HISTOIRE – Stay-behind : L’armée secrète de l’Occident qui devait combattre les Soviétiques après l’invasion

HISTOIRE – Stay-behind : L’armée secrète de l’Occident qui devait combattre les Soviétiques après l’invasion

lediplomate.media — imprimé le 21/08/2026
Stay-behind
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par La Rédaction

Durant près d’un demi-siècle, dans le plus grand secret, plusieurs pays d’Europe occidentale préparèrent l’impensable : l’arrivée des divisions soviétiques jusqu’à l’Atlantique. Des hommes furent recrutés, des réseaux clandestins constitués, des moyens de communication préparés et des caches aménagées afin de permettre à une résistance de poursuivre la guerre derrière les lignes ennemies. Soutenues à l’origine par les services américains et britanniques, ces structures dites « stay-behind » devaient devenir les yeux, les oreilles et parfois le bras armé de l’Occident occupé. Leur existence, révélée publiquement en 1990 avec l’affaire Gladio en Italie, ouvrit cependant une autre boîte de Pandore : liens réels ou supposés avec les services secrets, milieux anticommunistes, réseaux parallèles, loge P2 et zones d’ombre des sanglantes « années de plomb ». Car derrière Gladio apparaît un univers clandestin beaucoup plus vaste dans lequel la guerre froide fut aussi menée par la CIA sur le terrain politique, syndical et social, parfois avec des alliés pour le moins sulfureux issus des mafias italiennes ou du milieu corso-marseillais. Derrière les fantasmes comme derrière les réalités apparaît surtout la violence d’une époque que l’Europe a presque oubliée : celle où ses gouvernements envisageaient sérieusement que la prochaine guerre mondiale puisse commencer un matin par l’irruption des chars soviétiques au cœur de l’Allemagne…

Il est difficile aujourd’hui de mesurer combien la perspective d’une troisième guerre mondiale fut prise au sérieux par les dirigeants occidentaux pendant la guerre froide. L’effondrement pacifique du bloc soviétique entre 1989 et 1991 a rétrospectivement transformé cette époque en un long face-à-face qui paraît presque abstrait. Pourtant, pendant des décennies, des états-majors travaillèrent sur des scénarios dans lesquels les divisions blindées du Pacte de Varsovie franchissaient la frontière interallemande, bousculaient les forces de l’OTAN et progressaient vers le Rhin, voire au-delà. Les services de renseignement occidentaux consacrèrent des moyens considérables à l’étude de l’ordre de bataille soviétique, de ses capacités conventionnelles et nucléaires et des plans militaires du Pacte de Varsovie. La question n’était donc pas seulement de savoir comment arrêter l’Armée rouge, mais également ce qu’il faudrait faire si l’OTAN échouait, si une partie de l’Europe occidentale était occupée et si les gouvernements légitimes devaient se replier ou disparaître. C’est précisément à cette hypothèse que répondaient les réseaux stay-behind.

Préparer la Résistance avant même l’occupation

L’idée n’était nullement nouvelle. Elle procédait directement de l’expérience de la Seconde Guerre mondiale. Lorsque les armées allemandes avaient occupé une grande partie de l’Europe, Londres avait dû improviser ou soutenir des réseaux clandestins capables de recueillir du renseignement, organiser des sabotages, établir des communications secrètes et préparer l’action des mouvements de résistance. Les Britanniques avaient eux-mêmes envisagé des structures clandestines destinées à poursuivre le combat si la Wehrmacht parvenait à envahir leur territoire. Après 1945, les stratèges occidentaux en tirèrent une conclusion d’une simplicité redoutable : pourquoi attendre une nouvelle occupation pour organiser la prochaine Résistance ? Il fallait au contraire préparer en temps de paix les hommes, les communications, les caches et les procédures qui deviendraient indispensables au lendemain d’une éventuelle invasion soviétique.

Dès les premières années de la guerre froide, alors que Staline contrôle désormais l’Europe centrale et orientale et que l’alliance de circonstance entre Moscou et les démocraties occidentales s’effondre, les services américains et britanniques travaillent donc avec leurs homologues européens à la constitution de réseaux dormants. La CIA participe activement à cet effort : les documents américains déclassifiés attestent que l’organisation de groupes de résistance et de structures stay-behind fait partie de ses activités clandestines en Europe occidentale au début des années 1950. Le renseignement britannique apporte naturellement l’expérience considérable acquise pendant la guerre. Mais contrairement à la représentation parfois sensationnaliste d’une gigantesque « armée secrète de la CIA » commandée depuis Washington, les travaux historiques décrivent une réalité beaucoup plus complexe : des dispositifs largement nationaux, construits avec les services des pays concernés, auxquels s’ajoutaient coopération anglo-américaine et coordination internationale.

Si les forces du Pacte de Varsovie occupaient une région, les membres de ces réseaux devaient rester volontairement derrière les lignes ennemies — stay behind. Ils auraient alors recueilli des renseignements sur les mouvements soviétiques, maintenu les communications avec les forces alliées, facilité l’infiltration ou l’exfiltration d’agents, organisé des filières d’évasion et, lorsque les circonstances le permettaient, préparé des sabotages contre les infrastructures utilisées par l’occupant. La valeur du dispositif reposait moins sur sa puissance de feu que sur sa capacité à survivre à l’effondrement des structures conventionnelles. C’était, au fond, la Résistance de 1940 préparée vingt ou trente ans à l’avance.

Une Europe visible et une Europe souterraine

Des structures de ce type furent constituées dans de nombreux pays européens, sous des noms et selon des modalités différentes. L’Italie possédait Gladio ; la Belgique, les Pays-Bas, la Norvège et d’autres États développèrent leurs propres capacités ; même certains pays neutres organisèrent des dispositifs comparables, comme la Suisse avec P-26. Une coordination internationale se développa à travers différentes structures clandestines occidentales. Là encore, parler uniformément d’« armées secrètes de l’OTAN » simplifie une réalité plus subtile : les réseaux demeuraient largement nationaux, même lorsqu’ils s’inscrivaient dans une stratégie générale de défense occidentale.

Cette organisation révèle surtout jusqu’où allait la préparation de la guerre froide. Derrière l’Europe visible de ses gouvernements, de ses parlements, de ses partis et de ses armées régulières existait une autre Europe, souterraine, qui préparait déjà la guerre d’après la défaite. Cette dimension est fondamentale, car elle permet également de comprendre pourquoi la frontière devint progressivement poreuse entre la préparation légitime d’une résistance contre une occupation étrangère et un univers beaucoup plus vaste d’opérations clandestines destinées à empêcher politiquement le communisme de progresser à l’intérieur même des démocraties occidentales. Les deux réalités ne doivent pas être confondues, mais elles appartiennent incontestablement au même environnement stratégique.

Gladio : l’Italie au cœur du dispositif

C’est l’Italie qui allait donner aux stay-behind leur nom le plus célèbre : Gladio, le glaive. Le choix du pays n’avait rien d’anodin. L’Italie occupait une position essentielle en Méditerranée, face aux Balkans et à proximité immédiate de la Yougoslavie, tandis que la plaine du Frioul représentait une porte d’entrée naturelle pour une offensive venue de l’Est. Des groupes paramilitaires anticommunistes existaient d’ailleurs avant même la formalisation de Gladio en 1956, notamment dans le Nord-Est italien, où la crainte d’une expansion yougoslave se mêlait à celle du communisme.

Mais l’Italie présentait une autre particularité majeure : elle possédait le plus puissant Parti communiste d’Europe occidentale. Pour Washington, la possibilité que le PCI puisse accéder légalement au pouvoir dans un pays membre de l’Alliance atlantique constituait un cauchemar stratégique. L’anticommunisme italien fut donc militaire mais également politique, économique, culturel, syndical et clandestin. Les recherches contemporaines confirment l’ampleur des opérations américaines anticommunistes dans le pays, tout en montrant que Gladio ne doit pas être confondu avec l’ensemble de ces dispositifs. Le stay-behind italien était une pièce d’un échiquier beaucoup plus vaste. Les travaux de l’historien Leopoldo Nuti, fondés notamment sur les documents transmis aux commissions parlementaires italiennes, confirment la réalité du réseau tout en soulignant que les archives disponibles ne permettent pas de conclure que Gladio, en tant que structure, ait participé aux activités terroristes des années 1960 et 1970. 

La mafia sicilienne : l’allié que personne ne voulait regarder de trop près

Cette guerre souterraine possède des origines qui remontent à la Seconde Guerre mondiale elle-même. Lors de la préparation et de la conquête alliée de la Sicile en 1943, les autorités américaines établirent des contacts avec des personnalités du milieu criminel italo-américain et sicilien. La portée exacte de l’aide apportée par la mafia au débarquement allié demeure débattue et certaines légendes ont largement amplifié son rôle militaire. En revanche, les relations entre autorités américaines, notables locaux et personnalités mafieuses pendant et après la conquête de l’île sont documentées. Dans la Sicile de l’après-guerre, la mafia retrouve rapidement une capacité d’influence politique considérable et s’inscrit souvent dans un anticommunisme violent, notamment contre les organisations paysannes et les militants de gauche.

Il serait là encore historiquement abusif d’en déduire que la mafia sicilienne fut simplement une branche officieuse de la CIA ou de Gladio. Les intérêts mafieux étaient d’abord mafieux : contrôle du territoire, clientélisme, marchés, protection et survie de l’organisation. Mais dans l’Italie de l’immédiat après-guerre, ces intérêts purent objectivement converger avec ceux des forces politiques et étrangères qui considéraient le communisme comme la menace prioritaire. La Realpolitik possède parfois des fréquentations peu recommandables. Dans une Europe où Washington redoutait que les communistes n’arrivent au pouvoir par les urnes aussi sûrement que l’Armée rouge aurait pu arriver par les chars, l’anticommunisme constituait un langage commun susceptible de réunir temporairement démocrates-chrétiens, services secrets, réseaux clandestins et personnages issus de milieux criminels qui n’avaient pourtant ni les mêmes motivations ni les mêmes objectifs.

Loge P2 : la République parallèle

L’affaire prend une dimension plus vertigineuse encore avec la loge maçonnique Propaganda Due, la fameuse P2 de Licio Gelli. Lorsque les autorités découvrent en 1981 les listes de ses membres, le scandale est immense : hauts responsables militaires, policiers, fonctionnaires, membres des services de renseignement, hommes d’affaires, journalistes et personnalités politiques apparaissent dans cet extraordinaire réseau d’influence. La P2 nourrit alors l’image d’une sorte de République parallèle évoluant derrière les institutions officielles italiennes. L’intérêt historique pour les relations entre P2, Gladio et les années de plomb n’est d’ailleurs nullement clos : en 2021, le gouvernement italien a ordonné une nouvelle déclassification et le versement anticipé aux Archives centrales de l’État de documents concernant précisément Gladio et la P2. 

C’est ici que se construit la grande équation qui hantera ensuite l’histoire italienne : CIA, Gladio, P2, extrême droite, mafia, attentats et « stratégie de la tension » auraient appartenu à une seule architecture destinée à empêcher la gauche d’accéder au pouvoir. Cette thèse possède une puissance narrative considérable et certaines connexions entre acteurs de cet univers sont bien réelles. Des secteurs des services italiens et certains membres de P2 furent impliqués dans des opérations de dissimulation ou d’obstruction autour d’affaires des années de plomb. Mais l’historien doit rester prudent : l’existence de ces connexions ne permet pas de transformer l’ensemble en une chaîne de commandement unique. Les documents étudiés par Nuti ne permettent notamment pas d’établir que Gladio, en tant qu’organisation, aurait commandité les attentats terroristes de cette période. 

Marseille : la guerre froide sur les quais

La France connut elle aussi sa guerre clandestine contre l’influence communiste, et Marseille en fut l’un des théâtres les plus spectaculaires. À la Libération, le Parti communiste français et la CGT disposent d’une influence considérable, renforcée par leur rôle dans la Résistance. Le port de Marseille présente cependant pour Washington une importance stratégique exceptionnelle : il constitue l’une des principales portes d’entrée méditerranéennes de l’aide américaine destinée à reconstruire l’Europe occidentale et, bientôt, un point de transit essentiel dans les guerres d’Indochine. Or les dockers cégétistes y possèdent une implantation très puissante. À partir de 1949-1950, les mots d’ordre communistes visent notamment les chargements de matériels militaires destinés à l’Indochine, tandis que les grèves paralysent périodiquement le port.

C’est dans ce contexte qu’apparaît le rôle du milieu corso-marseillais, notamment autour des Guérini et d’autres figures de la pègre locale. Les affrontements sur les quais sont extrêmement durs et différents réseaux politiques et syndicaux utilisent des hommes capables de faire le coup de poing. Les Américains cherchent parallèlement à desserrer l’emprise de la CGT sur un port dont l’importance stratégique est devenue majeure. Le paradoxe est saisissant : les États-Unis venaient de libérer l’Europe du nazisme au nom de la démocratie, mais la guerre froide leur imposait déjà une autre logique, celle d’empêcher que des secteurs essentiels de l’économie et de la logistique occidentales puissent être paralysés par des organisations considérées à Washington comme politiquement alignées sur Moscou.

Marseille devint ainsi l’un des endroits où se rencontrèrent la politique étrangère américaine, les guerres coloniales françaises, le syndicalisme, le socialisme municipal, l’anticommunisme et les intérêts beaucoup moins avouables du milieu criminel. Là encore, il faut se garder de reconstruire rétrospectivement une organisation monolithique : les truands corses n’étaient évidemment pas des soldats disciplinés de Langley. Ils défendaient leurs propres affaires. Mais pendant un temps, leurs intérêts et ceux de certains acteurs de la stratégie anticommuniste occidentale purent converger. Cette convergence constitue d’ailleurs l’une des grandes ambiguïtés morales de la guerre clandestine : pour contenir un adversaire soviétique dont la puissance était parfaitement réelle, les démocraties occidentales acceptèrent parfois de travailler avec des acteurs qui n’avaient eux-mêmes rien de démocratique.

Force ouvrière : lorsque la guerre froide entra dans les syndicats

Le volet syndical est tout aussi essentiel. La guerre froide ne devait pas seulement être gagnée avec des divisions blindées et des bombardiers nucléaires ; elle devait l’être dans les usines, les ports, les journaux, les universités et les syndicats. Washington considérait que l’influence communiste sur les grandes centrales ouvrières européennes constituait un levier stratégique potentiel pour Moscou. En France, la CGT était donc l’un des principaux champs de bataille de cette politique d’endiguement.

C’est ici qu’intervient Irving Brown, représentant en Europe de l’American Federation of Labor et personnage incontournable des réseaux anticommunistes occidentaux. Brown participe activement au soutien d’un syndicalisme non communiste et accompagne ceux qui, autour de Léon Jouhaux, Robert Bothereau et d’autres responsables, rompent avec la CGT pour constituer Force ouvrière à la fin de 1947. Il serait historiquement excessif d’écrire que « la CIA créa FO », comme si quelques agents américains avaient inventé de toutes pièces un syndicat sans racines françaises : la rupture possédait ses causes propres, notamment le refus de l’emprise du PCF par une partie du syndicalisme réformiste. Il est en revanche impossible de raconter honnêtement cette histoire sans rappeler l’aide financière et logistique américaine au syndicalisme anticommuniste européen et l’importance d’Irving Brown dans cette stratégie.

La méthode révèle parfaitement la doctrine américaine de l’époque. Il ne suffisait pas d’attendre que les chars soviétiques franchissent le rideau de fer. Il fallait empêcher l’adversaire de gagner du terrain politique avant même qu’un seul coup de feu ne soit tiré. Le containment prenait ainsi des formes militaires, économiques avec le plan Marshall, culturelles avec les opérations d’influence et sociales avec le soutien aux organisations syndicales anticommunistes. Les réseaux stay-behind n’étaient donc que la composante clandestine militaire d’une stratégie occidentale infiniment plus vaste visant à rendre l’Europe occidentale politiquement, économiquement et militairement résistante à l’expansion soviétique.

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De Marenches à Grossouvre : les hommes de l’ombre français

La déclinaison française du stay-behind ne peut être comprise sans évoquer quelques-uns de ces personnages singuliers qui peuplèrent les coulisses de la IVᵉ puis de la Ve République, à une époque où les frontières entre renseignement, diplomatie parallèle, réseaux politiques et action clandestine étaient beaucoup moins étanches qu’aujourd’hui. Parmi eux, Alexandre de Marenches occupe une place particulière. Directeur général du SDECE de 1970 à 1981, proche de Georges Pompidou puis de Valéry Giscard d’Estaing, anticommuniste viscéral et personnage presque romanesque de la guerre froide, il considérait l’expansion soviétique comme une menace mondiale qu’il fallait combattre par tous les instruments du renseignement.

Sous sa direction apparaît notamment le plan Parsifal, dispositif présenté comme un nouveau plan stay-behind. Marenches craignait que la pénétration soviétique n’ait compromis les réseaux clandestins déjà existants et préféra donc s’appuyer sur des hommes sans lien avec les structures antérieures. Le détail est révélateur de l’univers mental des responsables du renseignement de cette époque : même les réseaux secrets chargés de survivre à une invasion devaient posséder leurs propres solutions de rechange, au cas où Moscou aurait réussi à les pénétrer avant le déclenchement des hostilités. Marenches fut d’ailleurs l’un des grands artisans d’une coopération internationale anticommuniste du renseignement dépassant largement le seul cadre européen. Il appartient à cette génération de patrons des services pour lesquels la guerre froide n’était pas une abstraction idéologique mais une confrontation planétaire déjà engagée, dont les guerres d’Afrique, d’Asie ou du Moyen-Orient constituaient autant de fronts périphériques.

Plus étonnant encore est le cas de François de Grossouvre, futur conseiller de François Mitterrand à l’Élysée. Voilà un personnage qui rappelle à quel point la guerre froide française échappe aux classifications politiques trop simples. Ancien résistant, homme d’affaires, homme de réseaux, passionné de renseignement et futur intime d’un président socialiste, Grossouvre fut associé aux dispositifs clandestins français de l’après-guerre et son nom apparaît régulièrement dans l’histoire du stay-behind hexagonal, notamment autour des réseaux dits « Rose des Vents » ou « Arc-en-ciel ». Son parcours démontre surtout que l’anticommunisme clandestin français ne se réduisait nullement à la droite classique : derrière les affrontements partisans existaient des continuités d’État, des hommes de confiance et une culture du renseignement dont les fidélités pouvaient traverser les alternances politiques.

Cette continuité devient particulièrement intéressante après l’élection de François Mitterrand en 1981. Le premier président socialiste de la Ve République arrive au pouvoir avec quatre ministres communistes dans son gouvernement, mais cela ne signifie nullement que l’appareil stratégique français cesse de se préparer à une éventuelle confrontation avec Moscou. Les structures du renseignement sont réorganisées tandis que Grossouvre conserve auprès du président un accès privilégié aux affaires sensibles et à certains dossiers internationaux. C’est tout le paradoxe français : un pouvoir de gauche comprenant des ministres communistes pouvait parfaitement maintenir dans l’ombre des dispositifs conçus pour poursuivre la guerre dans l’hypothèse où l’Union soviétique envahirait la France. La raison en est simple et profondément réaliste : les majorités passent, la géographie demeure, et les services d’un État ont précisément pour fonction de préparer les scénarios que les responsables politiques espèrent ne jamais connaître.

Foccart, Pasqua et le SAC : un autre monde clandestin, voisin mais distinct

À côté du stay-behind institutionnel apparaît cependant un autre univers, tout aussi fascinant : celui des réseaux gaullistes, dominés pendant des décennies par la personnalité de Jacques Foccart. Résistant, secrétaire général de l’Élysée aux affaires africaines et malgaches sous de Gaulle puis Pompidou, Foccart disposait d’un extraordinaire système de relations personnelles reliant responsables politiques, militaires, policiers, services de renseignement, hommes d’affaires et intermédiaires africains. Les fameux « réseaux Foccart » constituent ainsi l’un des exemples les plus accomplis de diplomatie parallèle de la Ve République. Certains récits ont avancé l’existence de passerelles entre cet univers et les structures stay-behind, mais les sources actuellement disponibles ne permettent pas de présenter Foccart comme un membre formel du réseau avec la même assurance que l’on peut établir l’existence des dispositifs clandestins relevant directement des services. Cette distinction est importante : proximité culturelle, anticommunisme et fréquentation des mêmes milieux ne signifient pas nécessairement appartenance à la même organisation clandestine.

Le même principe de prudence doit s’appliquer à Charles Pasqua. Résistant très jeune, gaulliste de la première heure et homme de réseaux par excellence, Pasqua appartient incontestablement à cette culture politique dans laquelle l’État ne se défendait pas seulement dans les ministères. Son nom est indissociable du Service d’action civique, le SAC, organisation gaulliste constituée à la fin des années 1950 autour notamment de Jacques Foccart, Pierre Debizet et d’autres figures du gaullisme militant. Pasqua en fut l’un des responsables importants. Le SAC devait notamment assurer la protection des responsables et des réunions gaullistes dans un contexte politique extrêmement violent, particulièrement durant la guerre d’Algérie, mais il devint progressivement beaucoup plus qu’un simple service d’ordre : un réseau politique parallèle disposant de relais dans la police, la gendarmerie et différents milieux professionnels, auquel furent également associés des personnages issus du grand banditisme.

Le SAC n’était pourtant pas Gladio, et cette distinction doit rester très claire. Aucun élément suffisamment solide ne permet d’affirmer que Pasqua, Foccart ou l’ensemble du SAC appartenaient institutionnellement au stay-behind français. En revanche, les deux univers évoluaient dans un environnement historique comparable : anticommunisme, culture de la clandestinité héritée de la Résistance, méfiance envers les structures administratives ordinaires, importance des fidélités personnelles et conviction qu’en période de crise majeure certaines missions nécessitaient des hommes capables d’agir en dehors des procédures traditionnelles. Le SAC réunira au fil des années un mélange singulier de militants gaullistes, policiers, gendarmes et personnages du « milieu », et sera impliqué ou cité dans suffisamment d’affaires violentes pour que sa réputation devienne de plus en plus sulfureuse. Après la tuerie d’Auriol de juillet 1981, au cours de laquelle six membres d’une même famille furent assassinés dans le cadre d’un règlement de comptes interne, le scandale conduira finalement à sa dissolution par le gouvernement en 1982.

Il existe surtout une différence fondamentale qui permet de comprendre les rapports entre ces différents réseaux. Le stay-behind était conçu, en principe, pour la guerre qui commencerait après l’invasion soviétique ; les réseaux politiques anticommunistes français, eux, agissaient déjà dans la guerre froide quotidienne. Les premiers devaient renseigner, exfiltrer et éventuellement saboter derrière les lignes ennemies. Les seconds protégeaient des responsables, recueillaient des informations, mobilisaient des militants, intervenaient dans les rapports de force politiques et entretenaient des réseaux capables d’être activés en période de crise. Les hommes pouvaient parfois se connaître, partager les mêmes convictions et fréquenter les mêmes services sans que les organisations se confondent.

C’est précisément ce qui rend la France de cette époque si passionnante. Autour du SDECE puis de la DGSE, du Service Action, des unités spécialisées, des réseaux de Foccart, du SAC, des anciens résistants, des gaullistes et de personnalités aussi atypiques que de Marenches ou Grossouvre s’étendait une véritable géographie française de l’ombre. Elle ne constituait probablement pas une organisation pyramidale unique — vision commode mais trop simple — mais plutôt une constellation de structures officielles, semi-officielles et privées dont certaines pouvaient communiquer, coopérer ou simplement se croiser. L’ennemi commun, pendant l’essentiel de la guerre froide, restait l’Union soviétique et, dans certains de ces milieux, le puissant Parti communiste français, longtemps perçu non comme un simple adversaire électoral mais comme un possible relais politique de Moscou en cas de crise internationale majeure.

Cette réalité permet d’ailleurs de mieux comprendre pourquoi de Gaulle entretenait lui-même un rapport infiniment plus complexe avec ces structures qu’une lecture purement atlantiste ne pourrait le laisser croire. Le Général était profondément anticommuniste et n’avait aucune illusion sur la nature du système soviétique, mais il refusait tout autant que la défense du territoire français puisse dépendre excessivement d’une puissance étrangère, fût-elle alliée. L’indépendance stratégique française, la constitution de la force de frappe nucléaire puis la sortie du commandement militaire intégré de l’OTAN en 1966 procédaient de la même philosophie : alliance avec les États-Unis lorsque les intérêts convergeaient, certes, mais refus de la subordination. Dans cette perspective, disposer de capacités françaises autonomes de résistance, de renseignement et d’action clandestine était parfaitement cohérent avec la doctrine gaullienne de souveraineté.

Il faut donc résister à deux caricatures symétriques. La première consisterait à imaginer derrière chaque responsable gaulliste un agent de Gladio commandé depuis Langley ; la seconde à considérer que ces réseaux n’auraient été que des fantasmes alimentés après la guerre froide. Ils ont bien existé. Des Français furent réellement recrutés et préparés pour continuer la guerre derrière les lignes soviétiques. De Marenches participa à la réorganisation d’un dispositif de cette nature et Grossouvre fut associé à cet univers clandestin. Autour d’eux gravitaient par ailleurs d’autres réseaux anticommunistes, gaullistes, policiers et militaires, dont le SAC représente l’exemple le plus célèbre, sans qu’il soit historiquement possible de les fusionner tous sous une même étiquette.

Andreotti ouvre la boîte de Pandore

Lorsque le président du Conseil italien Giulio Andreotti reconnaît officiellement l’existence de Gladio en 1990, le choc est considérable. L’Italie découvre qu’une organisation militaire clandestine, connue seulement d’une partie très réduite de l’appareil d’État, avait existé pendant des décennies. D’autres pays européens reconnaissent ensuite leurs propres dispositifs et le Parlement européen s’empare de la question. La guerre froide touche alors à sa fin et les structures conçues pour affronter une invasion soviétique apparaissent soudain comme les vestiges d’un monde disparu. Les investigations italiennes se poursuivront néanmoins pendant des années, tandis que les déclassifications continuent encore au XXIᵉ siècle. 

Mais leur révélation ouvre surtout une question plus vaste : jusqu’où les États occidentaux étaient-ils allés pour se protéger du communisme ? C’est là que l’histoire documentée rencontre les soupçons, les affaires criminelles, les opérations de renseignement, les réseaux mafieux et les théories du complot. Une distinction demeure essentielle. L’existence d’une guerre secrète anticommuniste est un fait historique ; conclure que chaque attentat, chaque manipulation et chaque épisode des années de plomb fut décidé par une organisation unique serait une extrapolation. Le véritable tableau est sans doute plus complexe et, d’une certaine manière, plus inquiétant : non pas un grand chef d’orchestre contrôlant chaque acteur, mais une multitude de services, de réseaux politiques, d’organisations clandestines, d’intérêts privés et parfois criminels dont les objectifs pouvaient se recouper ponctuellement sans jamais se confondre complètement.

La CIA : empêcher que 1945 se reproduise à l’envers

Pour comprendre ces méthodes, encore faut-il se replacer dans la psychologie stratégique de Washington après 1945. Les États-Unis venaient d’être contraints d’intervenir deux fois en moins de trente ans pour empêcher une puissance hostile de dominer l’Europe. Or, au lendemain de la victoire, une autre puissance continentale possédait une armée gigantesque déployée au cœur de l’Europe et des partis communistes puissants en France et en Italie. Dans cette représentation du monde, la menace n’était pas fantasmatique. Le coup de Prague de 1948, le blocus de Berlin, la soviétisation de l’Europe orientale et bientôt la guerre de Corée confirmaient aux yeux des responsables américains que l’affrontement était mondial.

La doctrine fut donc impitoyablement réaliste. Si les armées de l’OTAN arrêtaient les Soviétiques, les réseaux stay-behind resteraient dormants. Si elles échouaient, ils deviendraient opérationnels. Mais parallèlement, si les partis communistes occidentaux menaçaient de conquérir légalement une position dominante, Washington utiliserait les instruments politiques, financiers, médiatiques et syndicaux dont il disposait pour empêcher ce basculement. La CIA et ses partenaires ne préparaient donc pas seulement la prochaine bataille : ils préparaient la prochaine Résistance tout en menant déjà la guerre politique du temps de paix.

C’est ici que l’histoire des stay-behind prend toute sa dimension géopolitique. Ces réseaux ne furent pas une anomalie paranoïaque située à la marge de la guerre froide ; ils furent l’une des conséquences logiques d’une époque dans laquelle les deux blocs considéraient que l’affrontement dépassait infiniment le champ militaire. Moscou disposait de ses services, de ses partis frères, de ses réseaux d’influence, de ses organisations de façade et de ses relais idéologiques. Washington répondait par ses services, ses opérations psychologiques, ses financements politiques, ses réseaux syndicaux et ses dispositifs clandestins. Les deux camps menaient déjà une guerre sous le seuil de la guerre, précisément parce que le franchissement de ce seuil risquait de provoquer l’apocalypse nucléaire.

Et si l’Armée rouge avait réellement attaqué ?

Ces réseaux auraient-ils véritablement fonctionné ? Personne ne peut le savoir. Une offensive générale du Pacte de Varsovie aurait probablement provoqué des destructions gigantesques et une guerre entre l’OTAN et Moscou aurait toujours comporté le risque d’une escalade nucléaire. Dans ces conditions, imaginer quelques centaines d’agents clandestins organisant méthodiquement une résistance derrière les lignes soviétiques peut sembler presque romantique. Mais ce serait oublier ce qu’avait été la Résistance européenne vingt ou trente ans auparavant. Un réseau clandestin n’a pas besoin de vaincre une armée régulière ; il doit survivre, observer, transmettre, saboter lorsque cela devient possible et préparer le retour des forces conventionnelles. C’était exactement la philosophie du stay-behind.

Les chars soviétiques ne franchirent finalement jamais le Rhin. Ce fut même l’inverse : en 1989, le mur de Berlin s’effondra, les régimes communistes d’Europe orientale tombèrent successivement et, deux ans plus tard, l’Union soviétique elle-même disparut. Les hommes recrutés pour combattre clandestinement une occupation soviétique avaient passé une partie de leur existence à attendre une guerre qui ne vint jamais. Peut-être est-ce finalement la meilleure conclusion possible à leur mission : certaines organisations militaires sont créées précisément dans l’espoir de ne jamais avoir à servir.

Une formidable leçon de Realpolitik

L’histoire des stay-behind nous ramène finalement à une époque où les dirigeants occidentaux raisonnaient sans beaucoup d’illusions sur la nature des rapports de force. Ils ne souhaitaient évidemment pas une troisième guerre mondiale ; toute la logique de la dissuasion consistait précisément à l’éviter. Mais ils considéraient qu’un État responsable devait envisager jusqu’au scénario qu’il redoutait le plus : la défaite, l’occupation, l’effondrement des institutions et la nécessité de continuer le combat clandestinement. Cette culture stratégique semble parfois étrangère à l’Europe contemporaine, mais elle constituait l’essence même de la planification militaire pendant la guerre froide.

Elle comportait aussi sa part d’ombre. La frontière entre défense de la démocratie et méthodes incompatibles avec certains de ses principes devint parfois dangereusement mince. En Italie, l’univers de Gladio côtoya celui d’un anticommunisme beaucoup plus large où apparaissent la P2, des secteurs opaques des services et des acteurs mafieux, sans que l’on puisse pour autant fondre toutes ces structures dans une organisation unique. En France, les États-Unis soutinrent le syndicalisme non communiste et différents réseaux anticommunistes tandis qu’à Marseille le milieu corso-marseillais intervenait dans les violents affrontements autour d’un port stratégique que la CGT pouvait paralyser. Parallèlement, la France possédait ses propres hommes et ses propres structures clandestines : de Marenches et Grossouvre nous ramènent directement à cet univers, tandis que Foccart, Pasqua et le SAC appartiennent à une nébuleuse gaulliste voisine mais qu’il serait abusif de confondre sans preuve avec le stay-behindproprement dit.

La guerre froide ne fut donc jamais seulement froide : derrière l’équilibre nucléaire et les grandes conférences diplomatiques se déroulait une guerre souterraine où démocraties, services secrets, syndicats, partis politiques, propagandistes, réseaux d’influence et parfois truands se retrouvaient engagés dans le même affrontement historique, quoique pour des raisons souvent très différentes.

L’histoire des stay-behind révèle ainsi une réalité autrement plus intéressante que les légendes qui les entourent. La question fondamentale n’était finalement pas celle d’un hypothétique gouvernement mondial clandestin, mais une interrogation stratégique extraordinairement simple : que fait une nation lorsqu’elle a perdu la guerre mais refuse de considérer qu’elle est terminée ? Les Britanniques avaient commencé à répondre à cette question pendant la Seconde Guerre mondiale ; les résistants français, italiens, belges, néerlandais, norvégiens et d’autres nations occupées y avaient répondu par les armes. Après 1945, les stratèges occidentaux décidèrent simplement de ne plus attendre la catastrophe pour préparer la réponse.

C’était clandestin, politiquement sensible et parfois inquiétant. Certaines ramifications de cet univers évoluèrent incontestablement dans des zones grises peu compatibles avec l’idéal démocratique que l’Occident prétendait défendre. Mais le principe stratégique originel était d’une froide simplicité : si l’Armée rouge arrivait un jour jusqu’à Paris, Rome ou Bruxelles, la prise du territoire ne devait jamais signifier la fin de la guerre. Quelque part derrière les lignes soviétiques, dans une ferme, une cave, une forêt ou un appartement anonyme, des hommes auraient déjà été préparés à reprendre le combat.

Et c’est peut-être cela qui résume le mieux la guerre froide : pour éviter la Troisième Guerre mondiale, l’Occident avait méthodiquement préparé jusqu’au lendemain de sa propre défaite.

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