix politiques et budgétaires. Le renouvellement simultané des SNLE de troisième génération, du porte-avions de nouvelle génération (PANG), des frégates de défense et d’intervention (FDI), des bâtiments de guerre des mines et des systèmes autonomes représente un défi inédit pour la base industrielle et technologique de défense française.

[72] Nicolas Vaujour, Les guerres des mers. Op cit. ; Comité stratégique de filière « Industries de sécurité », Contrat stratégique de filière Industries de sécurité 2024-2027, Paris, Conseil national de l’industrie, 2025, 48 p., disponible à l’adresse : https://www.entreprises.gouv.fr/files/files/Entites/CNI/2025/contrat-filiere-industries-securite.pdf (consulté le 24 juillet. 2026). La souveraineté maritime ne repose pas uniquement sur la possession d’une flotte ; elle suppose également le maintien d’une base industrielle capable de conserver les savoir-faire critiques, de maîtriser les technologies sensibles et d’assurer la disponibilité opérationnelle des équipements pendant plusieurs décennies. Dans le domaine naval, cette continuité constitue l’un des principaux facteurs d’autonomie stratégique.

[73] Voir François Souty, « L’État stratège en Europe et en France depuis l’accession de la Chine à l’OMC (2001-2026) – Réindustrialisation, compétitivité, souveraineté économique et efficacité de l’action publique », le Diplomate Média, 23 juillet 2026, 63 p. 

[74] François Souty, « La rivalité concurrentielle franco-allemande dans les industries navales européennes (2001-2025)» ; op.cit. ; Commission européenne, European Defence Industrial Strategy (EDIS), Bruxelles, 5 mars 2024. Les coopérations européennes apparaissent d’autant plus solides qu’elles reposent sur une convergence réelle des intérêts industriels et stratégiques. L’expérience récente montre que les partenariats les plus efficaces concernent généralement des États partageant une culture maritime ancienne, des besoins capacitaires comparables et une volonté commune de préserver leurs compétences industrielles souveraines. À cet égard, les coopérations développées avec l’Italie, les Pays-Bas ou la Suède présentent des caractéristiques sensiblement différentes des grands projets industriels conduits dans d’autres secteurs de la défense

[75] Cette réflexion rejoint les analyses développées par l’auteur dans plusieurs travaux consacrés à la transformation contemporaine de l’État stratège, notamment : François Souty, « Le retour de l’État stratège : la politique industrielle américaine depuis 2001 », Le Diplomate Média, 11 juin 2026, 45 p. ; id., « La transformation de la politique industrielle japonaise face au défi chinois et à la domination numérique américaine (2001-2025) : du Developmental State à l’Economic Security State », Le Diplomate Média, 17 juin 2026, 54 p. ; id., « L’État stratège en Europe et en France depuis l’accession de la Chine à l’OMC (2001-2026) op.cit.. Dans ces différents travaux, l’État stratège est défini comme la capacité d’une puissance publique à articuler, dans la durée, politique industrielle, innovation, recherche, financement, souveraineté économique et intérêts géopolitiques. La politique navale en constitue l’une des expressions les plus exigeantes et vitales.

[76] Geoffrey Till, Seapower. Op.cit. ; International Institute for Strategic Studies, The Military Balance 2025, Londres, Routledge pour l’International Institute for Strategic Studies (IISS), 2025, 546 p. ; OTAN, Alliance Maritime Strategy, Bruxelles, Organisation du traité de l’Atlantique Nord, 2025, disponible à l’adresse : https://www.nato.int (consulté le 24 juil. 2026).

[77] Michael Kofman et Rob Lee, « Lessons from the Black Sea Campaign », War on the Rocks, Washington (D.C.), 2024, article en ligne, disponible à l’adresse : https://warontherocks.com (consulté le 24 juil. 2026) ; Sidharth KaushalLessons for the Royal Navy’s Future Operations from the Black and Red Sea, Londres, Royal United Services Institute (RUSI), , étude en ligne, disponible à l’adresse : https://www.rusi.org. (consulté le 24 juil. 2026); International Institute for Strategic Studies, The Military Balance 2025op.cit.

[78] U.S. Naval Forces Central Command (NAVCENT), Operation Prosperity Guardian, Bahreïn, 2024 ; International Maritime Organization (IMO), rapports sur la sécurité maritime en mer Rouge, Londres, 2024-2025 ; International Energy Agency (IEA), World Energy Outlook 2024, Paris, 2024, chapitres consacrés aux routes énergétiques maritimes.

[79] .S. Department of the Navy, Advantage at Sea: Prevailing with Integrated All-Domain Naval Power, Washington (D.C.), 2020 ; U.S. Navy, Navigation Plan 2024, Washington (D.C.), Department of the Navy, 2024 ; OTAN, NATO Maritime Uncrewed Systems Initiative, Bruxelles, Allied Command Transformation, 2024.

[80] Cour des comptes, Le maintien en condition opérationnelle des matériels militaires. Des efforts à poursuivre, Paris, décembre 2023, 180 p. ; Sénat, Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, Projet de loi relatif à la programmation militaire pour les années 2024 à 2030. Rapport n° 739 (2022-2023), Paris, 14 juin 2023, 485 p. ; Ministère des Armées, Revue nationale stratégique 2022, Paris, Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, 2022, 76 p.


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François Souty

François Souty

François Souty est Président exécutif du Cabinet LRACG Conseil en stratégies européennes et droit de la concurrence, enseignant à Excelia Business School (La Rochelle-Tours-Cachan), à l’Université Catholique de l’Ouest (Niort) et chargé d’enseignements à la Faculté de Droit de l’Université de Nantes. Auparavant Expert National Détaché auprès de la Commission Européenne (rapporteur antitrust sur les marchés financier de 2018 à 2021 et chargé d’affaires internationales de concurrence à la DG Concurrence de 2021 à 2024), il a été conseiller économique européen pour la politique de la concurrence auprès du gouvernement de Géorgie à Tbilisi en 2017-2018. Longtemps Directeur départemental de la DGCCRF au ministère de l’Économie et des Finances (1982 à 2024), il a été également professeur-associé à l’Université de La Rochelle (1996-2018). Membre des comités d’experts de la concurrence de l’OCDE et de la CNUCED de 1992 à 2018, il a participé aux travaux de l’OMC sur le commerce international et la politique de la concurrence de 1997 à 2004. Un des fondateurs du Cercle Jefferson, du Cercle K2, de la revue Concurrences en 2004, il est auteur d’une douzaine de livres ou rapports internationaux et de plus d’une centaine d’articles académiques en droit et politique de la concurrence et en histoire économique. Il prépare actuellement la 5e édition de «Droit et politique de la concurrence de l’Union Européenne »  chez LGDJ-Montchrestien (coll. Clefs). Il est auteur d’une thèse de doctorat en histoire économique à l’Université de Paris III sur les monopoles des Compagnies des Indes néerlandaises au XVIIIe siècle. François Souty est Officier de l’Ordre National du Mérite.

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